Enfin, la dernière conséquence, et non des moindres, de ces effets du leurre toxicomane, est d'ordre psychique et cérébrale. C'est que la recherche du plaisir toxique implique nécessairement qu'il n'est plus le résultat de l'ensemble des efforts fournis par le sujet dans son rapport au monde. Il vient de suite, court-circuitant l'ensemble du fonctionnement psychique.

Les effets de ce court-circuit sont peu à peu dramatiques en termes d'adaptation socio-familiale, mais aussi sur le plan neurologique. On peut observer au bout de quelques années de toxicomanie que les zones associatives du cerveau (noyau caudé en particulier) ont tendance à se réduire, ce qui est parfaitement logique avec le fait qu'elles ne servent plus ou beaucoup moins : quand la vaste et complexe question du plaisir de la vie se réduit au plaisir d'une substance, à la limite, plus besoin du cerveau cortical...

Le problème, c'est que cette involution cérébrale, probablement réversible en quelques années, étant donné ce qu'on apprend de la plasticité cérébrale (mais les études sont là-dessus contradictoires), entraîne à son tour une inadaptation sociale qui laisse alors à la drogue seule la possibilité de pourvoir à la satisfaction dont a besoin l'appareil psychique. Le cercle se referme...

 

Plusieurs observations neuro-radiologiques semblent confirmer cette hypothèse. Ce qui est intéressant avec ces études, c'est que le même phénomène s'observe quelle que soit l'addiction, y compris d'ailleurs l'addiction sexuelle... Il est amusant de constater que cela viendrait confirmer l'hypothèse ancienne selon laquelle la masturbation compulsive rendrait quelque peu rêveur ! Sans aller jusqu'aux excès probablement plus toxiques du puritanisme… Mais il clair qu'il faut beaucoup moins de subtilités et de difficultés de ce côté-là que dans le déroulement d'une réelle relation sexuelle amoureuse ! Mais je vous laisse juge[1][2]

 

Avec l’essor de la pornographie sur le réseau Internet, l’accès à des photographies et des films pornographiques s’est banalisé pour des millions de « consommateurs. » Présumant que cet intérêt électif pour des spectacles pornographiques s’apparente à des comportements de quête de la nouveauté et de recherche de la récompense, des chercheurs ont réalisé une étude évaluant l’incidence éventuelle pour le circuit frontostrial du nombre d’heures par semaine consacrées aux sites pornographiques, avec l’hypothèse qu’une altération de ce circuit (impliqué dans la régulation des comportements) pourrait être associée à cette inclination particulière pour le « X. »

Étayée notamment sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle et conduite à l’Institut Max Planck pour le Développement Humain de Berlin (Allemagne), cette enquête porte sur 64 hommes (âgés de 21 à 45 ans, en moyenne de 28,9 ± 6,62 ans) sans pathologie psychiatrique ni médicale reconnue (en particulier, les sujets avec des anomalies préexistantes de limagerie cérébrale ont été exclus de l’étude). L’analyse volumétrique (mesures morphométriques basées sur les voxels) a permis d’apprécier les volumes de matière grise et le niveau de connectivité fonctionnelle. Cette étude montre une « association négative significative » entre le nombre d’heures consacrées à la fréquentation de la pornographie en ligne et le volume de matière grise dans le noyau caudé droit (p < 0,001). La connectivité fonctionnelle entre le noyau caudé droit et le cortex préfrontal dorsolatéral gauche est aussi « associée négativement » au temps passé sur les sites pornographiques.

