Serge Laye : ce sont parfois des familles très unies, en fait trop, qui ne laissent pas suffisamment de place à l'extérieur, à la séparation.

 

Cette configuration fréquente, que ce soit un huis clos entre parent et enfant, ou une dyade dominante mère enfant dans une famille non centrée sur le couple d'adulte, à une famille fusionnelle, aboutit dans ces cas à une impasse oedipienne. Il faut bien comprendre là ce qui se passe : ce parent ou ces parents qui ne peuvent ni ne veulent sacrifier leur enfant à la loi commune, qui les garde pour eux, comme partenaire nécessaire de vie, qui ne peuvent s'en séparer, qui en ont besoin pour vivre, font de cet enfant une inconsciente victime de leur plaisir immédiat, au lieu d'un être apte au plaisir de construire et de se projeter dans le social et parmi les autres, de vivre son désir. C'est cette atteinte du plaisir de l'être pour la loi, externe à la famille, qui précipite l'enfant dans le plaisir d'organe. On voit ainsi que l'intolérance à la frustration de ces sujets est parfois le miroir de l'intolérance à la frustration de ce qui s'appelle en psychanalyse la castration du côté parental, c'est à dire (pour être plus simple dans l'expression !), une certaine possessivité inconsciente des parents.

 

C'est que la sublimation n'est pas possible sans une claire et plaisante inscription dans la transmission, donc dans sa propre fin... Elle n'est possible qu'à la condition que le jeu en vaille la chandelle, comme nous l'avons vu précédemment à propos de l'enfant. Dit autrement, que le père, et le social vaillent la mère dans la jouissance qu'on en prend. La jouissance dont je parle est une jouissance d'inscription originaire, non sexuelle, mais qui prend tout l'être dans sa vitalité et sa sensualité. Je pense dès le départ de la vie à ces fous-rires, ces chatouilles, ces manipulations qui créent une jubilation jouissive entre petits et parents. Tout ce plaisir prit ensemble, je l'appelle ici jouissance, pour autant qu'il autorise à mon sens l'inscription humaine dans le monde signifiant, dans l'univers de la dénomination, et ce pour autant que le parent ne confisque pas de façon perverse cette jouissance pour lui, bien entendu... C'est ce que la fête va prolonger dans le monde adulte.

Il va autoriser ce "détour par l'autre" qui éloigne l'enfant de sa satisfaction immédiate pour le faire entrer dans l'univers symbolique.

Que cette jouissance primordiale, cette identification primaire au père dont parlait Freud, (qui fait souvent mystère en psychanalyse, mais que j'explique personnellement ainsi...) manque à des degrés divers dans l’histoire de beaucoup de ces enfants, de façon primaire ou secondaire, parfois au décours d'une impasse œdipienne, c'est une constatation clinique courante, comme est à l’inverse fréquente la réintroduction heureuse de cette dimension à travers la rencontre d'un vrai plaisir de partenariat sportif ou professionnel avec un substitut paternel, artisan de rencontre dans un stage professionnel ou entraîneur sportif. C’est, répétons-le, probablement cette dimension qui se réactualise rituellement dans ces fêtes que nous évoquions plus haut, dans un recapitonnage régulier de l’appareil psychique, pour reprendre ce concept lacanien.

Cette première inscription de jouissance, non génitalisée, avec le représentant de la loi, l'autre de la mère, ce lien très fort où existe un plus de plaisir considérable, enclenche un investissement du monde paternel. Mais il doit aussi sans doute être réactualisé régulièrement avec les représentants de l'autorité, de la loi qui gouverne nos corps. Pour qu'un être fonctionne, il faut que le coeur de son être, de son plaisir, résonne suffisamment avec le coeur de l'organisation de la société. Voilà sans doute la fonction principale des anciennes fêtes, des carnavals, des théâtres de rue.

 

Dit autrement, le débat entre le narcissisme (structure spéculaire à dominance maternelle) et l'inscription dans la transmission (dominance paternelle) est, là encore, de nature hétérologue. Les deux premiers principes de la thermodynamique sont là présents, mais alors en position contradictoire. En effet, le narcissisme évoque une forme idéale d'homéostasie interne, dont l'état stable favoriserait un équilibre économe en énergie, premier principe, alors que la transmission propose une dépense énergétique néguentropique, en raison de la présence du deuxième principe : le plaisir sexuel en particulier, amènent souvent à une débauche d'énergie en vue de sa satisfaction, au risque de la survie même de l'organisme, ce qui est à son maximum dans la transmission.

C'est cet actif plaisir de résonance avec un objet du monde extérieur qui favorise cependant le développement de nombreuses facultés physiques et mentales. Il se fait au détriment du premier principe d'économie d'énergie, ici rapproché du narcissisme. L’énergie de la transmission humaine inverse l’entropie, crée de la néguentropie, au prix d’un fort flux d’énergie. Il faut que le jeu en vaille la chandelle, sous forme d’un vrai plaisir de transmission. On retrouve là la leçon mythologique du choix d’Achille, qui serait sans fondement sans le plaisir de la gloire…

 

Nathalie Peyrouzet : mais si on pense aux martyrs jihadistes de nos banlieues, ils sont dans les deux, dans le narcissisme et la transmission ?

Ces jeunes sont vraiment des produits de l'absence de fête. On leur demande de bosser, d'être efficace, performant, mais avec très peu de retour du côté du plaisir ritualisé, organisé. Ils vivent dans un univers très anonyme, quand ils ne sont pas refusés en raison de leur origine pour tel travail ou logement. Leur contexte social est souvent fort difficile, peu valorisant pour eux, et peu festif.

La religion islamique leur propose alors tout un tissu social, avec fêtes, reconnaissance, voire la gloire à la façon d'Achille… C'est à dire qu'ils vont chercher ce que nous ne sommes plus capables de leur proposer.

Nathalie Peyrouzet : renarcissisation et transmission alors.

Oui, sauf que cela tient, dans ce cas, aussi de la manipulation par quelques gourous du désarroi de populations en déserrance, au profit de causes pour le moins peu démocratiques, comme on l'a vu plus haut avec l'exemple de l'Allemagne et de la Chine.

 

On retrouve là au final sans doute ce dernier principe thermodynamique proposé par Jérémy England, dont on parle plus haut dans ce livre : fêtes et révoltes, lorsque ce sont des produits suffisamment spontanés, non manipulé, du jeu conflictuel des désirs humains, génèrent alors de nombreuses nouvelles structures, tant dans les familles que dans la société, qui redistribuent les énergies individuelles et sociales, ouvrent les blocages. La toxicomanie survient parfois alors à défaut de ces productions nouvelles et inventives.

L'harmonie n'est, on le voit, pas la seule règle qui organise l'échange sexuel, social et altruiste ! Lorsqu'on donne sa vie pour une cause, lorsqu'on sacrifie ainsi radicalement son narcissisme pour une transmission, apparaît alors clairement combien ces deux dimensions peuvent parfois être complètement contradictoires. Le conflit cornélien est fondamentalement basé sur cet aspect de l'hétérologie psychique.

De même, dans toutes les sociétés humaines, la loi sociale vient limiter l'investissement maternel. Autrement dit, partout, ce dernier est soumis à la loi du groupe, limité par elle, afin de garder précieusement l'inventivité des désirs singuliers des humains.