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Michel S Levy mslevy@laposte.net Merci de vos critiques et remarques

DEPRESSION

 

 

 

 

L'idée centrale est que la dépression, plutôt qu'une configuration particulière, est un problème susceptible de s'inscrire dans la destinée de n'importe quelle structure psychique. Je commence par cette clinique, car elle illustre deux éléments que je veux évoquer plus généralement :

-Comme dans les autres pathologies, il existe une continuité entre le tableau le plus gravement mélancolique et la dépression la plus mineure, la frontière entre le normal et le pathologique se situant dans un effet de seuil, parfois dépendant de l'observateur. Il s'agit de deux aspects d'une même réaction psychologique, plus ou moins généralisée, plus ou moins forte selon les structures préalables au moment dépressif et les circonstances. Si cette absence de frontière est particulièrement nette dans la dépression, nous la retrouverons également dans tous les tableaux que nous examinerons. La clinique psychanalytique, psychiatrique, croyant décrire des pathologies distinctes, comme dans un modèle médical, ne saisit que des fragments de l'infinie variation de l'humain. Le symptôme dépressif en est le meilleur exemple, puisque aucun être humain ne peut s'abriter toute sa vie de réactions dépressives plus ou moins durables, plus ou moins médicalisées. Au long de ce travail, je questionnerai de la sorte la frontière entre le normal et le pathologique. J'atteindrai mon but si je peux participer au glissement de l'interrogation sur la maladie mentale de l'autre à l'exploration de l'humain en chacun de nous. Tout ce qui suit concernera ainsi aussi bien la banale tristesse que la dépression sévère. Les différences ne porteront que sur la massivité plus ou moins grande du problème, non sur une distinction de nature.

-Dans la dépression, la question du transfert se pose de façon particulièrement démonstrative. Sa fonction de reconstruction psychique, dès le départ, apparaîtra clairement, et il faudra en décliner les modalités.

 

La science médicale tente vainement de ramener la dépression à un mécanisme organique. A ce jour, contrairement à ce qui se lit souvent, elle a échoué, tant du côté de la génétique que de la biologie. Certes, les traitements qui s'affinent d'année en année rendent service au plus fort de certains moments dépressifs, soulageant beaucoup de souffrances. Mais ils sont, hélas, basés sur cette erreur scientifique qui consiste à parler " d'antidépresseurs " alors que ces traitements agissent seulement sur des symptômes tels que la dysthymie et l'angoisse, et, probablement, aussi, sur un effet organique d'épuisement cérébral. Il vaudrait mieux parler de médicaments " anathymiques ". Par là même s'entretient la confusion entre le traitement de l'effet et celui de la cause. Au moyen-âge, le suicide pour rage de dents n'était pas rare. Pourtant aucun dentiste ne se satisferait de l'effet de l'aspirine, qui cependant sauve des vies dans l'attente du geste qui soulage.

Cependant, je ne pense pas qu'il faille se plaindre que la médecine comprenne mal ou refuse la psychanalyse. C'est à cette dernière de s'expliquer clairement et de tenter d'être convaincante.

 

La fonction psychique des réactions dépressives a été décrite à partir de Freud, de façon telle que son utilité apparaît clairement. Il s'agit d'un fonctionnement de l'intelligence dans une modalité adaptative précise : la perte d'un objet psychique important. S'il est souvent dit que la psychanalyse n'est pas indiquée dans ce registre, c'est en raison de la primauté, de l'urgence du travail de reconstruction de l'objet, qui prime sur l'analyse dans ce type de problèmes.

 Mon postulat s'énonce alors simplement : la dépression est la fixation sur la catastrophe d'une logique de pensée qui s'immobilise, s'écroule, devient inutile, faute de sens. L'objet psychique perdu est la structure elle-même…

Spinoza m'aidera à aborder ce sujet. Il permettra de poser une hypothèse sur la formation de la dépression, puis de saisir ce qui pourra la mobiliser. Le lien entre le corps et l'esprit sera réactualisé dans ce trajet spinoziste, puisque nous apprendrons que le corps humain n'est jamais réductible à ses limites physiques. Il ne sera définissable, pour ce philosophe, qu'à travers ses relations au monde. Voilà qui permettra de s'interroger sur l'importance du transfert dans cette souffrance parfois inouïe de l'esprit et du corps dépressifs... 

 

 

 

 

 

 

 

Spinoza

 

Disons un mot de l'homme. Il était très humble, très tranquille, menant une vie quasiment monacale, et souffrit pendant une vingtaine d'années d'une tuberculose dont il finit par mourir à 45 ans. Amoureux à vingt ans de la fille de son maître, il fut, très douloureusement, supplanté par un autre élève. Dès lors, il n'eut pas d'autre aventure féminine connue, et n'a pas laissé de descendance. Sa vie était éclairée par de rares dîners-débats dans les milieux hollandais cultivés, où sa vivacité et sa tolérance étaient forts appréciées. Il mettait ainsi en pratique l'ascèse passionnelle qu'il prônait dans ses écrits. La philosophie fut son unique recours, ce qui donne une des clés, mais aussi une des limites de sa position : le renoncement.

 

La question de la liberté et de la servitude, disions-nous en introduction, est au centre de tout ce qui concerne la psychopathologie. Il faut y ajouter la philosophie. La première se différencie en terme de structure individuelle, la seconde de façon plus générale. Spinoza est quelqu'un qui a énormément débattu de ces questions. Il avait pour cela les outils de son époque, 1650, moment où les outils scientifiques étaient en train de s'acquérir : le savoir et la connaissance, bénéficiant de l'imprimerie, commençaient leur expansion. Diderot, Voltaire allaient venir, puis la révolution. La question de l'individu face au monde était réactivée de toute part, le discours religieux trouvait de nouvelles limites, que Copernic et Galilée avaient tracées. L'homme n'était plus le centre du monde, et pouvait donc commencer à l'explorer, en dehors et en dedans de lui.

L'objectif de la sagesse est dès lors de comprendre le monde, donc de commencer par le définir autrement que comme " création divine " : les choses finies sont indiquées par leurs limites physiques ou logiques, donc par ce qu'elles ne sont pas...  " Toute détermination est une négation ". Que les choses finies soient ainsi séparées les unes des autres permet en retour de comprendre les effets des unes sur les autres. Ce qui se définit se sépare dans le même temps. Autrement dit, dans tout choix existe une dimension d'abandon...  de ce qui n'est pas choisi.

Le seul être absolument positif, qui n'ait pas à choisir, est donc Dieu, pour ce qu'il est infini. L'esprit humain aurait une idée de la nature infinie de Dieu, idée qui serait troublée par l'égarement des passions. En effet, celles-ci se réfèrent à une chose finie imaginée comme absolument positive, donc rendue infinie. Elle est alors douloureusement confondue avec la recherche de Dieu, ou de la connaissance.

Rien n'est laissé au hasard ou au libre arbitre. Tout est lisible par l'infini divin. Ici, ni bon ni mauvais, mais simplement du compréhensible. A l'homme de s'en approcher au plus près, ce qu'il ne peut faire que s'il se suppose...  existant, c'est-à-dire actif à comprendre. Ni péché, ni damnation, dans cette théorie.

La connaissance de la réalité du monde libère de la servitude des passions. Cette conduite apporte la vraie joie. " Si nous séparons une émotion de l'âme (ou sentiment), de la pensée d'une cause extérieure, et que nous l'associons à d'autres pensées, alors l'amour ou la haine envers la cause extérieure seront détruits, de même que les flottements de l'âme qui naissent de ces sentiments. "

Spinoza découvre là, avant Freud, le pouvoir des associations d'idées. Mais elles sont bien plus qu'une technique d'exploration, elles apportent le vrai plaisir de la pensée, la véritable joie. " Aussi le plaisir en soi est bon, l'espoir et la crainte sont mauvais, comme l'humilité et la repentance. (…) Ainsi, l'homme qui comprend exactement ses propres circonstances agira sagement, et sera même heureux, en face de faits que d'autres qualifieront de malheureux. "

Se comprendre, comprendre Dieu et comprendre le monde sont une seule et même chose pour Spinoza : " l'esprit humain a une connaissance adéquate de l'essence éternelle et infinie de Dieu ". Le jeu de miroir entre Dieu, sous la forme des attributs de la pensée, et l'homme est clairement posé. La connaissance de soi est la connaissance du monde, de Dieu...

Il résuma ceci en une formule célèbre " Deus, sive natura " , qui lui valut quelques ennuis...  " notre esprit, en tant qu'il comprend, est un mode éternel du penser, qui est déterminé par un autre mode éternel du penser, et celui-ci à son tour par un autre, et ainsi à l'infini, de sorte que tous ensemble constituent I'entende-ment éternel et infini de Dieu. "

L'amour intellectuel, la connaissance, sont d'une nature bien spéciale : ils s'affranchissent de l'objet, pour investir simplement le mouvement du monde, mouvement nécessaire à l'homme du fait de sa finitude, qui l'empêche d'embrasser l'ensemble en une seule vision.

La seule connaissance objective est celle de Dieu, soit l'ensemble des choses et des causes qui, prises dans leur infinité, forment le monde. A partir du moment où on relie une cause au processus infini dans lequel elle s'inscrit, on en comprend les liens, les tenants et les aboutissants. Donc, on peut sortir de l'immobilité liée à l'idée d'une cause isolée. Relier la cause à l'ensemble fait qu'on peut à nouveau circuler, dans le monde et dans son corps, nous allons le voir, à travers la joie de la connaissance libre et active.

Revenons maintenant un instant à la dépression. Elle consiste en effet en l'idée d'être affecté par une cause (passion) externe ou interne (négative dans la dépression, positive dans la manie), plus ou moins consciemment définissable et repérable. Cette focalisation aveugle le déprimé, le place dans l'impossibilité de réagir. Le corps, nous allons le voir, fait constamment écho à cette impasse.

 

 

 

 

 

Le lien entre corps et esprit.

 

C'est le plus difficile à admettre pour nous, à notre époque encore post-cartésienne :

" L'objet de l'idée constituant l'esprit humain est le corps, autrement dit un certain mode de l'étendue existant en acte, et rien d'autre ". Pour Spinoza, la correspondance est constante entre le domaine des idées et le corps, à un niveau d'intrication assez difficile à concevoir pour notre culture, plus influencée par Descartes. Il s'agit d'un phénomène de miroir constant, où la projection existe entre une idée et le corps en acte qu'elle suppose.

