Conclusion
 
 
Résumons dans ce chapitre conclusif, d’où nous sommes partis et où nous en sommes arrivés. Nous avons fait le constat, à propos du trait psychotique, que le seul élément constant régulièrement retrouvé, vérifiable avec une grande universalité, était une grave pathologie du dialogue, toutes les autres pistes, qu’elles soient psychologiques, psychiatriques, psychanalytiques, neurologiques ou génétiques aboutissant à une inconstance infiniment plus importante que cette hypothèse. 
Partant de cet axiome qui nous paraît au plus proche de la réalité clinique, nous avons essayé de repérer quel était le premier clinicien à apercevoir, même confusément, cette problématique, et qui s’est avéré également être le premier thérapeute à obtenir des résultats tangible dans cette pathologie : Jean-Baptiste Pussin, le surveillant de Pinel, vrai libérateur des chaînes des aliénés de Bicêtre, et réel inventeur du traitement institutionnel de la folie. En effet, cette « libération des chaînes » recouvre surtout l’interdiction qu’il fit de la violence contre les patients, laquelle interdisait de fait tout dialogue. En suivant cette piste, nous avons remarqué que les cliniciens parfois ou souvent efficaces dans cette clinique étaient tous des praticiens extrêmement engagés dans un dialogue vivant avec leur patient, comme Pussin, et qui ne les enfermaient pas à priori dans une radicale différence, que ce soient Mélanie Klein, Ronald Laing, François Tosquelles, Alain Manier, Gisela Pankow, et bien d’autres que je n’ai pas eu le temps de citer dans ce travail. En effet nous avons vu lors de ce long parcours combien les interlocuteurs efficaces de ces traits limitaient tout autant la toute-puissance de leurs patients qu’ils étaient humbles et souples sur leurs propres théories ! Ainsi, ni Freud ni Lacan, qui théorisèrent leurs difficultés avec ces traits cliniques, ne seront des guides essentiels en l’occurrence, malgré leurs positions de fondateurs de notre champ par ailleurs.
 
Ce “pas de côté” conclusif avec les théorisations courantes en France sera étayé à partir des travaux de Francis Jacques sur ses analyses logiques du dialogue, ses “Dialogiques”...
Il est temps maintenant de rassembler tout ce faisceau d’arguments, pour en tenter une conclusion plus articulée et cohérente sur ce qu’est avant tout pour nous le trait psychotique, à savoir donc une grave dialogopathie, dont le traitement est alors aussi de l’ordre d’une dialogoanalyse, puis une dialogotherapie, pour tenter ces néologismes osés…
 
Bien sûr il est beaucoup d’autres formes de déroulement de la rencontre que le dialogue duel. La multiplicité des interlocuteurs implique une diminution de l’échange, par force, qui atténue les possibilités de changements réciproques de points de vue, voire en provoque l’asymétrie, ce qui devient une position vite “assiégée” si la souplesse fait défaut à l’orateur ! C’est d’ailleurs une limite qui interroge assez sérieusement sur toutes les thérapies de groupe, dont le versant ainsi proprement surmoïque ne doit pas être négligé.
La solitude n’interrompt pas la pensée, mais en limite beaucoup le remaniement référentiel. La pensée se développe et évolue certes dans cette circonstance, mais ne se change pas profondément sur ses bases axiomatiques, puisqu’elles en fondent l’existence même. Films, romans, travaux d’écriture en sont les témoins, en fait développements de fantasmes qui ont leur utilité personnelle et culturelle évidente, mais n’entrent cependant pas à proprement parler dans ce cadre du remaniement dialogique.
En effet toutes ces formes de déroulement de la pensée, dont le rêve bien sûr aussi, participent à son développement, mais d’une façon particulière : ses fondements ne sont pas remaniés, par force, puisqu’elle procède d’eux, dans un enchaînement axiomatique, même si des développements, des inventions, des découvertes y sont possibles, ça va de soi...[1]
 
Il en va tout autrement du dialogue en présence réelle de l’autre : là, des axiomes différents se rencontrent, s’entrechoquent, se remanient ou non, s’articulent, construisent ou se combattent…
 