Les auteurs estiment que ces phénomènes « reflèteraient des changements dans la plasticité neuronale » résultant eux-mêmes d’une « intense stimulation du système de récompense » (avec une « plus faible modulation descendante des zones corticales préfrontales ») et qu’il pourrait s’agir là d’« une condition préalable rendant plus gratifiant l’intérêt pour la pornographie. »[3]

 

 

 

 

D'autres études, plus ciblées sur notre sujet, montrent effectivement des anomalies de la substance blanche associative, légèrement hypotrophiée, dans les toxicomanies, y compris cannabiniques.[4]

 

 

 

Conclusion

 

Ainsi, si la vie est plaisirs, sans doute vaut-il mieux ne pas oublier que ceux-ci se construisent et s'élaborent dans la dépendance à l'autre, au monde et au langage chez l'être humain, y compris dans la fête. Voilà le véritable champ  de dialogue et de construction avec la toxicomanie : permettre de nouvelles rencontres internes (psychothérapie) et externes (accompagnement) pour que les délétères courts-circuits du plaisir du toxique peu à peu se remplacent par des plaisirs de vie plus complexes, ouverts, finalement plus coûteux en énergie mais aussi plus satisfaisants, du point de vue du toxicomane lui-même. Leur apparition autorisera enfin l'acceptation nécessaire de la frustration, du manque, de l'effort, puisque le jeu en vaudra alors la chandelle, ce qui ne se sera pas produit parfois depuis fort longtemps pour lui.

 

On aura compris que le coeur du travail, alors, n'est pas de reprocher au toxicomane son comportement, son addiction. Lorsqu'on le fait, on crée une relation de culpabilisation, de désagrément, de critique, de pression, à l'endroit même où il faudrait au contraire que s'instaure une relation nouvelle de qualité, de plaisir, qui pourra alors être le creuset d'un remaniement transférentiel, un lieu de ré-élaboration de son histoire, parfois lors d’une psychanalyse, bien que cela soit rare d’emblée : la demande du produit n’est pas la demande de l’autre ! Il faudra souvent des années pour que l’impasse toxicomaniaque produise une demande de thérapie, si besoin.

 

J'ai coutume parfois, en plaisantant, de parler quant au travail avec les toxicomanes, de plaisirologie ! C'est qu'orienter l'écoute de cette façon dans une telle relation thérapeutique est d'une part fort déculpabilisant pour le patient, mais permet aussi et surtout une exploration de sa vie qui souvent met à jour le moment où le déplaisir s'est mis à l'emporter largement dans son univers relationnel, très souvent lors de la création d'une impasse oedipienne (alliance de fusion maternelle et de mise à distance paternelle).

Le toxique vient alors fournir le plaisir dont l'appareil psychique a besoin pour rester vivant et un minimum cohérent. Mieux vaut peut-être, effectivement, quelques années de galères avec un toxique qu'une grave dépression et son risque de suicide ou un épisode délirant et son risque de déstructuration chronique ?

L’enjeu sera alors, pour le toxicomane, de bouger la balance entre le plaisir du leurre et le plaisir de la transmission, de la loi, ce qui sera possible si celle-ci devient enfin remaniable dans la fête d’être soi et ensemble.

 

Individuellement, lorsque le plus de plaisir disparaît dans le réel de la relation, névroses perversions et psychoses s’installent, c’est l’heure de la psychopathologie, grâce à l'investissement imaginaire, donnant lieu aux formes différentes de la clinique psychanalytique. Lorsque celui-ci n'est à son tour plus possible, la toxicomanie survient lorsqu'elle le peut, sinon le suicide peut devenir l'ultime étape.

Socialement parlant lorsque ce plus de plaisir individuel ne se retrouve plus dans le collectif, c’est l’heure du trouble social sous quelque forme que ce soit. Lorsque celui-ci n'est pas possible, pour cause de dictature par exemple, survient tôt ou tard alors une récession économique, sorte d'équivalent social du suicide individuel.

[1] Dr Alain Cohen, JIM 5 aout 2014

[2] hn S & Gallinat J : Brain structure and functional connectivity associated with pornography consumption. The brain on porn. JAMA Psychiatry, 2014 ; 71 : 827–834.

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_de_r%C3%A9compense

[4] Ashtari M, Avants B, Cyckowski L, Cervellione KL, Roofeh D, et al. (2011) Medial temporal and mémorial fonctions in adolescents with heavy cannabis use. J Psychiatr Res 45: 1055-1066