Mon expérience clinique confirme le caractère indispensable de la référence au rapport que l'esprit entretient avec le corps. Ainsi, une thérapie portant sur des concepts abstraits, à l'exclusion d'autre rappels, plus concrets, plus charnels, sera une forme de défense, masquant des souvenirs plus précis, restant refoulés. L'intellectualisation est toujours une défense lorsqu'elle ne se réfère plus au corps. Les bases subjectives des concepts sont toujours reliées au corps en acte...

La pensée, pour Spinoza, est donc psychosomatique dans son essence même. " De ce qui augmente ou diminue, aide ou contrarie la puissance d'agir de notre corps, l'idée augmente ou diminue, aide ou contrarie la puissance de penser de notre esprit. " Et réciproquement : " Selon que les pensées, et les idées des choses, s'ordonnent et s'enchaînent dans l'esprit, de même très exactement les affections du corps, autrement dit les images des choses, s'ordonnent et s'enchaînent dans le corps. "

Chaque concept a une existence charnelle, est connu par un affect de notre corps. Le corps sensible, pour Spinoza, est donc aussi multiple que le monde. Pour autant que l'on est affecté par le monde, les actes ou la pensée, on est affecté dans son propre corps. Ce qui crée le sentiment d'unité est alors seulement la fluidité du lien, du mouvement du corps et de la pensée. Ainsi, le lien entre les idées et la connaissance du monde implique aussi la conscience des affects du corps. Plus on a ce savoir sur nos affects, plus on a connaissance du lien entre le monde et soi. L'affect n'est utile que s'il est relié à un savoir, et réciproquement. Seul le sentiment inexplicable est une passion qui nous aliène...

La connaissance est pour lui l'idée liée à un affect (relié au monde, circulant), mais libérée de ses passions (fixes). Il amorce ainsi une théorie de l'inconscient, sans jamais citer le mot. La passion nous aveugle, nous lie à son objet externe (le symptôme...), au lieu de nous relier à un savoir (l'interprétation). Bien entendu, la dépression peut là être entendue comme une passion négative, avec son cortège d'immobilité.

" Ceux qui croient parler ou se taire ou faire quoi que ce soit en vertu d'un libre arbitre de l'esprit rêvent les yeux ouverts ". Notre seule liberté consiste donc à prendre la mesure infinie de la complexité du monde interne et externe. Lorsque, trop mobilisé par l'affect intérieur ou par le désir d'une cause externe, on cristallise cet affect en passion, on se réduit à n'être que la conséquence de cette cause unique, immobilisé, asservi. Alors, on n'est plus libre de penser, puisqu'on est prisonnier de ce qui nous affecte.

A partir de là, n'existent plus ni bien ni mal...  qui sont définis par Spinoza comme des passions. La priorité est alors donnée à la compréhension, à la connexion, et non à la valeur, qui est passionnelle. (S'il n'existe ni bien ni mal en tant qu'absolu, ce sont cependant deux affects particuliers, reliés comme tout affect à l'idée de Dieu.)

 

 

La dualité actif passif, joie tristesse.

 

La définition que donne Spinoza de la joie est fondamentale, et tout à fait étonnante : c'est tout simplement ce qui advient quand l'esprit accroît ses connaissances. Plus se formulent des liens de cause à effet, plus s'étend notre savoir, plus on se rapproche de la possibilité de circuler entre soi et le monde, plus on se rapproche de " Dieu ", donc de la joie. A l'inverse, la tristesse est tout ce qui diminue le pouvoir de connaissance de l'esprit. Et c'est tout...  Ainsi lorsqu'on est dans l'activité, on est sur le bon chemin, alors que si l'esprit est stoppé, la tristesse survient. Il n'est donc pas d'intermédiaire entre la joie et la tristesse. On est nécessairement dans l'un ou l'autre : soit on s'arrête, et on coule, on est déprimé, soit on avance, on est joyeux. " Plus chaque chose a de perfection, plus elle agit, et moins elle est passive. Inversement, plus elle agit, plus elle est parfaite. (…) Notre esprit est en partie actif, mais en partie passif, savoir : dans la mesure où il a des idées adéquates, il est nécessairement actif, et dans la mesure où il a des idées inadéquates, il est nécessairement passif. (…) Parmi tous les sentiments qui se rapportent à l'esprit en tant qu'il est actif, il n'en est pas qui ne se rapportent à la joie ou au désir. "

La tristesse, quant à elle, peut être combattue par l'acceptation de nos limites : " La puissance humaine est très limitée, et infini-ment surpassée par la puissance des causes extérieures. Et par conséquent nous n'avons pas le pouvoir absolu d'adapter à notre usage les choses extérieures. Cependant les choses qui nous arrivent et sont contraires à ce que demande la raison de notre utilité, nous les supporterons d'une âme égale si nous prenons conscience que nous avons rempli notre fonction, que la puissance que nous possédons ne pouvait pas s'étendre assez loin pour les éviter, et que nous sommes une partie de la Nature totale, dont nous suivons l'ordre. Si nous comprenons cela clairement et distinctement, cette partie de nous-mêmes qui se définit par l'intelligence, c'est-à-dire la meilleure partie de nous-mêmes, en sera pleinement satisfaite, et s'efforcera de persévérer dans cette satisfac-tion. "

Dans le désir d'être aimé, si central dans la dépression, l'esprit est dépendant pour son plaisir d'un objet externe. Il est lié à une cause, et non à l'ensemble du monde. L'esprit s'arrête, devient passif, suspendu au bon vouloir de la cause...  dépressive. Ces réflexions s'appliquent probablement, selon une intensité variable, de l'enfant simplement " paresseux " au déprimé profond, au mélancolique...

 

 

Les limites de Spinoza : l'amour

 

Que dit Spinoza de l'amour ? Pour lui, c'est la joie, donc l'accroissement de la connaissance de l'esprit, accompagné d'une cause extérieure. La haine est alors, inversement, la tristesse accompagnée de l'idée de cette cause extérieure. La cause externe est l'être qui accepte ou non, rend ou non l'amour qu'on a pour lui.

" Mais il faut remarquer que, lorsque je dis que c'est une propriété chez celui qui aime d'avoir la volonté de se joindre a la chose aimée, je n'entends pas par volonté un consentement ou une délibération de l'âme, c'est-à-dire un libre décret (car nous avons démontré que c'est là une chose fictive), ni même le désir de se joindre à la chose aimée quand elle est absente ou de la conserver présente quand elle est présente, car l'amour peut se concevoir sans l'un ou l'autre de ces désirs ; mais par volonté j'entends la satisfaction que ressent celui qui aime en présence de la chose aimée, et qui fortifie ou du moins favorise la joie de celui qui aime. "

L'amour est ce qui favorise la joie, bien qu'il soit lui-même lié à une cause extérieure. C'est le seul endroit de l' Ethique où l'on trouve cette concession, qui fait d'un objet externe une sorte de catalyseur de la joie.

L'amour échappe à cette chasse aux causes externes qui est la sienne, il lui laisse ainsi une petite place, mais qui est au fond incohérente avec le reste de sa philosophie. Par contre lui-même régla sa vie sur l'absence de toute passion, y compris amoureuse. On peut remarquer qu'il rejoint l'opinion de Platon sur ce point : l'effet d'élévation vers les "Idées" de l'amour, ou l'amour des idées, est bien plus important que son vecteur humain.

L'amour intellectuel du Dieu, union de la pensée et du sentiment, est donc pour lui la sagesse, qui passe par la joie de l'esprit, et non par la possession d'un des objets du monde...  fût-ce la totalisation des ces objets, Dieu lui-même : " Celui qui aime Dieu ne peut s'attendre à être aimé en retour, sinon, il ne s'agit pas de Dieu, et donc il désirerait souffrir, comme souffre chacun qui s'attache à une cause extérieure à lui. " En effet, nulle connaissance en action (seul chemin vers Dieu pour Spinoza), dans cette espérance. Désirer être aimé est la cause principale de la souffrance, en raison de la passivité de cette attente...  Nous en revenons là au mélancolique, et à une constante de sa plainte : " je veux être aimé ", " On ne peut m'aimer tel que je suis ", etc.

Aussi l'amour intellectuel est-il un amour bien spécial, qui s'affranchit en quelque sorte de l'objet, pour investir simplement le mouvement de connaissance du monde.

Enfin, dans ces dimensions de l'action, le temps ne compte pas, pas plus que pour Freud, puisque la compréhension salvatrice dépasse la finitude.

Aussi Spinoza va-t-il (trop) loin dans une mise à l'écart de l'autre comme cause fondamentale de quelque chose de soi. Malgré sa contradictoire concession à l'amour, il va clore ainsi son propos :

" J'en ai ainsi terminé avec tout ce que je voulais montrer concernant la puissance de l'esprit sur les sentiments et concernant la liberté de l'esprit. Ainsi voit-on combien le Sage est supérieur, combien plus puissant que l'ignorant qui est poussé par ses seuls penchants. Car l'ignorant outre qu'il est poussé de mille façons par les causes extérieures et ne possède jamais la vraie satisfaction de l'âme, vit en outre presque inconscient de lui-même, de Dieu et des choses, et sitôt qu'il cesse de pâtir, il cesse aussi d'être. Au contraire, le sage,-considéré comme tel-dont l'âme s'émeut a peine, mais qui, par une certaine nécessité éternelle, est conscient de lui-même, de Dieu et des choses, ne cesse jamais d'être, mais possède toujours la vraie satisfaction de l'âme. Si, il est vrai, la voie que je viens d'indiquer parait très ardue, on peut cependant la trouver. Et cela certes doit être ardu qui se trouve si rarement. Car comment cela serait-il possible si le salut était là, à notre portée et qu'on pût le trouver sans grande peine, qu'il fut négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est très précieux est aussi difficile que rare. "

 

Peu de temps après avoir écrit ceci, Spinoza est mort, et n'a donc pas pu aller plus loin dans sa réflexion. Les limites contradictoires de son système philosophique à propos de l'amour indiquent combien il vaut mieux laisser une petite place à l'autre et à l'imagination, avec toutes les conséquences qui s'ensuivent...  Il n'est pas certain que la " vraie satisfaction de l'âme " du sage soit compatible avec le désir et la vie !

