Enfin, ce que l'étude sur la fête nous a appris, c'est que lorsque le plaisir individuel du carnaval, de la Saint Jean, etc.. s'est perdu dans un centralisme qui ne tient plus compte des régulations subtiles entre l'ordre social et l'inventivité individuelle, entre le sérieux de la gestion collective et la joie individuelle de la fête, lorsque le plus de plaisir de la fête a disparu au profit de l'organisation de l'état et des affaires financières et industrielles, alors, la toxicomanie de masse apparaît, la première étant l'alcoolisme individuel et triste de la société industrielle naissante, en place de l'alcool joyeux et ritualisé des fêtes locales régulières, dont le tableau "L'absinthe" de Degas est une bonne illustration culturelle.

Alors terminons par Gorg Simmel, sociologue principal du lien entre l'individu et le social[1]. "Flâneur, aimant Rome, Florence ou Venise, Simmel est d’abord un sociologue qui s’intéresse à la différenciation sociale, et qui ne voit pas de “lois” dans la société. Il centre son intérêt sur la socialisation, considérant qu’elle “se fait et se défait constamment, et elle se refait à nouveau parmi les hommes dans un éternel flux et bouillonnement qui lient les individus”.

La fête y a toute sa place structurante de remaniement spontané et souvent rebelle, que ce soit en famille, en société, en entreprise, en tous cas partout où le paradoxe entre être soi et être avec l’autre doit constamment se rejouer. À défaut, et si les constructions imaginaires des traits psychologiques n'y suffisent plus, le plaisir ne concerne alors plus l’appareil psychique, mais directement le corps, comme l’écrivait  Simmel[2], avec les conséquences que l’on connaît.

 

Serge Laye : je trouve que tu ne distingue pas assez drogue et toxicomanie. Ce qui me fait dire cela est ce que tu pointes de la fête, de l'usage social à ce moment de drogues. Cela ne me semble pas "dangereux" tant qu'il y a un lien social fort et solide, tant que le plaisir lié à l'objet drogue ne se perd pas dans un néant social, symbolique. Tu poses la question de savoir si on peut se passer de toxicomanie. Oui, mais pas de drogues.

Je suis assez d'accord, mais s'il n'y a pas de société humaine sans drogue, il y a aussi drogue et drogue. Je suis tombé dans le cours de ce travail sur un article que je n'ai pas exploité plus haut, mais qui décrit bien combien la toxicomanie dont on parle est l'apanage des quartiers sans espoir, des zones urbaines ou rurales sans espérance. Les endroits où il y a encore du fantasme, du désir, des chemins et des relais pour les ambitions individuelles, la drogue existe, mais beaucoup moins grave, moins durable, les gens en meurent moins. La fonction social de ces comportements est alors plus du côté de la fête ou de la transgression.

Serge Laye : certains voudraient importer, pour soigner les toxicomanes, les pratiques chamaniques en particulier d'Amérique du Sud. C'est faire peu de cas du lien social fort et ritualisé qui accompagne ces pratiques et en détermine l'efficacité. "Importer" ce genre de chose indépendamment de la culture qui les a fait naître semble bien léger et illusoire.

En outre, il s'agit là encore de traiter les toxicomanes, alors que ce qui est malade, c'est le corps social, selon les modalités dont on vient de parler.

Pierre Burguion : tu ne parles pas d'un rapport au temps. Les gens que je reçois, pour la plupart, se plaignent de la dépression, qu'ils essayent de régler avec des toxiques comme avec des anti-dépresseurs. Pour beaucoup, existe comme une confusion mentale, ils n'arrivent pas à débrancher. Il y a 20 ans, je n'entendais jamais cela : les gens sont envahis de pensées, n'arrivent pas à se déconnecter, fument, boivent pour s'anesthésier, s'endormir, car rien n'arrête leurs pensées.

Serge Laye : on est soit sur du trop, soit sur du rien, trop vite ou arrêté. C'est un signe de modernité.

 

En tout cas quelque chose qui empêche à un sens de se poser régulièrement, avec du plaisir, des résonances avec les autres. La fête du désir partagé n'existe plus.

Si l'appareil psychique n'a pas un sens d'organisation, il ne peut laisser tomber toutes les associations psychique sans rapport avec cette vectorisation, un peu comme dans le rêve et ses effets de hasard évoqués dans le chapitre précédent. En fait cela montre qu'on ne peut penser seul, sinon on est renvoyé à la même solitude que celle du rêve, toutes choses égales par ailleurs…

 

Serge Laye : cela me fait penser à ce que me disait une de mes patientes des rave-partys : on est très nombreux, sauf qu'on est tous tout seul…

En tout cas ce que tu avances sur cette question du plaisir, et de ce lien très particulier qu'il faut arriver à retisser est très éclairant sur ce qui se passe dans les centres de soin actuellement : à la place de cela, on est noyés sous des tonnes de protocoles "d'efficacité".