Ce qui se gagne dans cette spécialisation cérébrale : les avantages éthologiques liés aux sélections de stimulis, nombreux pour la fonction sexuelle, par exemple remarquables et sélectifs dans les jeux préparatoires à la reproduction des animaux. Les liens entre instincts, évolution, centres et signaux du plaisir fonctionnent bien !

Ainsi, les bleus éclatant des palmes des fous de Bassan aux pieds bleus sont directement témoins de la capacité du mâle à pêcher certains crustacés.

 

Mais leur spécialisation même est leur limite… De ce fait, des leurres existent, qui ciblent le centre du plaisir directement, mais alors sans sélection d'avantage d'évolution, adaptatif, ni pour l'individu, ni pour l'espèce.

 

Il est donc licite de penser que si la médecine échoue si souvent sur la toxicomanie, c'est précisément en raison du fait que ce n'est pas un problème médical. De même pour la psychanalyse, puisque ce n'est pas un symptôme qui appelle, en tous cas dans un premier temps, à la pratique psychanalytique, sauf quelques exceptions.

La toxicomanie est un problème de leurre...

 

L'analyse des différentes sortes de plaisir permet de s'y retrouver un peu. En effet un mieux organique de son corps biologique peut être rétabli dans son fonctionnement par la médecine, dans le meilleur des cas, Il en est tout autrement du corps dans la transmission dans la langue, dans la communauté des hommes.

 

Alors qu'est un corps qui fonctionne bien dans un réseau social où il ne peut pas s'inscrire, lorsque le plaisir symbolique n'est pas possible ?

Le suicide social qui accompagne la plupart des toxicomanies graves est à l'origine des échecs de la prise en charge, Et c'est le plus difficile à gérer et à régler. Mais il conditionne évidemment la survie du corps biologique lui-même.

Proposer à quelqu'un d'aller bien sans qu'il sache ce qu'il peut faire de ce corps rétabli dans le monde humain est une absurdité qui est assez souvent proposée par le médical dans ces problématiques.

C'est en ceci qu'on voit que la toxicomanie n'est pas une pathologie médicale à proprement parler mais un problème familial et social. La part prégnante de l’exclusion du corps, familial et social, dans la problématique toxicomane explique la durée de ces crises, et rend souvent compte de leur résolution lorsque ce plan se remanie.

Les toxicomanes guéris, dans ma pratique, montrent tous des élaborations symboliques nouvelles de ces domaines, comme dans l'exemple que j'ai donné au départ de ce chapitre.

C'est que l'excès de jouissance d'organe, biologique, leurré par le toxique correspond très exactement au manque de jouissance symbolique, sociale et familiale dans ces problématiques.

 

Il ne peut en être autrement, dans la mesure où plaisir et jouissance sont ce qui va faire fonctionner corps et esprit ensemble, ce qui va les rassembler.

C'est ainsi que la fonction centrale du plaisir, lorsqu’elle n’est pas leurrée, sera de rassembler le corps dans l'effectuation de ses fonctions, l'esprit dans son inscription symbolique, le cerveau et le corps dans leur fluidité de fonctionnement. D'où la nécessité de la fête, de l'émeute, du remaniement, de la crise, individuelle et sociale, afin que cette inscription symbolique soit vivante, bijective, impliquant réellement le sujet. Une inscription signifiante sans conflit revient à cet épinglage dont parlait Lacan, le sujet n'étant plus qu'un papillon sur une planche de liège...

A défaut, le leurre prend cette place pour le plaisir, avec cependant cette fonction qu'il a toujours de rassembler le corps, ce qui est mieux que rien, ou le suicide, en cette occurence. Il ressent son corps sans l'appareil psychique, c'est un leurre qui lui permet de tenir.

 

 

Toxicomanie et frustration de transmission.

 

Il faut ici reparler de la capacité de frustration, de résistance au  déplaisir, d'acceptation de la réalité lorsqu'elle ne va pas dans le sens de notre plaisir plus ou moins immédiat. Ce qu'on peut en redire est que lorsqu'on propose cette morale à un toxicomane, le moins qu'on puisse dire est qu'il est bien rare qu'il nous entende!

Alors que c'est l'évidence même que la vie humaine n'est pas possible si ces dimensions ne sont pas intégrées.

C'est en partant des frustrations les plus précoces qu'on peut comprendre ce qui se produit là et la raison de l'impasse. Prenons par exemple la première de ces frustration, la première vraiment organisée dans l'apprentissage des humains : l'obligation de retenir ses selles et urines, de différer ce moment d'évacuation réflexe et soulageant. Cela s'obtient chez les enfants par force d'encouragements,  ce qui ne fonctionne que si l'enfant y est sensible et si la relation est suffisamment établie et satisfaisante. L'enfant ne va accepter cette frustration que s'il y trouve un avantage quand à son image et statut familial. Qu'il soit "devenu un grand", voilà un plaisir symbolique qui est tout simplement supérieur dans l'appareil psychique au plaisir immédiat du soulagement, et va lui permettre de supporter la frustration.

Ce modèle reste le même pour des problématiques plus complexes, du familial au social, ce paradigme restant identique. Ainsi l'énurésie de l'enfant, ou l'encoprésie, sont des signes que le sujet garde ses plaisirs régressifs par défaut de vrais plaisirs identitaires inscrits dans la sphère familiale, de même que dans la sphère sociale, l'exclusion symbolique est le premier pourvoyeur de toxicomanie. La proposition s'inverse alors, ce n'est pas la toxicomanie qui exclut du social et du familial, c'est l'exclusion sociale et familiale qui produit la toxicomanie… Cette exclusion est bien entendue inconsciente, ce n'est pas un désir de nuire !

 

C'est d'ailleurs au moment du passage de l'inscription familiale à l'inscription sociale que le phénomène se produit le plus souvent, bien sûr largement favorisé par une inscription familiale fragile préalable, mais pas seulement... L'idéologie sociale actuelle qui consiste à penser que l'individu a ses chances, qu'il peut faire ses preuves et réussir seul s'il travaille ne tient aucun compte de cet autre point tout autant nécessaire, qui est le soutien social, la prise en charge du sujet dans sa singularité, et non dans sa simple performance. Si le sujet et le social ne se portent pas mutuellement, plus rien ne fonctionne en fait.

Quant à cette inscription familiale fragile, elle est souvent liée à un huit clos parental. Nombre de cas de toxicomanies sont liés à des situations familiales soit monoparentales, soit avec des parents peu cadrants. Il arrive fréquemment qu'on ait affaire à de "faux couples" parentaux, le couple existant entre mère et enfant, alors que le lien conjugal proprement dit n'a aucune consistance intime, aucune réalité autonome et fondatrice de la famille.