Pour la psychanalyse, au contraire, l'imagination est l'élément transférentiel qui introduit à la re-présentation du monde, au sens d'une nouvelle présentation : si le déprimé pense, à tort, qu'il est malheureux de n'être pas aimé ou pas aimable, une nouvelle vision de lui-même et du monde deviendra malgré tout possible par la présence d'un autre...  La présence réelle de l'analyste favorise ainsi l'accession au désir.

Spinoza oublie (refoule ?) cette proximité humaine bienfaisante, incarnation de Dieu, pour certains de ceux qui y croient. Il permet donc seulement d'expliquer la tristesse, la dépression, pas de l'accompagner.

Reste que le spinozisme est une philosophie de la joie active, et non de la béatitude passive. Il s'oppose ainsi aux philosophies mystiques, pessimistes ou matérialistes comme celle d'Héraclite, d'Heidegger ou d'Epicure, par exemple.

L'intérêt principal du spinozisme est de comprendre le mal plutôt que de le refouler, ce qui permet ainsi de le situer en l'intégrant dans le monde, au lieu de maintenir l'illusion d'un monde pur, mais tronqué.

Puisque le déprimé bute fondamentalement sur une représentation négative figée de lui-même, le seul remède possible, nous le verrons, est de suivre Spinoza, démontrant l'intérêt de la circulation perceptive et spirituelle entre le corps et le monde, via la pensée. " Nous ne sommes pas du tout libre à l'égard des choses que nous désirons vivement et qui ne peut être apaisée par le souvenir d'une autre chose. " Il convient de toujours passer d'une chose à une autre, de les relier activement.

L'homme, parce qu'il est imparfait, ne peut que se chercher sans cesse. S'il ne peut plus le faire, il devient " triste ", déprimé. Le but du thérapeute est alors de permettre au déprimé de retrouver le lien fluide entre la perception du corps et les signifiances qui s'y projettent, car c'est ce qui donne sens à la pensée, lui permettant de circuler dans l'univers des signifiants, des autres et du monde. La notion d'unité, de moi unifié, arrêté, est donc plutôt un obstacle qu'une chance. Il vaut mieux chercher le salut dans la cohérence du mouvement, la capacité de bouger, de chercher, donc de se remettre en cause, de se changer sans cesse.

Cette perception complexe fait obstacle au déroulement de telle ou telle logique trop unitaire, susceptible de figer le sujet en une dépendance fixée, fut-ce à sa propre image, potentiellement dangereuse du fait de son immobilité même.

Maintenant, ces éléments tirés de Spinoza vont nous permettre de relire autrement certaines théories modernes concernant la dépression.

 

 

La phénoménologie

 

La présence de l'autre, mal perçue et presque éludée par Spinoza, est par contre explorée en détail par la phénoménologie.

Elle s'intéresse à tout ce qui concerne les phénomènes en essayant de se centrer sur leur existence au lieu de leur définition à partir d'autres domaines connus. Le phénomène, en tant qu'observation, est privilégié par rapport à l'interprétation. En particulier l'observation de la rencontre.

La phénoménologie a donné naissance à tout un courant de la psychiatrie, fécond en ce sens que l'explication colle le plus possible aux faits, " la boîte noire " de la théorisation étant mise à une place secondaire. La clinique prime clairement sur la métapsychologie, à travers le primat donné à la rencontre. Les phénoménologistes ont fait des découvertes qui se rapprochent de celles de Spinoza en termes différents. Ils utilisent des outils de notre époque, en particulier la théorie du symbole, dont il ne disposait pas : la langue n'existait pas encore comme objet d'étude.

Ainsi, pour eux, " l'appréhension " de la réalité dépend expressément de l'activité du sujet sur celle-ci. Elle donne sens à cette réalité, en fonction du corps et de ses besoins. On retrouve dans ce courant de pensée le lien intime entre la formation du monde des idées, les symboles et les affects, qui existe chez Spinoza.

L'activité témoigne que le corps fonctionne et donc que le lien existe entre ce que les phénoménologues appellent le corps interne et le corps externe (en  " représentation " : c'est le corps symbolique des psychanalystes). Chez certains d'entre eux on retrouve, comme chez Spinoza, cette facilité à " démultiplier " le corps. Cela n'a rien à voir avec la dissociation : au contraire, cette multiplication des effets de correspondance entre les affects du corps et les objets de la pensée témoigne que l'interne s'adapte activement à l'externe. A la limite on pourrait dire, un corps actif par objet. Il est vrai, par exemple, que la façon dont on pense son corps dans une partie de tennis est considérablement différente dans autre contexte, comme un oral d'examen… Dans les deux cas, le succès ou l'échec amènera ainsi à des vécus différents.

La capacité à penser une action détermine la possibilité même de la conscience, comme trace psychique de cette volonté du sujet. Au contraire, à l'extrême de la passivation, au-delà même de la dépression, mais dans un simple effet de seuil, va se situer l'hallucination. La clinique repère d'ailleurs ce lien entre la dépression et le délire, au-delà d'une certaine gravité.

L'objet qui impose une passivité, l'objet qui se présente en face du sujet dans sa totalité, comme ayant quelque chose à édicter est, littéralement, l'objet de l'absence de conscience, l'objet qui signale la destruction de cette conscience, laquelle ne dépend que de l'activité perceptive. Citons Arthur Tatossian : " Vis-à-vis de la réalité, je conserve toujours une attitude active, son appréhension va dépendre de mon activité et de mon attitude à son égard. L'objet ne m'est pas donné passivement, d'un coup, dans sa totalité : je dois me diriger vers lui activement pour le découvrir. Dans l'hallucination, l'objet est donné d'un coup, il est d'emblée constitué dans sa totalité et sa plénitude, l'halluciné le vit dans une complète passivité. " Quand je suis passif, mes liens avec le corps actif disparaissent, et, avec eux, peu à peu, ma conscience elle-même. Ainsi apparaît d'abord la dépression, puis éventuellement l'hallucination. L'explication tient simplement dans le fait de passer massivement du mode actif au mode passif.

Ainsi, dans la dépression, une force imaginaire va s'imposer, qui bloque les mouvements psychiques, physiques. Selon la phénoménologie, dans une forte phase dépressive, la projection de son désir sur l'objet (la croyance en une cause externe, en termes spinozistes) fait qu'on va l'halluciner, parce que le désir a été littéralement anéanti par l'objet imaginaire responsable de cette fixation. On remet en quelque sorte les clés de la ville, de la pensée, à l'agresseur. On prête des intentions, des désirs à l'instance imaginaire, parfois représentée par quelqu'un, qui nous a immobilisé. Faire le tour avec un thérapeute de ce qui a été projeté et fixé dans l'hallucination permettra parfois au sujet de retrouver ses intentions propres. Par ce biais là, qui est actif, mobile, le phénomène hallucinatoire peut disparaître.

Le trait commun entre la dépression et l'hallucination est donc du côté de cet objet externe qui entraîne une passivation du sujet, dont on a vu l'importance avec Spinoza. Cliniquement la dépression grave est un moment d'une extraordinaire passivité, y compris corporelle (la mélancolie stuporeuse) où le corps est affecté dans le moindre de ses mouvements réels. Quant l'esprit recommence à s'animer, le corps recommence lui aussi à se mouvoir.

La passivation du sujet, inductrice de dépression, induit une espèce d'enlisement de la dimension transcendantale. Henri Maldiney a écrit un livre sur la psychiatrie phénoménologique que je recommande à ceux qui sont curieux de diversités conceptuelles. Pour lui, la folie, quelle qu'elle soit, mais surtout la dépression consiste en un défaut de transcendance, qui soulève le sujet au-dessus de lui-même dans un univers qui l'implique mais dont il n'est ni le maître ni le premier élément. Heidegger, son maître, a pu écrire : " la transcendance c'est la structure fondamentale de la subjectivité. Etre un sujet signifie exister en transcendance et comme transcendance. ".

Lacan s'en est énormément inspiré : sa théorie du sujet dans la mouvance de l'univers de la signification n'en est pas très loin.

La psychothérapie phénoménologique repose sur l'idée que l'être avec l'autre est constitutif de l'être au monde, l'autre étant l'intermédiaire qui permet d'accéder au monde. Un tel mouvement est celui de la re-présentation, la transcendance étant cette représentation de soi non pas à soi-même, dans une sorte de cliché immobile, (le mélancolique va le tenter) mais à l'univers mobile des signifiants, via l'autre. C'est donc soi, transformé en une métaphore signifiante, qui rapporte à soi parmi les autres, dans l'univers de la transcendance.

Pour la phénoménologie, on ne peut se rencontrer que dans le dessein, dans le devenir et non pas dans l'instant. Si la transcendance fait défaut, bien évidemment il n'y a plus personne, plus de présence pour communiquer. La mélancolie, de ce point de vue là, est une maladie aiguë de la transcendance.

Qu'est-ce qui fonde la transcendance ? C'est le don gratuit, le sacrifice. C'est lui qui permet un mouvement de réduction symbolique comme dans toutes les religions. Tous les mythes partent d'un sacrifice, soit imposé, soit consenti. Au fond, la transcendance est ce renoncement d'une part de l'individu, la toute-puissance, qui va ensuite permettre la tenue sociale. Sans ce sacrifice, pas d'homme, ce que les psychanalystes nommeront de leur côté castration. C'est lui qui permet la réduction symbolique, dans la chrétienté comme de nombreuses légendes mythiques. Sans sacrifice partiel du désir, pas d'autre, pas de parole possible, donc pas d'acte libre.

Toute identification imaginaire fusionnelle massive, donc narcissique, dénie cette transcendance. Ceci n'a rien à voir avec la relation de sujet à objet, où un ailleurs reste représenté par les limites de chacun.

Le mélancolique étant celui qui vise à tout prix à se représenter lui-même, de façon complètement satisfaisante, il rejoue l'impossibilité de sacrifier le désir qui l'a bloqué dans cette demande de transcendance. A défaut de pouvoir soutenir la transcendance, donc la limite humaine, il faut qu'il soit quelqu'un d'absolu, sans faille : inhumain.

La phénoménologie, certes, est difficile d'accès, pas toujours limpide : des phrases comme " En transcendant, la présence advient en tant que telle à soi-même " indiquent que la logique de la transcendance d'Heidegger parfois pêche par tautologie. On trouve aussi des phrases comme " Un soi se porte à soi en s'apportant soi-même. " Alors qu'en fait un tel mouvement est " simplement " celui de la re-présentation, cet acte de présentation à l'autre du signifiant. Et la vraie transcendance est bien cette représentation, non pas de soi-même à soi-même, (comme le mélancolique qu'était parfois Heidegger lui-même), mais à l'univers signifiant. C'est l'apprésentation, l'appréhension, autres termes de phénoménologie, au sens proche, dans la mesure où l'accent est mis sur le mouvement de la pensée...  vers la pensée, plutôt que sur la représentation d'une image fixée, immobilisée.

