Ce découpage était clair avant la révolution féministe du 20° siècle. Il était validé par le fait que les femmes restaient à l'intérieur de la maison, univers narcissique, et que les hommes faisaient le lien avec le social. C'est l'époque de Freud et cela situe ses inventions historiquement. Actuellement, le conflit difficile entre narcissisme et transmission se base aussi sur l'évolution de la structure de la famille : dans nos fonctionnements modernes, de très nombreux parents isolés sont à peu près totalement coupés du social, en huis clos avec leur enfant. Il ne faut sans doute pas chercher plus loin la survalorisation narcissique et la dévalorisation de la transmission qui font le terreau de la toxicomanie. Lorsqu’on a besoin de son enfant pour vivre, parce qu’on est trop isolé, on ne peut l’élever, c'est-à-dire l’élever vers le social, le départ. Parents et enfants supportent moins la frustration narcissique qui ouvre à la transmission symbolique, chacun ayant beaucoup trop besoin de l'autre pour vraiment poser plaisamment et supporter les interdits indispensables aux plaisirs très sublimés du fonctionnement social.

On voit sur ce plan encore que la question de la toxicomanie, dans sa genèse même, est beaucoup plus une question d'inscription sociale, d’évolution des mœurs aussi, qu'une question médicale, comme nous l'avons déjà vu.

 

La thèse centrale de ce travail s'éclaire alors fortement : les toxicomanes, si le plaisir familial, social, professionnel fait défaut, ainsi que le plaisir de transmission, ont alors raison de chercher à tout prix ce plaisir qui rassemble esprit et corps, comme on l'a vu tout au long de ce livre. C'est sans doute une manière d'éviter un éclatement psychique plus grave. Le prix à payer est lourd, mais peut-être moins que l'entrée dans un moment psychotique, par un surinvestissement spéculaire, fusionnel, où encore un suicide.

Voilà une définition peut-être un peu nouvelle, mais pas moins rigoureuse de ces traits psychotiques, qui concernent, pour des temps plus ou moins long, chacun des humains que nous sommes du simple fait qu'il est un parlêtre : il survient pour peu que le langage qui s'applique à nous n'ait pas ou plus aucun rapport avec notre être profond, notre plaisir profond, si nous donnons une fonction par trop identitaire à ces signifiants dissociés de nous. Alors la spaltung naturelle devient trop profonde et inaugure le trait psychotique, plus ou moins grave selon l'ancienneté du processus. La psychose est ainsi l'absence d'un vrai et authentique plaisir dans la sphère symbolique : le corps plaisir, désirant, n'est pas ou plus pris dans le champ des signifiants qui le désignent. C'est dans ces cas tellement massif que le conflit n'est même pas imaginé, symbolisé, contrairement au champ de la toxicomanie, le plus souvent. Mais ce n'est pas là notre sujet principal ici.

Pierre Burguion : les enfants des toxicomanes passent parfois tellement de temps à surveiller leurs parents, à s'inquiéter pour eux que leurs capacités imaginaires, fantasmatiques se développent très peu. Cela fait des adultes assez éteints. De même pour les enfants de parents intoxiqués par leur portable, qui développent très fréquemment des comportements psychotiques. Bernard Siegler travaille là-dessus.

 

Aussi la question de la toxicomanie déborde-t-elle largement du médical : elle concerne largement la circulation dans la transmission familiale et sociale du plaisir et de la jouissance entre les humains, et sa fonction structurante souvent à travers les fêtes, sous-estimée.

On saisit l'impasse fondamentale si on suppose que c'est une "pathologie", ce qui dès lors ne permet pas de traiter le problème à sa juste mesure. Réapprenons au contraire le plaisir de vivre ensemble, en famille, en entreprise, dans le social, le plaisir de transmettre, d'apprendre. C'est la retrouvaille de ce plaisir d'être ensemble qui résoudra ce problème, si on suit l'hypothèse ici développée, et non la médicalisation outrancière, qui ouvre à deux écueil : d'une part elle exonère le familial et le social, donc ne s'attaque pas à la vraie cause, et fait porter au toxicomane l'essentiel de l’origine de son trouble, donc à tort. Cela n'enlève rien de la complexité du chemin sur ce trajet, où se rencontrent les médecins, thérapeutes, analystes, psychologues, éducateurs et politiques au chevet des ces sujets qui nous parlent aussi de nous, de nos sociétés. Mais si tout ces soins ne sont pas contenus dans un plaisir d'être ensemble, parfois festif, cela ne fonctionne pas. C'est ce que m'a appris le patient à l'origine de ce travail.

 

 

Drogue leurre, fatigue et cerveau.

 

Enfin, des questions curieuses peuvent se poser, apparemment plus l?gères, mais seulement apparemment : l'homme peut-il vivre sans toxicomanie ? Il semble bien que non, si on étend à peine la définition. D'une part, café et alcool sont de pratique courante, ainsi d'ailleurs que les traitement psychotropes. Or, ils entraînent aussi dépendances et syndrome de manque, en fonction des doses. Ils ont aussi, même si c’est à minima, pour but des modifications psychiques à l'aide de substances contournant les effets de la vie elle-même...

C'est qu'il va s'agir de tromper l'ennui, la fatigue et l'angoisse. C'est que la vie, si elle est parfois faite pour nous, ne l'est pas toujours, loin s'en faut. Dès lors, l'effort et l'activité, indispensables pour la "tordre" de notre côté, entraînent une fatigue dont il est bien compréhensible qu'on puisse se lasser de temps à autre. Ensuite, le piège tient au fait que la réponse d'évitement que propose la substance va s'inscrire en habitude, induisant une dérive de plus en plus forte pour éviter l'effort de vivre, sans lequel aucun plaisir durable ne vient s'inscrire.

La vie est l'effort de s'adapter au changement du monde, et c'est même l'essence et la fonction centrale du plaisir et de la jouissance quand ils sont ainsi positionnés, et non comme leurres de centres cérébraux !

À ce titre, il est curieux de constater que l'innocente habitude du café matinal prend le statut de toxicomanie, à un détail près. Il est cependant de taille : le dommage fait au corps est minime, lorsqu'on s'en tient à 1 ou 2 par jour, contrairement aux drogues proprement dites. C'est cependant une drogue, avec ses effets de court-circuit dommageables, puisque se régule ainsi le réveil, donc le sommeil, indépendamment des besoins réels du corps. Il est probable que les dégâts sont plus notables qu'on ne le pense de ce point de vue, puisque l'importance du sommeil apparaît de plus en plus évidente dans l'émergence de nombreuses maladies chroniques… Leurrer le réveil peut avoir des conséquences !

 

Un autre élément concerne le leurre : c'est que de la même façon que le leurre du pêcheur permet d'attraper le poisson carnassier, le leurre de la drogue attrape tout simplement le toxicomane. Au lieu que l'objet soit saisi grâce à l'intelligence, la force, la créativité du prédateur, participant ainsi à la développer, ce dernier est attrapé grâce à l'intelligence et la manipulation du leurre, qui lui arrive tout seul ! Le parallèle est clair avec la toxicomanie, les pourvoyeurs faisant miroiter des plaisirs et satisfactions qui capturent littéralement les jeunes gens qui s'y laissent prendre, ou les patients qui croient encore que leurs problèmes psychique auraient de simples et donc magiques solutions du côté des psychotropes et autres Prozac et Lexomil. Impossible, dès lors, au moins dans ma pratique, de mener à bien une difficile psychothérapie ou psychanalyse si le patient continue à prendre ces psychotropes, du moins en continu.