TOXICOMANIES

Toxicomanie et plaisir

 

L'échec

 

Il semble nécessaire, en abordant ce sujet, de rendre d'abord compte d'un échec sociétal : la consommation ne cesse d'augmenter en Occident, à l'exception remarquable du Portugal, qui a vu le nombre de ses drogués reculer de 60%.[1] La politique de dépénalisation relative et d'accompagnement intelligente de ce pays a permis de renouer le dialogue avec les toxicomanes, qui sont passés du stade de délinquants à celui de citoyens en difficulté, de patients, alors que les trafiquants, eux, restent à juste titre poursuivis.[2]

 

Le Portugal a décidé, en 2001, de dépénaliser l'usage de toutes les drogues. Une décision qui a conduit à la baisse drastique du nombre de toxicomanes car elle a permis, en cessant de les considérer comme des criminels, à les replacer dans des logiques d'accompagnement et de soin.

Le Portugal a décidé de dépénaliser l'usage de toutes les drogues, de l’ecstasy au cannabis, en passant par  le crack, la coke et l’héroïne. C’est donc une décision très ambitieuse qui a été prise par le Portugal et qui semble aujourd’hui porter ses fruits.

Il faut dire que la drogue était devenue un enjeu de santé publique particulièrement urgent dans ce pays.Entre 1975 et le tournant des années 1990, la péninsule lusitanienne et particulièrement sa capitale, Lisbonne, étaient ravagés par l’omniprésence de la drogue et notamment de l’héroïne. Selon un rapport de l’Observatoire européen des drogues 1% des portugais étaient, en 1999, dépendants à l’héroïne, soit plus de 100 000 personnes. Sans parler des consommateurs occasionnels et des accrocs à d’autres substances.

La réponse du pouvoir portugais a donc été, dans un premier temps, d’étendre et de renforcer la répression sur les consommateurs en leur infligeant de sévères peines de prison. A la fin des années 1990, les cellules portugaises étaient ainsi remplies pour moitié de détenus issus de cette guerre à la drogue.

De fait, comme le rappelle un article du quotidien El Espanol, repris par Courrier International, les toxicomanes n’osaient plus, dans ce cadre, demander un traitement médical, par crainte de sanctions judiciaires.

Pourtant en 2000, la majorité socialiste au pouvoir, décide de prendre le contre-pied de cette politique pour favoriser l’accompagnement et le soin des toxicomanes. Ce qui était jusqu’alors considéré comme un problème judiciaire, pénal et donc, in fine, moral, devient véritablement un enjeu de santé publique. Le délit de consommation est transformé en infraction administrative. Le deal reste, quant à lui, passible de poursuites et de prison.

Concrètement, cela signifie qu’une personne trouvée en possession de plus de dix jours de consommation sera considérée comme un trafiquant et tombera à nouveau sous le coup de la justice. 

En deçà de ces doses, les usagers seront dirigés vers une « commission dite de dissuasion ». En cas de récidive, cette commission aura à choisir s’ils ont à payer une amende, effectuer un travail d’intérêt général ou être pris en charge par une structure adaptée, de suivi et de soins.

C’est donc un travail au long cours qui est mené depuis près de vingt ans au Portugal. Une politique de fond qui vise non pas à combattre la consommation, individuelle, mais à opérer un véritable changement des perceptions et des représentations. Le toxicomane -qui n’est donc pas l’usager quotidien, récréatif- n’est plus considéré comme un criminel, mais comme un malade qu’il s’agit de prendre en charge et d’aider. 

Une politique qui a d’ailleurs eu d’excellents résultats, puisque depuis sa mise en oeuvre, plus de 40 000 toxicomanes ont été réhabilités et, plus largement, le nombre de consommateurs de drogues est, dans ce pays, l’un des plus faibles d’Europe. A titre d’exemple, il y a 11,7% de consommateurs de cannabis au Portugal contre près de 30% au Royaume-Uni. 2% prennent de la cocaïne, contre 8% en Espagne. 

L’expérience portugaise nous invite donc à repenser la place et le traitement des toxicomanes dans la société. Elle nous conduit aussi à nous interroger sur le jugement que nous émettons à l’encontre des malades, transformés par notre verdict en criminels et en marginaux. 

Comme le disait Foucault, « Le supplice ne rétablit pas la justice ; il réactive le pouvoir ». La sanction pénale du consommateur n’a donc pas pour objectif d’éviter une future prise de drogue, mais bien de réaffirmer le pouvoir des institutions, par la production et la diffusion de normes. 

A rebours, l’expérience du Portugal nous montre la voie d’une prise en charge des malades de la drogue et nous pousse à nous interroger, plus largement, sur la manière dont la société choisit d’exclure ou d’accompagner les habitants de ses marges.[3]

 

 

 

Dès lors, l'analyse de cette question nécessite en France d'explorer ces voies nouvelles, pour autant que les réponses répressives classiques ne semblent pas en mesure de rendre compte d'une quelconque solution, ce que montre l'exemple inverse cité.

 

En tout cas, il est clair que la répression met au coeur de la relation entre la société et le toxicomane un profond déplaisir, de la culpabilisation, du reproche, de la punition alors que l'accompagnement social et éventuellement thérapeutique axe plutôt les liens du côté du respect, du dialogue, de la reconnaissance de l'autre, et in fine du plaisir de la rencontre. Ci-dessous une plaisante illustration du lien entre culpabilisation et traitement datant de 1903.                               Une image contenant texte, livre, bâtiment, intérieurDescription générée automatiquement

 

 

Notons au passage ce paradoxe extraordinaire qu'est l'injonction thérapeutique, qui situe la neutre bienveillance du côté de la punition ! C'est sans doute ce fait massif qui explique son inefficacité, bien argumentée dans un rapport de l'observatoire français des drogues et des toxicomanies[4]. Cela n'empêche pas le  monde judiciaire de poursuivre cette absurdité, faute, probablement, d'autre outil à sa disposition. Voilà qui est bien humain, à l'instar des chamans qui dansent pour faire venir la pluie : l'important est souvent plus de croire en quelque chose plutôt que de patiemment et obstinément explorer le réel et ses effets de retour forçant à l'effort, l'humilité, la remise en question et au renouveau des pratiques…

[1] http://www.contrepoints.org/2011/07/05/33699-bilan-de-10-ans-de-decriminalisation-des-drogues-au-portugal

[3] Serge Laye fait remarquer que d'autres facteurs ont pu jouer dans cette embellie, la situation économique améliorée dans ces années là, par exemple, alors que Pierre Burguion tempère aussi ces chiffres, expliquant que les toxicomanes qui passent au Subutex ne sont plus comptabilisés...

[5] Ce que j'appelle ici performance est le plaisir d'être soi qui se révèle dans le difficile rapport constructif entre notre désir et le monde, entre plaisir et réalité.

 




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