Cette théorie explique que la présence mélancolique, dépressive, tient à la disparition de ce que les phénoménologistes appellent l'avant de soi, de ce qui peut se poser en avant de soi, non pas immédiatement en soi-même. Ceci peut être une bonne modalité descriptive de la dépression elle-même, mais pas de sa raison. Rien n'est dit de la raison pour laquelle une chute se produit de l'étant à l'être, de l'univers signifiant mobile à l'unité d'un corps figé qui ne peut plus que se représenter lui-même dans une espèce de désert de significations.

Il n'existe de folie que d'existant, de trop réellement existant. A trop vouloir exister pour soi, par soi, on échappe à la dimension du lien, de la limite, de la castration. Impossible aussi d'échapper totalement à cette folie, car la tentation de l'absolu fait partie de la psyché. Ce qu'on appelle la psychose n'est qu'un aspect particulièrement massif de ce phénomène d'abord humain, qui veut que, tel Spinoza quand il traite de l'amour, nous reculons devant notre dépendance à l'autre, devant l'humilité et la fragilité de notre condition, devant le prix élevé de la dimension transcendante, de l'altérité.

L'humain est fait de concessions à la réalité, à l'autre, qui peuvent paraître inhumaines à certains ou dans certaines circonstances : le lien affectif pose parfois de rudes conditions au sujet pour son maintien... 

Il est clair que la théorisation phénoménologique reliant les phénomènes pathologiques à la nature même de l'homme concerne au plus près Spinoza lui-même. S'il a laissé une femme le définir comme objet passif d'une déception sentimentale, la conséquence dans sa théorisation, inconsciemment, en fut un fatalisme absolu et abstrait qui sans doute le priva des synergies amoureuses ou si on veut, de l'imaginaire si précieux pour l'exploration du monde. La " perfection " symbolique de sa pensée fut le prix à payer de cette forclusion amoureuse charnelle inconsciente, finalement déplacée, paradoxalement, comme joie de l'esprit. Sans doute L'Ethique fût-elle écrite pour cette femme " oubliée "... C'est, nous l'avons vu, la limite du système de Spinoza, qui disposait donc lui aussi d'un inconscient...  Derrière la perfection intellectuelle apparente de son système, se cache une image humaine bien refoulée qui le fixe en un moment douloureux. C'est ce qui se produit dans n'importe quel système de pensée qui fera trop appel à l'abstraction, comme parfois la phénoménologie.

 

Autre limite : la psychothérapie phénoménologique repose sur l'idée de l'être avec l'autre, constitutif de l'être au monde. Ce en quoi elle se prive de la notion du réel, et aussi de celle du symbolique, en tant que domaines disposant d'une certaine autonomie (c'est le champ d'exploration de Lacan). Ces champs transférentiels sont ainsi en impasse relative dans cette technique, bien que sa dimension humaine de réciprocité indéniable lui vaille une sympathie évidente de ma part. On saisit bien cette confusion dans cette citation de Binswanger : " Comme médecin psychothérapeute, je ne saurai jamais être seulement l'ami ou l'amoureux du malade, comme c'est le cas dans les rapports purement existentiels, mais ne pourrai jamais non plus être seulement au service d'une simple affaire ".

Paradoxalement, la limite de la phénoménologie est l'importance même qu'elle accorde à la présence, au détriment de la structure, alors que la psychanalyse pèche souvent par l'inverse.

 

 

Cognitivisme et dépression

 

Autre courant très en vogue actuellement, le comportementalisme a évolué ces dernières années en une pratique plus subtile, plus complexe. Le neurocognitivisme tente de reconnaître l'univers des pensées dans l'analyse pragmatique du fonctionnement observé d'un sujet. Mais, s'en tenant au sujet immédiat de ce qui est dit, il méconnaît en partie l'inconscient et le transfert.

Pourquoi dit-on parfois que les cognitivistes ont, dans la dépression, en général, de meilleurs résultats ? C'est que, nous l'avons vu, la possibilité pour un sujet de circuler dans son esprit, son corps et le monde, dépend de deux choses :

 -premièrement, de la capacité à se déprendre d'une représentation, d'être libre par rapport aux associations qui surviennent, donc de savoir se situer par rapport à telle ou telle représentation imaginaire. Si l'on bloque sur une de ces représentations dans un rapport que l'on pourrait dire fusionnel, narcissique, l'esprit s'arrête et la tristesse apparaît, ainsi que Spinoza nous l'a appris.

 -deuxièmement, il ne faut pas être dans une trop grande souffrance, qui risquerait de bloquer toute l'attention, toute l'énergie. Demander au dépressif de penser, alors qu'il souffre, est chose impossible au-delà d'un certain seuil, puisque son premier réflexe va être de s'attacher à une image salvatrice, à une présence supposée apte à le guérir de sa souffrance. Il va donc passer par cette nécessité transférentielle, qui va prendre un tour très précis : apporter un soulagement. Il lui faut s'attacher à quelqu'un pour se détacher d'une représentation douloureuse. Lui proposer au contraire d'associer librement est comme proposer à un manchot d'applaudir ! C'est en effet parce qu'il ne peut le faire qu'il est déprimé, si l'on suit Spinoza. Cette souffrance requiert une présence chaleureuse, discrète et engagée, du thérapeute, apportant le soutien dont a absolument besoin le dépressif dans un premier temps de travail transférentiel.

Or, précisément, le premier temps de rencontre des cognitivistes est destiné à identifier le problème, dans une forte relation transférentielle, même si elle n'est pas prise en compte dans la théorie. Sous prétexte d'apprendre quelles sont les pensées positives, les pensées négatives, de sorte que le patient retrouve un choix, il s'agit en fait de nouer une puissante relation d'alliance.

Cependant, tous les praticiens, cognitivistes ou pas, avouent volontiers que leurs théories ne marchent pas, du moins pas d'une façon scientifique, constamment reproductible. Puisqu'ils disent que tout va dépendre de la " façon " dont elles s'appliquent. Souvent ils s'arrêtent là, n'en disent pas plus. Derrière cette constatation générale, je pense que la variable cachée qui fait ainsi des siennes est en fait le plaisir inclus dans le lien transférentiel. C'est le " bombing " des cognitivistes américains.

Dans ce registre de la chaleureuse reconstruction transférentielle, les cognitivistes sont ainsi très forts : leur questionnement chaleureux sur le fonctionnement de la pensée lui redonne du mouvement. Le patient obtient d'abord une réponse réconfortante, la douleur commence à être soulagée par la qualité affective de la présence et la précision même des questions que pose le thérapeute. Non pas sur l'histoire, non pas sur des thèmes abstraits mais sur le concret, le journalier. C'est un peu le même effet que celui produit par les questions d'un examen homéopathique : aimez vous le chaud, le froid, avez-vous des goûts pour l'affrontement, êtes-vous résigné, etc.  Au fond, il se transforme en une maman qui demande à son gamin : alors qu'est ce que tu as fait depuis que tu es parti de la maison. Une demi-heure après que tu étais à l'école, est-ce que tu n'as pas eu froid, as-tu vu tes copains, qu'as-tu fait avec la maîtresse, etc. 

Il y a donc une présence " maternelle " qui se met au chevet de la pensée bloquée d'un patient et qui va la " prendre par la main " pour lui faire refaire les premiers pas. Le patient, suivant les théories de Spinoza, sentant sa pensée, petit à petit, en mouvement, se met par là même à moins souffrir. Après, seulement, tout l'attirail de l'analyse peut commencer à réparer en profondeur, dans un deuxième temps. On peut réparer parce que l'esprit a repris son mouvement.

Le traitement hospitalier d'une mélancolie stuporeuse n'est guère différent, si ce n'est que les moyens employés, parfois plus spectaculaires et contraignants, passent par des soins d'abord corporels, des traitements médicamenteux, parfois de contention et d'attention vigilante.

Pour les cognitivistes, la dépression répond à la présence de ce qu'ils appellent des schémas dépressiogènes profonds, inconscients, qui modèlent le traitement de l'information dans le sens d'une organisation systématiquement dépréciante pour le sujet. Ils sont acquis ou biologiques, ce qui a peu d'importance puisque le travail va être de les réorienter dans un autre sens, plus " positif " pour le sujet. Bien entendu, l'accent mis sur la positivation de la pensée, s'il est suivi à la lettre, bute constamment sur la réinvention de la réalité, ou le déni de la part d'imaginaire (donc d'expériences passées, aussi) qui est en cause dans les pensées négatives.

L'intérêt principal de cette théorie ne tient donc pas à ses fondements et présupposés qui sont assez simples dans l'ensemble, parfois même simplistes. Par contre, leur modalité d'approche du sujet dépressif est passionnante, au moins pour le premier temps du travail. Il s'agit immédiatement de retravailler le narcissisme du sujet, ses présupposés théoriques personnels conscients et inconscients, sans chercher à mobiliser une représentation symbolique, c'est-à-dire associative, du sujet. C'est cette disposition qui permet précisément l'abord du sujet dépressif.

Cependant, il existe pour les cognitivistes de bonnes et de mauvaises pensées, justifiant ce qu'ils appellent le passage de l'assimilation vers l'accommodation : tout événement est soit assimilé au schéma interne dépressiogène, conduisant aux pensées négatives, soit aboutit à enrichir, modifier, accommoder ce schéma, le tournant du côté des pensées positives.

On peut ainsi faire aux cognitivistes un reproche spinoziste, qui est de ne pas suffisamment pousser la compréhension du contexte dans lequel existent les  " mauvais " schémas. Une certaine profondeur d'analyse aboutirait alors à relier le bon et le mauvais, nécessairement, par le simple fait de la remise en marche de la connaissance, dans une démarche plus spinoziste…

Ceci dit, les cognitivistes mettent d'emblée l'accent sur la reconstruction psychique, dans une pathologie qui concerne une destruction de la pensée...  En effet, avant de pouvoir comprendre ce qui l'a détruite, et en quoi elle se prêtait à cette fragilité, il convient d'abord que la pensée repense...

