En hommage à Spinoza, qui est le premier à avoir identifié un niveau de plaisir de cette nature, j’appellerai ce premier plan la joie. On voit donc que c’est une propriété du vivant, et particulièrement du monde animal.
Difficile de ne pas penser à ce terme, bien sur dans une projection, lorsqu’on assiste, comme moi, au spectacle extraordinaire de deux jeunes milans volants en escadrille, faisant exactement les mêmes courbes et les mêmes figures à 50 cm l’un de l’autre, sorte de patrouille de France sans les fumigènes (!), dans un ballet étonnant de virages, de piqués et même de vrilles. Difficile de ne pas projeter cette notion de joie, gratuite en l’occurence, d’organismes qui dissipent ainsi l’énergie du vent et de leurs propres forces vitales, dans l'invention de ce qui semble bien être un jeu.
D’une façon plus générale, cette dimension du jeu qu’on retrouve manifestement chez beaucoup d’animaux, consiste en ce plaisir d’être soi, dans un contexte énergétique qui l’autorise. Dans cette définition, la joie n’est ainsi possible que lorsque l’ensemble même de l’organisme fonctionne de la façon la plus synchronisée possible, dans toutes ses dimensions, y compris inventive.

Ce serait cet état particulier entre son corps, son esprit et l’extérieur qui est recherché dans ce qu’on appelle la fête, élément indispensable à toute société humaine. Il faut noter que dans l’idéologie sociale, économique, et scientifique de l’Occident actuel, qui suppose un être biologiquement autonome, avec son bon équipement chromosomique, ses performances qui seules justifient son lien social, cette dimension est totalement occultée. Il s’agit en fait d’une tentative consciente ou non d’une robotisation du vivant, c’est à dire de sa suppression. Nous reviendrons largement sur tout cela dans les prochains chapitres.

C'est au contraire, dans un monde d'interférences et de résonances,  l'usage intime des tensions externes et internes au sein d'un organisme possédant suffisamment de capacités de désordre et d'ordre qui autorise l'invention difficile et énergique pour chacun de son plaisir de vivre

b- La 2° définition concerne, toujours anatomiquement, l’existence des centres du plaisir. On pourrait l'appeler le plaisir neurologique, lié à la complexité croissante de l'équipement sensoriel de l'organisme.
Remarquons déjà que si dans l’ensemble de l’organisme se singularise un tel centre, situé anatomiquement au niveau hypothalamique, c’est qu’une dissociation existe déjà entre la joie dont nous parlions, et le plaisir d’un centre individualisé. Il y a déjà différenciation, donc dissociation. donc conflit, donc paradoxe, donc hétérologie.
On peut ainsi déjà poser que plaisir et joie peuvent parfois être congruents, parfois séparés, parfois contradictoires.
Ces centres du plaisir correspondent en psychanalyse aux conceptualisations qu’on a pu faire autour de la question de l’objet partiel. Tant il est vrai que dans la plupart des perversions, il s’agit de dissociations complexes et douloureuses entre des plaisirs anatomiques partiels et l’ensemble du fonctionnement de l’appareil psychique.
C’est ainsi que dans ces structures, le plaisir existe, mais parfois radicalement contradictoire à la joie de l’ensemble de l’être. Ce sont des plaisirs sans joie.

Ces centres du plaisir concernent précisément les plans sensoriels. C’est ainsi qu’on peut décliner autant de perversions que de sens possibles. Elles peuvent être tactiles, visuelles, auditives, olfactives, gustatives. A chaque fois, si le conflit entre elles et la joie de l’ensemble, y compris symbolique, est trop puissant, la survie de l’individu peut être en question. Toutes les perversions dont on parle ici sont des surinvestissement d’un objet partiel, quel qu’il soit, qui porte atteinte au sujet dans son ensemble. Ainsi, la perversion habituellement reliée au sens sexuel du terme peut-elle s’étendre à tous les conflits entre ces différents plaisirs qui finissent par se résoudre au détriment de l’ensemble de l’être. Le gourmand qui met de cette façon sa vie en danger n’est pas mieux loti que le musicien qui brûle sa vie en excès de soirée et nuit dans ce bain sensoriel, pas plus que le voyeur qui va prendre des risques pour sa passion. Au plan tactile, on peut voir des surinvestissements forts problématiques qui furent à la mode à l’époque des stigmatisations et autres auto flagellations.
Là encore, pour que cela fonctionne à peu près, il convient que ces deux premiers niveaux de plaisir se coordonnent suffisamment, même si c'est, par nature donc, hétérologiquement.