En tant que tel il a été peu étudié dans le domaine de la psychologie, de la psychanalyse, ou de la psychiatrie, s’il a parfois été clairement l’objet d’avancées cliniques importantes, comme celle de l’école de Palo Alto avec en particulier Gregory Bateson.
Mais le constat de cette école, et qui rejoint les observations de la plupart des cliniciens que nous avons cités, n’est pas cependant l’analyse fine de ce qu’est un dialogue non pathologique, ni ne raconte son histoire.
De même, la genèse de cette dimension dialogique est largement éclipsée dans le champ du savoir par l’analyse de l’évolution du langage de l’enfant, comme si ce plan pouvait être autonome en face de ce qui le constitue continûment, à savoir l’interaction avec les autres, contrairement aux thèses de Chomsky sur son autonomie supposée, contredite par toute la clinique pédopsychiatrique.
Un auteur fait un même constat parallèle dans son œuvre, à savoir que l’étude du langage, si elle se borne à la grammaire, la sémantique, la linguistique, passe à côté de son usage et fonction princeps, à savoir ce qu’il appelle l’espace interlocutif, le dialogue, voire l’agora. Il s’agit de Francis Jacques[2], dont nous allons ici résumer ce qui est adapté pour le présent travail, pour développer ensuite ce qui nous sera plus spécifiquement utile.
 
La thèse de cet auteur, dans ses recherches sur le dialogue, aboutit à l’idée que pour qu’il soit ainsi vraiment ainsi qualifié, il doit par nécessité impliquer une part d’invention de part et d’autre de l’espace interlocutif. Je résume et trahi cet important travail en extrayant simplement ce qui nous sera précisément utile pour le présent exposé, puis en extrapolant.
 
Exposons par ordre la démonstration par l’axiome : que serait un « vrai » dialogue ? Ce serait un processus par lequel deux sujets, communiquant dans un même espace d’interlocution, parviendraient à accorder partiellement leur mutuelle compréhension et incompréhension chacun à partir de lui-même et de l’autre, et à produire ainsi du nouveau. C’est alors un espace créatif, donc transcendantal, au sens d’une dimension qui se découvre au-delà, au décours d’un processus.
Trois éléments sont présents pour que le déroulement existe : je, tu, et l’espace interlocutif. Ils ont chacun leur autonomie et leurs liens de dépendance.
 
Première conséquence : je et tu n’existent dans le dialogue que si et seulement si l’espace interlocutif, qui à la fois les relie et les sépare, est présent, et, de plus, aperçu comme tel. Il s’agit, on le voit, d’une triangulation, différente de la lacanienne concernant le symbolique, le réel et l’imaginaire. Elle est dans sa structure assez proche de la triangulation chrétienne du père, du fils et du saint esprit, ce qui n’est pas étonnant étant donné l’engagement chrétien fort de cet auteur. 
L’espace interlocutif est alors un objet d’étude en soi, et, de fait, si on s’y attache en clinique, un levier thérapeutique fort important : est-il aperçu en tant que tel par patients et thérapeutes, respecté comme espace ouvert et vide, ou au contraire comblé par des postures, des manipulations, des intimidations qui en dénaturent la fonction et laissent je et tu dans l’affrontement, l’écrasement ? L’énoncé d’une « vérité » abusive dans ce lieu, si elle est crue de part et d’autre, le fait disparaître tout de go ! Bien sûr, il est des découvertes dans le dialogue qui emportent la conviction profonde des deux côtés, des démonstrations qui aboutissent à des résultats justes aux yeux de tous. La vérité toxique pour le dialogue est celle qui emporte toute contestation, discussion, nuance ou relativité : c’est celle qui s’impose, bloquant dès lors tout déroulement, doute sur le point évoqué.
Ainsi de l’enfant turbulent qui s’entend dire pour le cadrer : « un point c’est tout ! ». Cette fin brutale du dialogue a effectivement pour but, alors, de stopper un comportement lui-même tout puissant de l’enfant, et pourquoi pas alors ! Lorsqu’au contraire elle est employée pour mettre fin à une exploration subjective légitime, mais gênante pour telle ou telle raison chez l’adulte, cela vient bloquer le processus de construction dialogique dont chacun a en fait besoin.
 
Deuxième conséquence : le dialogue est un processus et non un état. Toute description statique est donc vouée à l’échec. Le dialogue est un outil de transformation et de création de la pensée mutuel, et non un collage, une image miroir de la pensée de l’un sur l’autre, sauf dans ses déviations pathologiques, précisément notre objet, dont nous venons de dire un mot et que nous reverrons plus loin.
 