C'est pourquoi le cognitivisme a parfois plus de succès que la psychanalyse auprès des déprimés, dans la mesure où il propose de reconstruire l'outil avant de le décortiquer, alors qu'il est déjà douloureusement inutile.

Une fois cette première partie de reconstruction bien entamée, on peut alors seulement commencer à mieux comprendre ce qui amène certains à cette identification fusionnelle dévalorisée, qui implique un arrêt de la capacité de projection de la représentation du sujet. On tombera alors presque toujours sur une représentation imaginaire fusionnelle qui est, en termes spinoziens, la supposition d'une cause externe à soi comme rendant compte de soi.

Si la rencontre transférentielle se produit, il restera encore au thérapeute la mission d'accompagner son patient dans une moindre dépendance imaginaire, ce qui sera l'enjeu de la thérapie lorsque le niveau de la souffrance aura baissé. Chemin toujours délicat, car si le déprimé s'attache à tout prix à réparer une représentation négative de lui-même, c'est à la fois une cause et une conséquence...  Une cause, dans la mesure où une représentation  trop monolithique de lui-même a été atteinte, ce qui le laisse sans but, (s'il n'est pas tel idéal, il n'est rien) et une conséquence, car la souffrance psychique est telle que le désir de soulager le moi est nécessairement premier, et va appeler une présence salvatrice remobilisant cette représentation mythique de soi.

Les cognitivistes se préoccupent parfois beaucoup de scientificité, parfois de scientisme...  Ainsi, dans la dépression, on serait malade du fait que l'on a trop de pensées négatives, seulement il ne serait pas bon de trop positiver non plus. Il est amusant de lire chez Cottraux que la proportion de pensées positives et de pensées négatives, pour que cela aille bien est de 61,8 % contre 38,2 %...  C'est en fait le célèbre nombre d'or, à savoir le nombre par lequel quand vous avez une droite et que vous posez deux segments, le rapport entre le petit segment et le grand est le même qu'entre le grand et la totalité du petit et du grand. C'est une proportion architecturale fondamentale chez les grecs anciens dans la construction des temples, reprise très sérieusement sur le mode de l'affirmation.

La question esthétique qui semble venir là de manière intempestive, est en fait très importante. Le rapport entre l'éthique et l'esthétique est une question philosophique ancienne. Il n'est pas de pensée éthique qui n'aboutisse à une esthétique de la pensée, c'est-à-dire à un fonctionnement du beau, du bon, et de l'agréable du côté d'une connaissance globale, du vrai. C'est le même genre de mélange que celui qui vient au mathématicien quand il parle d'une solution " élégante ". L'éthique de Spinoza aboutit en fait à une esthétique de vie. La fluidité du transfert, l'harmonie du lien thérapeutique est donc la priorité logique de ce premier temps de traitement que les cognitivistes mettent souvent si bien en application. Le plaisir, même esthétique, d'être dans le transfert thérapeutique est une condition majeure de son effectuation. Ainsi, pour Kant, l'expérience esthétique, ultime, était celle du libre jeu de l'entendement et de l'imagination.

 

 

Psychanalyse

 

Je reviendrai peu sur Freud et son travail " deuil et mélancolie ", qui est suffisamment connu. Dans ce texte, l'idée de l'unité d'un moi interne le mène à une impasse à propos de la dépression, impasse théorique et technique, qui explique les difficultés fréquentes que connaissent les déprimés avec certains analystes trop ancrés dans une modélisation freudienne orthodoxe. Le moi serait lié à un " objet " dont le statut réel ou imaginaire, externe ou interne, reste constamment confus. La perte de l'objet, impliquant la chute du moi, laisse le sujet dans l'attente d'un nouvel investissement d'objet, permettant la réapparition de ce moi. Si on lit bien Freud, moi et objet sont en fait équivalents, l'un n'étant que l'ombre de l'autre... Alors l'idée d'un moi unique implique bien un objet lui aussi unique. L'impasse devient alors évidente. Sauf à faire jouer le rôle d'objet à un " agalma " dont le statut idéal confronte le sujet à un impossible… générateur de dépression. Si l'on suit Spinoza, la multiplicité du moi permet au contraire de faire jouer la multiplicité des objets, ce qui est plus réaliste à la fois au niveau théorique et pratique.

Mais le principal problème rencontré par un certain usage de la psychanalyse dans la dépression tient à la technique de l'association libre, laquelle est d'autant plus inefficace que l'on est proche de la mélancolie. La relation est inversement proportionnelle entre la capacité associative et le vécu dépressif. La pratique de l'analyse suppose un travail sur une logique inconsciente, alors même qu'elle n'est plus accessible, la pensée ayant littéralement disparu. La théorie freudienne retrouve bien la question du lien entre l'objet et le moi, entre transcendance et narcissisme, mais d'une façon peu utilisable dans un transfert qui suppose, pour un analyste, une parole qui se déroule. Sans doute des dépressions légères, partielles, peuvent trouver là un chemin mais, au-delà d'un certain degré de gravité, il y a une espèce d'incompatibilité entre le fondement, l'outil de travail de la psychanalyse, le travail sur l'association du patient et l'implosion de la capacité associative que représente la dépression grave.

Les analystes qui parlent beaucoup du rapport entre l'objet et le narcissisme, sont obligés d'inventer des objets clivés, intériorisés, aimés et haïs à la fois. Leur préoccupation toute freudienne d'unité du moi les entraîne du côté de ces objets théoriques vite trop confus pour être utilisables, l'analyste naviguant au petit bonheur la chance entre ces projections (du moi à l'objet, de l'objet au moi) dans un transfert très peu maîtrisable.

Il faut quand même repérer chez Abraham et Maria Torok une conceptualisation qui est assez proche de la transmission inconsciente d'un fantasme dont je parlerai plus loin. Au travers de leur concept de crypte inconsciente, ils parlent aussi beaucoup d'objets clivés, intériorisés. La crypte consiste en une histoire familiale quasiment ignorée du patient dont la reconstitution est extrêmement difficile, parfois impossible et qui pourtant, a un effet de captation sur la libido du sujet extrêmement puissant, constituant une espèce de trou noir psychique qui empêche les gens d'aller au-delà de cette aimantation négative dramatique.

Lacan rejoint assez largement à sa manière les phénoménologistes et Spinoza dans sa théorie du mélancolique. Pour lui c'est quelqu'un qui est " voué à être " : un impératif s'adresse à lui ; il est et doit être absolument. La question du devenir est évacuée. Dès lors, le moi en tant qu'instance signifiante reliée à l'univers signifiant est rejeté par cet idéal du moi tyrannique et statique, qui devient un " sur-moi obscène ". Il est la Loi, et le mélancolique ne peut plus bouger, réduit à habiter son corps pour exister dans une espèce d'absolu de l'être. " Je suis à la place où se vocifère que l'univers est un défaut dans la pureté du non être ", voilà la phrase de Lacan concernant la mélancolie. La culpabilité délirante est là à la place même du sujet et l'être remplace celle du trésor inépuisable des signifiants.

Le défaut de castration est clair pour Lacan, puisque si le sujet est rapporté à l'être, dans un monde de pureté absolu, rien n'est sacrifié de cette image écrasante. On n'est pas loin des phénoménologistes qui ont repéré la même extraordinaire difficulté, pour le mélancolique, d'investir l'univers symbolique. Défaut de transcendance pour la phénoménologie, de castration chez Lacan. Mais là encore, la raison pour laquelle les choses se passent ainsi est peu développée : il se borne à une espèce de flash, de cliché du mélancolique.

La technique transférentielle de Lacan apparaît par ailleurs peu nette pour ce cadre clinique. Il n'en a pas beaucoup parlé, si ce n'est dans le désir d'accompagner le mélancolique vers le partage de la parole en l'éloignant de l'obsession de l'être. Mais comment faire, en face de quelqu'un qui ne parle pas ? Il manque manifestement là quelques maillons. Si la passion du dépressif est du côté d'une tyrannie de l'image et sa panique dans l'absence de cette image, comment tenir en face de lui avec ce modèle lacanien qui ne propose que des mots ? A mon avis ce n'est pas très facile. Ceci explique que Lacan mette la mélancolie du côté de la psychose, et éclaire simplement le fait qu'il n'a pas d'abord technique évident au niveau de la conduite à tenir en face de ce type de patient.

 

 

 

Hypothèse sur la mélancolie

 

Dans mes observations personnelles sur la généalogie familiale de mélancoliques, les imagos parentales des dépressifs sont souvent des figures qui n'ont rien sacrifié à leurs enfants, soit partiellement, soit globalement. Notons au passage que les sacrifices dont les parents se targuent n'en sont pas puisqu'ils en attendent un retour au moins éducatif ou moral : l'attente d'un retour n'est pas un sacrifice, c'est un investissement. Dans 9 cas sur 10 de ma pratique les parents ou grand-parents de patients mélancoliques ont eu à connaître un abandon familial précoce. L'abandon peut ne pas être réel, mais être du côté du fantasme, on peut être abandonné au sein de sa propre famille et la configuration décrite peut aussi se produire à ce moment là. La plupart du temps, l'abandonné surinvestit narcissiquement ensuite son propre enfant, ou son éducation. L'abandon aboutit à une production d'enfant idéal imaginaire, inatteignable dans sa perfection, visant à réparer le narcissisme altéré du parent. C'est ainsi que tout but réel d'une quelconque logique subjective devient impossible, rendant ces logiques obsolètes au fur et à mesure de leur élaboration.

Pour que ce fantasme opère, encore faut-il qu'il se transmette de façon suffisamment confusionnelle, cachée, pour déclencher les troubles dont nous parlons. Un deuxième parent qui joue son rôle, un sujet pris dans un abandon, mais qui effectue un travail sur cette idéalisation, qui en parle, évitent de transmettre aux enfants ce genre de problème

L'enfant idéal intériorisé par les parents, eux mêmes " abandonnés ", est très terrorisant pour le sujet sur lequel il s'applique. Freud l'assimilait au sur-moi terrorisant du mélancolique. Il est le témoin d'un univers fantasmatique familial incastrable, puisque cette castration voudrait justement l'abandon, le sacrifice de ce fantasme personnel au bénéfice d'une transcendance qui dépasserait son désir individuel.