c-Le troisième niveau est là aussi d’ordre sensoriel, mais dans une intensité telle qu’il mérite d’être isolé. Il s’agit plus précisément de l’orgasme.
Etant donné que ce plaisir est spécifiquement relié à la fonction de reproduction, il est au coeur du paradoxe entre le désir de persévérer dans son être dont parlait Spinoza, et la nécessité de transmettre la vie, en passant par la mort, dont il n’a pas parlé à ma connaissance, ce qui est d'ailleurs la limite forte du système spinoziste.
L’orgasme est ainsi le plus paradoxal des plaisirs, celui qui engage l’être vers sa fin. C’est aussi sans doute pour cela qu’il s’agit du plus grand des plaisirs sensoriels, en même temps que pour la même raison, il va être souvent dénié, évité, refoulé, et assez souvent difficile d’accès.
Les exemples sont multiples dans le monde vivant des risques vitaux que prennent les animaux au nom de l'orgasme sexuel, que ce soient les
L’extraordinaire bouleversement cérébral de ce plaisir qu’est l’orgasme est à la mesure de la direction vers laquelle il engage l’organisme. Ce n’est pas pour rien qu’on parle, la veille de la nuit de noces, d’enterrement, ni un hasard si on parle souvent à cet égard aussi de petite mort.

Ainsi, l’engagement sensoriel extrême que provoque l’orgasme est à la mesure de la chaîne signifiante de transmission extrêmement puissante dans laquelle il nous entraîne également. Il participe à entraîner le sujet dans une direction pour lui nouvelle, essentiellement de transmission, aboutissant parfois au sacrifice fondamental de ce premier plaisir que j’appelle la joie.

C’est ainsi que joie et orgasme sont des plaisirs constamment contradictoires, hétérologues, par nature même. L’un vise en effet à la continuité de l’être alors que l’autre a pour objectif la continuité de l’espèce.
L’orgasme implique d’une certaine manière l’oubli de soi, dans la transmission, ce qui explique qu’il ne soit pas immédiatement donné à tout le monde…
Ceci se retrouve, étonnamment, au niveau physiologique, puisque les enregistrements du cerveau en cette occurence montrent, dans ses acmés, des phénomènes très proches d’une crises épileptique, laquelle synchronise l’ensemble du cerveau, effaçant un certain nombre de données, un peu à la façon du formatage d’un disque dur.
Sur cette tabula rasa peuvent s’inscrire les éléments de reconstruction liés dans ce cas, spécifiquement, à la préservation de l’espèce, à la transmission.

Là encore, il semble que les orgasmes féminins et masculins soient assez différents, ajoutant à toutes les différentiations, les dissociations dont nous avons parlé, celle-là : la différence sexuelle, sensible aussi dans ce domaine. L'équipe de Barry Komisaruk, dans le New Jersey, a ainsi enregistré cette circonstance chez plusieurs femmes, pour constater une activité en IRM qui peu à peu s'étend à tout le cerveau ou presque, (en vert à gauche).               

alors que les mêmes examens ne montrent chez l'homme (en jaune que quelques zones qui s'activent. Force, durée et répétitions d'orgasme paraissent nettement plus importants chez la femme, en général. Est-ce en rapport avec le fait que les femmes sont culturellement (le plus souvent) plus investies que les hommes dans la vie conjugale et familiale ?  Est-ce en lien avec le fait qu'elles sont beaucoup plus concernées pour faire et élever les enfants, en temps et en sacrifice ?  La force même de cet orgasme est-il en lien avec la force de l'attachement à la transmission charnelle des enfants, avec le coût énergétique incroyable d'une grossesse et d'un accouchement ? Nous sommes à une époque où tout cela ne peut plus se dire, en raison des pressions médiatiques des tenants de la théorie du genre, qui souvent dénient cette constante anthropologique qu’est la différence sexuelle. Il ne faut pas confondre le juste combat pour l’égalité citoyenne et professionnelle des humains et le fait qu’ils soient dans leur corps et leur culture sexués!
On comprend en effet qu'à travers ces différences anatomiques et fonctionnelles de l'orgasme, c'est aussi la dissociation, la différentiation sexuelle qui est ici parlante, dans ses effets d'organisation chez l'humain.