Troisième conséquence : le vacillement référentiel. Pour « accorder » la compréhension, de la même façon que deux instruments doivent s’accorder, donc se modifier partiellement pour jouer ensemble, deux êtres doivent remanier suffisamment leurs référentiels pour que le processus d’accord (minimum le plus souvent) fonctionne. Si l’un quelconque des musiciens décide de ne bouger aucune de ses cordes, l’orchestre jouera faux dans son ensemble.
 
Quatrième conséquence : l’imprévisibilité du résultat du dialogue. En effet, si les références de part et d’autre bougent, aucun des deux n’avait au départ la possibilité symbolique de prévoir le résultat au terme du processus, qui est donc par nature indéterminé. Selon ce que cet inconnu à venir rappelle, généralement inconsciemment, des gouffres du passé ou des curiosités plaisantes de l’enfance, il sera fuit ou recherché, et le dialogue bloqué ou souhaité. Le trait paranoïaque s’éclaire souvent de cette façon…
 
Cinquième conséquence : l’invention, imprévisible, qui se manifeste dans l’espace d’interlocution du dialogue est la mesure exacte de la garantie de la place, même partielle, de la singularité de chaque interlocuteur. En effet, l’effet de décalage entre la pensée de chacun au départ de ce vrai dialogue et l’arrivée, imprévisiblement autre, permet, par cette mise en perspective, à la fois le changement mais aussi l’aperçu de ce que chacun était au départ de l’échange. L’idée que chacun se fait de son propre moi est toujours à mettre au passé lorsqu’un vrai dialogue se rencontre... Là encore, selon son histoire, on peut le craindre ou le désirer ! Une façon courante de le constater est dans cette remarque de tel ou tel qui s’étonne au détour d’une conversation et qui s’exclame « Mais ce n’est pas moi, là ! », désignant ce qu’il vient de dire ou de faire au décours d’une imprévisible rencontre ! En fait, alors, le moi passé fait place, avec plus ou moins de résistances, au moi présent remanié par le dialogue avec l’autre.
L’imprévisibilité du résultat du dialogue est à mettre en parallèle avec l’imprévisibilité du l’évolution de ces traits[3], comme c’est logique, s’ils sont effectivement le résultat d’une dialogopathie !
Sixième conséquence : c’est au cœur de cette invention à venir, dont l’autre nom peut être la transcendance[4], qu’est possible le développement de l’expression subjective de chacun dans le dialogue. Elle est alors un vacillement identitaire plus qu’un état, ce qu’avait bien aperçu Lacan.
 
Septième conséquence : le processus de refoulement venant bloquer la pensée, il empêche aussi le développement subjectif de l’autre dans l’espace d’interlocution, c’est à dire le dialogue. En effet, l’idée refoulée n’étant plus consciente, elle ne peut plus être consciemment remaniée ou modifiée dans ce lieu. C’est un référentiel intouchable, car exclut du dialogue, voire l’excluant activement ensuite en raison des forces de refoulement toujours présentes. Absent du lieu de remaniement, il s’en éloigne aussi activement si le risque d’un échange se montre. Le refoulé fait office de vérité, mais de façon plus pernicieuse en étant inconscient... Voilà qui justifie clairement l’usage du silence de l’analyste, décalant le dialogue, donc la résistance, jusqu’à ce que le travail du transfert mette peu à peu à jour les strates refoulées.
 
Huitième conséquence : la plus importante pour le travail thérapeutique, répétons-le : la vérité indiscutable de l’un ou de l’autre, de je ou tu, est ce qui vient faire échouer la fonction structurante du dialogue, puisqu’elle supprime la fonction d’invention de l’espace d’interlocution. En effet, nous venons de voir que pour qu’elle fonctionne, qu’elle laisse place à une créativité subjective, elle ne pouvait être du côté de la prédictibilité. Le remaniement référentiel qui existe de part et d’autre ne permet pas l’anticipation du résultat, qui ne peut de fait que se découvrir pour chacun.
 
Neuvième conséquence : vérités, certitudes, refoulements, jugements, épinglages cliniques sont des obstacles à toute rencontre qui se voudrait réellement dialogique, faisant vivre l’espace d’interlocution. Le processus thérapeutique de changement est fondamentalement dialogique.
 
 
 



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