C'est pourquoi le sacrifice du désir parental qui devrait ouvrir à la transcendance de l'enfant n'a pas lieu, mettant celui-ci aux prises avec une représentation de lui-même enclose dans le champ signifiant familial, liée à la pression affective des parents et donc incapable de se relier à la liberté de l'univers signifiant. Les parents ne lâchent pas cette représentation, pris et coincés qu'ils sont dans leur réparation narcissique personnelle. Le mélancolique tente de pallier à la non-destruction du désir d'un autre par la destruction de soi. Puisqu'il ne peut détruire ni ses parents ni ce fantasme, l'autodestruction est la seule façon de faire lâcher cet enfant idéal qu'il ne peut être. Ainsi, il garde son parent, qui le pleurera mais qui sera toujours là, à soutenir l'enfant idéal qu'il n'a pas été. Sa seule liberté logique est du côté de la destruction, puisque construire est impossible. En attendant d'en arriver là, sauf à vivre une bonne rencontre thérapeutique en chemin, le sujet accumulera les identifications négatives de lui-même, les refoulera une à une, trajet qu'il faudra patiemment reconstruire pendant la thérapie.

Ceci implique une conséquence considérable dans le transfert : un mélancolique doit pouvoir être lâché psychiquement, symboliquement. Rien de tel que de lui exprimer l'impuissance du thérapeute à désirer pour lui.

Ne pas lâcher un mélancolique, désirer pour lui, en faire trop, est une répétition proposée au patient, en lien inconscient à l'hypothèse du fantasme décrit plus haut. Le " ne m'abandonnez jamais " du patient est en fait l'énoncé de ce fantasme, sous une forme  transférentielle inverse : " je veux coller à votre idéal de thérapeute, ce qui est impossible ". Il reste collé à une présentation (idéale) de lui-même qui exclut la re-présentation (réaliste), en langage phénoménologique, qu'il pourrait opérer dans l'acte de son désir, dans sa mobilité.

Mais, si on lâche trop le mélancolique, le risque est aussi énorme d'un passage à l'acte dramatique. Telle est en effet la structure même du fantasme inconscient du mélancolique, de ne pouvoir vivre avec, faute d'être soi, et de mourir sans, faute d'être relié à l'autre. C'est pourquoi je ne parle que de lâchage symbolique, le seul lien qui convient restant au niveau du projet de guérir, parfois forcé, mais indiquant tout de même, dans l'écroulement psychique généralisé, le désir d'un futur porté par l'autre, ici le thérapeute. Un thérapeute qui ne lâche pas un être souffrant n'est pas un fantasme qui exige un sujet idéal. La configuration désirante, peu à peu, redevient possible, si le soignant est simplement présent, sans pour autant désirer pour son patient.

En résumé, le chemin, pour le mélancolique, passe par la réduction symbolique d'un fantasme inconscient idéal, qui n'est pas à lui, dans le cadre d'un soutien réel et chaleureux, la pression constante de l'entourage faisant toute la complication du trajet. Passer des investissements narcissiques parentaux inconscients à l'histoire d'une famille et de ses liens complexes plus ou moins refoulés, voilà le chemin que doit parcourir le mélancolique. En effet, il est impossible de gérer seul un conflit avec un objet narcissique qui, par définition, est également indiscutable. Le mélancolique ne peut pas discuter avec ses parents de son statut d'enfant idéal, c'est une réparation non négociable que demandent les " parents ". " Il est dans la sphère de l'aliénation exhaustive (épuisante) à une représentation, au centre de laquelle se tient le néant du sujet. "

Si le fantasme du mélancolique, du dépressif, est souvent du type qui vient d'être décrit, d'autres configurations sont évidemment possibles : une représentation interne de l'autre trop dangereuse, trop hostile, aboutira au même résultat dépressif, aucun projet du patient ne pouvant durablement s'inscrire, se construire. Le lien  constamment présent entre le fantasme de l'autre et le narcissisme du sujet est là aussi douloureux et continuellement déconstruit.

La guérison du dépressif est donc une traversée de ce fantasme qui l'accable. L'ouverture à la transcendance et au désir redevient alors possible par le sacrifice du fantasme transmis et non plus par le sacrifice du mélancolique lui-même. S'actualise dans le transfert " l'apprésentation phénoménologique ", le sacrifice du désir, y compris donc celui du thérapeute. Cela n'est possible que lorsque la souffrance lâche un peu, lorsque la reconstruction narcissique commence à s'effectuer. Si un thérapeute suppose qu'un dépressif va bien grâce à lui, il devient une de ces " causes externes " spinoziennes, et renouvelle aussi la raison de la dépression. Le patient n'ira mieux que par le mouvement retrouvé de sa pensée, l'arrêt du blocage narcissique, qui passe par le sacrifice de la toute-puissance désirante de l'autre, y compris de son thérapeute. La voie de la transcendance peut alors à nouveau s'ouvrir.

La dépression est la focalisation sur une catastrophe de la pensée logique minée dans son aboutissement, dans son but. Cet arrêt sur image, cette fixation sur une logique subjective qui fait trou dans la pensée ne laisse plus de place à la circulation, l'obsession devenant la reconstruction de cette logique obsolète.

 Reprenons Spinoza à notre façon, qui ne va pas s'y reconnaître ! Mais c'est bien lui qui ouvre vraiment la compréhension la plus profonde du couple dépression / mélancolie. La nature (ou Dieu) est un ensemble de relations et de sens différents parfois liés, parfois contradictoires, parfois antagonistes, parfois synergiques. L'articulation de ces liens entres eux est infiniment complexe, autant que le monde. La compréhension cohérente de tout cela ne peut être que le fait de Dieu. L'esprit  connaissant est équivalent à Dieu, support qu'il est, dès lors, de la complexité de la nature. Le lieu de ces rencontres logiques infiniment complexes, séduisantes ou contrariantes est le corps qui perçoit, sans se soucier trop de cohérence immédiate.

Le sentiment d'identité étant médiatisé par la projection de soi dans le monde externe signifiant, il est illusoire de tenter de fonder un sentiment d'identité unique de ce qu'on appelle " moi " : puisqu'il existe une infinité de logiques il existe une infinité de moi. (Encore une fois, ici se situe la difficulté pratique freudienne concernant la mélancolie puisque Freud s'acharne à ne situer qu'un seul moi unique, non contradictoire, qui explose sous une complication confuse tant qu'on garde ce modèle d'unicité). Cette idée d'une infinité de moi est une idée spinozienne. Seule va alors compter la capacité du corps à se mouvoir d'un système logique à un autre, d'un moi à l'autre, avec un maximum de souplesse. Se retrouver dans un seul d'entre eux consiste à faire exister une cause externe à soi comme cause de soi, ce qui est faux, donc, cause de souffrance. Si l'on considère une cause externe comme déterminante, on crée une coupure entre soi et le monde, la mobilité disparaît, et avec elle s'enfuit aussi la dynamique qui permet que se trouve le sentiment d'unité, à la fois dans la compréhension divine et dans la compréhension transcendante de l'homme. Donc si l'on suppose une cause externe fixe, déterminante, on se coupe de la compréhension dynamique du monde, de la transcendance. Si on ne circule plus, on souffre.

Puisque l'homme est imparfait, cette supposition d'une cause externe à soi est inévitable, en terme d'archéologie de soi, étant donné que l'ouverture au monde se fait par l'autre.

Les buts pulsionnels sont les " points de capiton " lacaniens, points de jouissance au carrefour des dimensions imaginaires et symboliques, dans un cadre réel, et surtout, selon moi, incarnés. C'est là que la croyance se remanie, qu'une nouvelle signifiance peut surgir. La réduction lacanienne de l'Autre (fantasmé) à l'autre (réel) n'est jamais que partielle, et c'est cela même qui fonde le désir humain. Une pluralité se dessine alors, qui situe un univers hétérologique, fait de diversité d'altérité et de logiques articulées. Pour dépasser l'autre, il faut en passer par lui...

Ce paradoxe, vraisemblablement inépuisable, a été vainement exploré par Lacan qui en suppose une issue possible par le passage du grand autre au petit autre, ce qu'il ne peut d'ailleurs théoriser autrement qu'en terme de " désêtre ", but inhumain en réalité.

Dans cette perspective de compréhension complète du monde, de traversée du fantasme et d'assomption d'un désêtre, il y a l'idée d'une arrivée, d'un esprit qui serait arrivé. C'est quelque chose que Spinoza indique comme très difficile, rare, que Lacan note comme souhaitable, tout en répétant qu'il ne l'a jamais rencontré (l'échec de la passe), et que certains phénoménologistes situent beaucoup plus clairement comme impossible.

En effet, si l'on arrive à la sérénité psychique complète, postulée par le désêtre, la question du plaisir concret, en acte, incarné, passe à la trappe, comme chez Spinoza, avec toute la question de l'importance de son maniement dans la cure. Il n'est plus qu'affaire de signification pour s'en sortir. C'est une critique que je fais aux deux, et plus à Lacan qu'à Spinoza encore, qui, tout de même, cède un moment dans son texte à cette présence humaine, comme nous l'avons vu, contrairement à Lacan, qui ne lui fait guère de place qu'au stade initial du miroir.

Ce dernier m'a cependant dit un jour quelque chose comme cela, sans l'avoir vraiment écrit dans ses théories : la seule cohérence possible est celle de l'unité perceptive et spirituelle du corps : " le corps, entre le réel et l'imaginaire, c'est ce qui fait accord ". Pour une fois, le symbolique ne fut même pas cité...  Une réduction symbolique complète, le recours exclusif à cet univers symbolique, impliquerait en fait la mort du désir lui-même, la fin de l'autre.

Il est vrai que pour certaines phénoménologies, l'accès à la transcendance reste possible, comme pour Lacan l'accès au désêtre. Cela laisse ouverte la porte d'un lien mystique en fin de cure et, à mon avis, fragilise un peu le résultat concret, qui a intérêt à rester humblement incarné et imparfait, c'est-à-dire pluriel.

Ainsi, les théories qui supposent un accomplissement dans une sérénité continue de la pensée proposent par là même une finitude du monde de la pensée interne. Cela veut dire que l'on aurait comblé la distance à l'infini. Or, celle-ci nous dépasse évidemment sans arrêt. On va souvent d'abord le percevoir par le corps, c'est ce qui traverse l'univers du symbole et nous affecte. Et ce qui nous affecte nous amène à chercher une connaissance nouvelle, ce qui est assez pour que l'esprit soit en mouvement. Il suffit pour cela que l'on ne soit pas collé à une cause externe de soi fixe, à une image tyrannique, comme le fantasme parental évoqué plus haut.