Enfin, en particulier chez l'être humain, la force même de cette sensation est parfois telle qu'elle produit des effets complètement hétérologues à ce qu'on pourrait appeler sa fonction éthologique, effets imprévus par l'évolution, mais initiateurs de changement de cap et de vie parfois surprenants, tant chez les hommes que les femmes, qui vont réorienter leur vie aussi en fonction de ces rencontres imprévues, et alors tant pis pour familles, maris et enfants !

Enfin, il en est de cette sensation comme de toutes les autres, lorsque son usage exagéré ou délié de tout contexte de construction sociale la rapproche d'une perversion : elle s'oppose alors à la joie, qui reste, elle, liée à la réalisation de l'être dans toutes ses facettes, autant que cela est possible compte tenu de la construction hétérologue de l'humain.

Que les hommes et les femmes se rencontrent dans l'orgasme les impliquent ensuite cependant hétérologiquement dans la transmission, sur des chemins que leurs corps réciproques et leurs cultures déclinent à chaque fois singulièrement, mais toujours dans des dimensions sacrificielles d'un plan ou un autre de l'être.
Il n'est sans doute pas de plaisir plus hétérologue que celui de l'orgasme chez l'être humain, animal chez lequel l'enfance est la plus longue, et la transmission symbolique la plus rigoureuse…

Conclusion

Ainsi, au terme de ce chapitre, on aperçoit l’incroyable complexité hétérologue de ce domaine du plaisir, puisqu’on en arrive à une subdivision de ce terme en de nombreux éléments, qui sont loin d’être constamment congruents. Au contraire, ils sont bien souvent, voire toujours, dans un rapport hétérologue.
C’est pourquoi le titre même de ce chapitre implique l’idée qu’être soi est essentiellement constamment un effort, lié à la séparation de ces plans. Comme ils ne sont jamais totalement réunis, être soi, c’est probablement tendre le plus possible à cette réunification, sans jamais y atteindre.
Par ailleurs l'effort d'être soi, curieusement, n'est pas le même, il faut le remarquer à l'état de veille ou pendant le sommeil. L'effort d'être soi en veille est constamment perturbé par le flux du réel, qui vient à la fois enrichir et déranger notre être. Impossible donc à l'état de veille d'être soi de manière stable, réel oblige. Mais par ailleurs, l'état de sommeil et particulièrement de rêve, est un moment où l'organisme, désafféré de l'extérieur, a la possibilité de revenir à lui, de réorganiser son fonctionnement de manière purement interne. Mais là aussi on voit qu'il s'agit d'un retour à un organisme tronqué, puisque manque les références sensorielles et motrices. Ce qui fait qu'on ne peut être soi ni dans la veille ni dans le sommeil, mais plus probablement dans l'effort de relier les deux.
C'est dans cette constante désorganisation de la veille et réorganisation du sommeil qu'est le rythme oscillant de l'effort d'être soi
On peut remarquer que l’idée même d’atteindre l’harmonisation de tous ces plans revient à faire exister le concept heideggerien de parousie, ou d’ordalie et d’extase dans d’autres traditions, voire de nirvana ( la fin de l'ignorance…) plus loin vers le Levant. Or ceci est décrit dans toutes ces traditions comme le point ultime de la vie, c’est à  dire en réalité sa fin, son arrêt.

Au terme de cette exploration des bases corporelles du plaisir, nous allons aborder maintenant dans les chapitres suivants son lien avec l'univers symbolique. Nous verrons qu'il est à l'origine même de sa naissance…