Revenons à la logique de la dépression. Il y a entre les perceptions du corps et les signifiances qui s'y projettent des articulations qui donnent sens à la pensée et lui permettent de circuler dans l'univers signifiant. Ce lien entre la perception du corps et le signifiant est l'autre. L'autonomie du signifiant, l'idée que tout passe par le signifiant, va donc faire obstacle à cette perception complexe du moi (complexe si une part du moi est l'autre…). La perception complexe, elle-même, va faire obstacle à la perception de telle ou telle logique uniquement signifiante. Il me semble que ce système est à garder pour qu'un accès reste possible à la complexité du monde, route qui s'est fermée aux déprimés. On voit bien que cela rejoint, dans la théorie lacanienne, l'histoire des points de capiton cités plus haut, qui sont les points de jouissance au carrefour des dimensions imaginaires et symboliques dans un cadre réel. C'est là que la croyance se remanie, c'est là qu'une nouvelle signifiance, une nouvelle logique subjective peut surgir. Le point de capiton est donc ce qui va permettre de faire se rejoindre des instances de natures différentes en des lieux ponctuels où vont se produire des transmissions et des passages humains. Lacan ne positionne cependant pas clairement l'autre concret, charnel, la présence réelle dans ces points de capiton.

Ainsi, les accès dépressifs ou mélancoliques tiennent à ce que ces logiques du sujet, fondées sur les points de capiton, les axiomes qui en relient les bases, ne peuvent s'accomplir, s'effectuer. Dans l'exemple théorique décrit plus haut, le plus fréquent dans ma pratique, cela correspond à l'impossibilité d'être cet enfant idéal.

C'est pourquoi je ne fais pas de différenciation entre mélancolie et dépression, puisque selon les configurations de départ, les gens vont être pris dans des logiques plus ou moins complexes. Cela peut aller du paranoïaque pris dans une logique strictement unique, au névrosé disposant de suffisamment de bases variées pour supporter quelques échecs sans trop de dommage, jusqu'au schizophrène éclaté dans une multitude de logiques partielles extrêmement fragiles de ce fait. Si la ou les logiques s'écroulent par défaut de but, de lien à l'autre, les sujets vont donc déprimer soit catastrophiquement, soit par touches multiples, soit de façon fugitive.

Plus ces logiques sont complexes, multiples, construites, plus on a de chances d'échapper à une dépression grave. Et la dépression peut être plus ou moins grave selon le nombre d'axes qui ont été atteints.

Dans le livre de Cottraux, on trouve un bon exemple clinique de ce cheminement : " Mr G. a 52 ans, il est professeur de collège, marié : diabète à 12 ans, à 20 ans dépression, anxiété, à 30 ans dépression majeure, 48 ans dépression majeure, 51 re dépression majeure et à ce moment il consulte. M. G. a une perception négative de lui-même, de son environnement, de son avenir… Il dit de lui : «   je suis arrivé au point où j'ai pensé tout finir. Juste il y a deux manières dont je pourrais le faire, je pourrais monter dans un train, partir et disparaître, l'autre solution c'est de traverser le terre-plein quand je conduis ma voiture sur l'autoroute. Du point de vue de ma vie intérieure, ce qui est intolérable, ce sont mes sentiments de désespoir, de panique, d'être malade, de ne valoir rien etc.  J'ai écrit des poèmes mais je ne fais rien avec, parfois je me sens frustré, j'ai tué mon talent tel qu'il est . » "

La technique cognitive consiste non pas à proposer au patient d'associer pour cheminer avec lui ou derrière lui, mais au contraire de le prendre immédiatement dans un transfert actif qui va d'emblée s'occuper du corps et du plaisir et de ce qui reste de ce narcissisme écroulé. C'est la première phase dont nous avons parlé plus haut : d'emblée, l'attention du thérapeute se porte sur le tas de chair et d'os qui est en face de lui, ce qui en reste du moins, qui bouge encore, et il va lui dire : " je suis content que vous soyez venu me voir aujourd'hui ". Tout de suite, on va permettre le déroulement de la logique dépressive en proposant un cadre, une conduite très directive, très organisée, qui, dans un premier temps, pallieront à la désorganisation figée et complète de la pensée. La description des troubles se fera très en détail, remontant complètement jusqu'à l'origine de toutes les phases de façon à ne laisser dans l'ombre aucune proposition négative du patient, aucun jugement négatif, aucun sentiment douloureux.

Dans une deuxième phase, plus analytique, vont survenir deux éléments fondateurs de la dépression : tout d'abord, il apparaît dans l'interrogatoire que la poésie est pour lui extrêmement importante. Depuis son plus jeune âge il fait des poèmes, il espère être connu un jour, il sait qu'il en fait de bons, il y met beaucoup d'énergie, cela lui plaît vraiment. Cette activité fait sens pour lui depuis toujours.

"Et alors, maintenant que vous me faites réfléchir, dit M.G. je comprends mieux les événements qui m'ont amenés à être ici. C'est plus clair maintenant : j'étais le membre fondateur des écrivains de...  C'est la petite ville où j'habite. J'avais trouvé les relations interpersonnelles difficiles dans le club, mais l'événement clef a été quand nous avons invité un poète à succès pour écouter et critiquer des extraits de prose ou de poésie que nous avions écrits. Je l'avais connu à l'école bien qu'il ait deux ans de moins que moi. Bien que sa critique de mes poèmes ait été assez positive, il m'a dit qu'il les trouvait très inaccessibles, que je ne donnais pas assez de points de repères pour que les gens comprennent le sens, et que ce qui apparaissait dans les poèmes était distant et manquait d'authenticité (…) Cela m'a tellement perturbé que j'ai fait une dépression. "

Il s'est ainsi fait gravement attaquer, dans les limites de la politesse, par quelqu'un qui était pour lui un idéal par rapport à son propre désir, dans un lieu public, dans sa ville, dans son univers personnel. Effectivement, là, une logique existentielle est tombée et donc, tout l'univers derrière, trop pauvre, pas assez diversifié, n'avait plus de raison d'être articulé.

Ensuite un deuxième épisode vient dans l'interrogatoire, lié au diabète qu'il a développé depuis l'âge de douze ans. Monsieur G relate une expérience de son enfance : un pasteur lui parle du diabète en termes lugubres, lui expliquant que c'était un état sérieux et incurable, qui modifiera toute sa vie et l'idée qu'il en a. Monsieur G est croyant. Dès ce jour, il développera un sentiment aigu de responsabilité dans le cadre d'un destin menaçant. Ainsi, à douze ans, quelqu'un d'important pour lui, par une projection irréfléchie, arrête sa capacité de se projeter lui-même dans un système capable de plaisir, de variété, de mouvement.

J'ai pris cet exemple pour essayer de montrer ce que peut être un développement logique dépressif, bien que la question de l'abandon chez les ascendants n'y soit pas explorée. C'est l'atteinte narcissique par l'anéantissement d'une logique signifiante pour le sujet qui est en question.

La question d'être soi ne se résout qu'en étant soi parmi les autres, avec les autres. C'est dans cet au-delà de soi que le désir se ravive. Le vieux débat sur l'origine des nombres entre l'ordinal et le cardinal, repris par Lacan, n'est au fond que la réplique des problèmes de dénomination humaine. On porte un prénom et un nom, voilà ce qui permet de nous repérer individuellement. Mais qu'est une existence individuelle, si elle ne s'inscrit dans un avant et un après, donc dans une transcendance, que certains ne peuvent plus trouver que dans une recherche généalogique, faute que le social actuel en tienne suffisamment compte. Le fait d'être un parmi d'autres, ou un avec d'autres, situe l'au-delà de soi, le sens. La question de savoir qui on est pour un autre reste fondatrice du désir. Ce schéma est infiniment répété tant que dure ce désir. Il y a une structure de mise en signifiance qui commence au un, qui va du un au cardinal (un parmi les autres), puis à l'ordinal (l'au-delà et l'en-deçà de soi) qui ensuite perpétue sa complexité, un peu comme les poupées russes ou comme les fractales de Mandelbrot. Cet algorithme tient par tous ses composants, dont toute détérioration met en danger le désir. L'atteinte du lien réel à l'autre du à la force stérilisante de la représentation imaginaire montre cela dans le déroulement dépressif. Si cette logique humaine reste liée à la présence de l'autre, à une présence réelle, au fait qu'il y ait de l'autre incarné, alors quelque chose peut se ressouder de ce passage du cardinal à l'ordinal, de l'un aux autres, et de soi à l'intérêt du monde signifiant, au désir donc, dans une reprise transférentielle : ce que les phénoménologistes appelle le vécu. Le point de départ, les axiomes fondateurs et le point d'arrivée, les buts de cet algorithme ont en commun la présence réelle de l'autre. C'est la fonction de l'imago freudienne, de l'Autre lacanien, du transfert en acte, du vécu des phénoménologistes, du talent du thérapeute, ailleurs. Ce que Lacan appelle parfois la présence réelle, et qui fait toujours, plus ou moins, limite interne et externe au symbolique.

De cette nouure qui met le corps, le monde signifiant et l'autre en relation, s'extrait une configuration qui reste toujours présente en ombre dans le développement de toute logique humaine, fragile, jamais complètement autonome. Dans la dépression, le thérapeute et sa présence charnelle, chaleureuse et respectueuse, est engagé avec l'univers signifiant et le corps réel du patient, et non pas du côté d'un unique univers symbolique qui permettrait à lui seul de rendre compte de ce problème. Apercevoir ceci est une des conditions qui fait que l'on peut cliniquement s'en sortir.

 

Je n'ai enfin pas abordé la manie, car un sujet n'est jamais demandeur d'une psychothérapie à partir d'un épisode maniaque. Sinon, les virages maniaques se constatent, bien entendu, mais le plus souvent liés à une identification trop massive, favorisée par une cause externe, à cet enfant idéal, tout-puissant, dont nous parlions plus haut. Il est deux façons d'éviter la dimension transcendante : la dépressive (être hors du monde, en raison de son imperfection) et la maniaque (être le monde, en raison de sa propre perfection). La dépression et la manie sont deux faces du même problème d'absence d'intégration de la dimension transcendante.

 

 

Conclusion

 

Un système logique peut entrer en catastrophe de deux manières : soit une modification axiomatique rend les règles du système inopérantes, nous le verrons pour la psychose ; soit une modification du contexte rend obsolète le système lui-même : le sens en est perdu, la dépression devient possible si le sujet se fixe en cet endroit de la pensée.

La dépression consiste en un arrêt de la pensée, sorte de catastrophe du système logique dans laquelle la raison d'être du déroulement symbolique d'un sujet se perd radicalement...  La dépression concerne donc la deuxième modalité de catastrophe. Nous verrons plus loin que la première concerne le trait psychotique.

Selon que le sujet voue son existence à un ou plusieurs systèmes logiques, le bouleversement sera plus ou moins total, en fonction du nombre de logiques atteintes. Selon l'organisation de ces logiques entre elles, plus ou moins fusionnelles, une réaction en chaîne aura plus ou moins de chance de se produire.

La dépression ne serait rien d'autre que le témoin d'une impossibilité de fonctionnement du système désirant, le but du désir ayant en quelque sorte disparu, le sens ne pouvant s'appliquer à un quelconque objet, même abstrait, même à l'objet (a)   lacanien.

Si le but du désir est une image (fixe), le risque existe d'une issue dépressive. Si par contre il est du côté de la connaissance, du mouvement, du changement, il en ira autrement.

Ce qu'on appelle le désir n'est rien d'autre que le lien qui existe entre les deux plans séparés d'un fonctionnement interne et d'un fonctionnement externe. S'il nécessite la césure entre ces deux plans, comme l'a vu Lacan, à travers sa fondamentale théorisation autour du manque, il présuppose aussi un lien, qui est le critère d'investissement d'une logique par un sujet. Il est lié donc au plaisir, non pas comme instance intra-psychique, mais évènement concret qui engage le sujet dans un rapport au monde, fonde un univers symbolique et le maintient. Le revers de l'objet (a) est le plaisir du lien.

Le transfert est une des représentations de ce lien, et son apparition même est radicalement opérante dans le cadre des dépressions. Ce transfert permettra l'éclaircissement de problématiques anciennes projetées sur le lien nouveau, comme toujours. Mais ici, contrairement au schéma de l'analyse classique, la reconstruction symbolique est primordiale, précède le travail de mise en lumière des conflits d'instances, des logiques subjectives. La reconstruction symbolique prend le pas sur la déconstruction analytique, avec tous les aménagements de la cure qu'on peut supposer : face-à-face, engagement du thérapeute, empathie, respect et patience. Si la bienveillance est de mise, la neutralité quant à elle est plus discutable, car elle ne permet pas un réengagement symbolique du patient, qui a ici besoin d'être étayé dans la réalité.

Le désir humain passe toujours par une certaine représentation de l'autre qui, en retour, fait exister le sujet en miroir, bien entendu partiel et déformé...  La réduction symbolique n'est jamais complète. Lacan et Spinoza ont chacun fait là-dessus la même erreur qui consiste à la croire totale. Le désir humain passe par l'autre, seule voie d'accès à la connaissance humaine. Lorsque cet autre n'y est plus, survient le recours à l'imaginaire, et la dépression devient possible. Les logiques du sujet deviennent caduques, faute que le but se soit maintenu.

L'aménagement complexe des logiques humaines est en lui-même une chance pour la psyché. La complexité est synonyme de diversité. La capacité adaptative que donne cette faculté permet aux inévitables aléas dépressifs de prendre moins d'importance, d'être plus vite gérés en fonction des mouvements du monde.

Un mot enfin en ce qui concerne ce que j'appelle une logique humaine, une logique subjective. Il s'agit d'une adaptation contextuelle qui permet à un être humain de s'y retrouver, de construire son plaisir, de trouver son mouvement. A l'intersection de la logique du monde, de celle de tel ou tel autre, et de celle du sujet, se construisent des logiques qui permettent au désir de se déployer. On voit bien dans cette définition la nécessité du pluriel que Spinoza proposait dans ce domaine, en parlant des liens de compréhension. Chaque objet de l'homme lui renvoie un moi plus ou moins différent, dont la principale question sera alors de s'articuler aux autres... Cette capacité de mouvance est la caractéristique sans doute la plus importante de la psyché.

En entrant dans le détail de ces logiques, on retrouvera beaucoup de structures déjà décrites dans la littérature psychanalytique, orales, anales, etc. Elles sont probablement infinies, en grande partie spécifiques à chaque sujet, même si des points communs importants permettent aux théories psychothérapiques de s'appliquer, mais à chaque fois partiellement seulement.

La manière enfin dont ces logiques s'articulent entre elles est évidemment centrale. Nous aurons souvent l'occasion d'y revenir. Pour la question dépressive, il suffira de poser que plus ces logiques sont liées, plus elles sont interdépendantes, et plus le risque dépressif est profond et grave. Ce n'est qu'une autre façon de parler de l'aspect fusionnel remarqué par les cliniciens dans ces cas-là.

Pourtant, le mode de pensée que je propose permet aussi de rendre compte d'un fait clinique curieux, que les psychiatres du début du siècle avaient remarqué : les états mélancoliques stuporeux les plus graves sont ceux qui parfois évoluent le mieux ! Ce sont aussi les plus risqués, bien sûr, ce qui peut se comprendre aisément : lorsqu'un mode d'être fusionnel et univoque s'écroule, certes la chute est brutale, mais la reconstruction peut aussi être radicale... Pour peu que les bases soient plus saines, plus triangulées, plus diverses, l'évolution pourra être spectaculaire, comme le constataient ces anciens psychiatres : la table était rase.

Jamais l'homme ne s'affranchit de l'autre. Ce n'est pas la femme qui est l'avenir de l'homme, mais la diversité humaine. Aragon était d'ailleurs dépressif, à réduire ses buts de la sorte. Mieux vaut dans ce domaine avoir plusieurs cordes à son arc.

Le primat du signifiant n'existe qu'à l'intérieur du déroulement des logiques humaines. Il n'en est pas à lui seul le but qui reste lié à l'autre, au monde, à la connaissance, de façon concrète, charnelle. La réaction dépressive montre bien que l'homme ne va pas de soi sans son contexte, même si la construction de l'altérité passe par une certaine capacité d'autonomie dont nous verrons l'importance dans le chapitre sur l'hystérie. Mais elle a toujours des limites, ce que nous montre la dépression qui, de fait, peut toucher peu ou prou n'importe quelle structure psychique.

Chacun des chapitres de ce livre tentera de nous éclairer sur le fonctionnement mental, pour aboutir dans un dernier travail à une tentative de refondation métapsychologique. Que peut, en conclusion, nous apprendre la dépression sur la psyché ? Tout d'abord, elle me paraît montrer que la recherche d'un appareil psychique propre au sujet est vaine. Une part de celui-ci est en l'autre, dépend de l'autre. Il n'est jamais réduit à un signifiant qui pourrait ensuite fonctionner en quelque sorte de l'intérieur du sujet ou le représenter hors de lui, de façon autonome. Le moi s'étend au transfert lui-même, n'en est jamais séparé complètement. Il n'existe pas d'autonomie du moi, le sujet ne peut exister qu'avec l'aide de l'autre, condition parmi d'autres de son déploiement. Un sujet n'existe que déployé. C'est en effet précisément l'altération de la résonance entre les buts internes du sujet et l'autre qui signe la dépression, lorsque les logiques d'être sont soit toutes touchées par ce mécanisme, soit trop univoques, fusionnelles, donc fragiles, dépendantes de trop peu de liens, de trop d'images fixées. Il n'existe donc pas d'autonomie du symbolique, et l'être humain reste tout au long de sa vie, pour une part intime de lui, dépendant du mouvement des autres. Cela situe à son vrai niveau l'importance du lien social, et dénonce la manière invraisemblable dont certains fonctionnements politiques dénient cette fonction éminente de la psyché : trouver en l'autre un écho minimum de soi. J'appellerai cette fonction du moi qui est à l'intersection de l'autre le rôle, qui aura bien entendu deux faces, consciente et inconsciente. La dépression survient lorsqu'il n'existe plus de rôle possible, ni conscient ni inconscient.

Le second point que ce chapitre me permet d'introduire concerne la question du plaisir. Loin de l'opposer, comme Freud, au principe de réalité, je le situe comme une nécessité éminente du fonctionnement psychique, dont le maniement dans le transfert doit constamment être présent à l'esprit du thérapeute. Nous avons vu, dans la dépression, que la méconnaissance de la fonction de ce plaisir du transfert empêchait littéralement la sortie de la dépression, à travers la reconstruction de ce rôle dont nous parlions plus haut. Le plaisir est ce qui permet la circulation consciente entre les différents niveaux du psychisme, autant que cela est possible. Il est dommage de laisser cette évidence aux seuls comportementalistes. Si Freud a bien vu la fonction du déplaisir dans le refoulement, il n'a pas suffisamment insisté sur la puissante fonction de coordination des instances psychiques que comporte le plaisir. Nous ne parlons ici ni d'hédonisme, ni de jouissance, bien entendu. Nous aurons dans le prochain chapitre à mieux comprendre ce lien et pourquoi, chez certains, quand ce syndrome dépressif est pris en masse, précocement, cela peut donner ce que l'on appelle la débilité mentale. Le vrai déprimé est en déficience intellectuelle, il emet des raisonnements qui ne se tiennent pas, il est dans une espèce d'illogisme lié à l'arrêt de sa pensée sur les idées fusionnelles négatives qui le définissent.

Une dépression précoce peut amener à cet état par la désarticulation signifiante qu'elle provoque. Dans la dépression, des signes cliniques comme le ralentissement de la pensée, la difficulté d'associer, affectent l'intelligence, au sens large du terme. Nous entreprendrons au cours du prochain chapitre de mieux comprendre ce lien au corps, le mien et l'autre, dans cette fonction axiomatique, de point de capiton, à l'aide de ce symptôme universel qu'est la déficience mentale. Laissons cependant le dernier mot à Freud, dans une lettre qu'il adresse à Ferenczi, alors qu'il vient de perdre son petit-fils, Heinele, trois ans après la mort de sa fille, mère de ce dernier : " Cette perte m'est difficile à supporter. Je pense que je n'ai jamais ressenti une souffrance comme celle-ci (…) Maintenant je travaille par besoin, dans le fond plus rien n'a d'importance pour moi (…) Je n'ai jamais eu de dépression avant : ce doit en être une. Pour moi, il représentait le futur et il a emporté le futur avec lui. "


 


 

 
 
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