De la toxicomanie à l’addiction, de l’héroïne au Subutex, petite histoire des dépendances

Pour continuer à soutenir l’idée que la toxicomanie, puis l’addiction, sont avant tout des faits sociaux je prendrais appui sur quelques repérages historiques. Nous pouvons, je pense, affirmer sans trop nous égarer que ces comportements ne peuvent pas être considérés directement comme des symptômes, c'est-à-dire comme quelque chose qui intéresserait intimement le sujet, qui en serait une forme d’insigne ; mais aussi qu’ils n’atteignent en rien à la structuration langagière de l’être humain, même s’ils y amènent pas mal de confusion.

Ces comportements de consommation sont aujourd’hui encore régis par la loi du 31 décembre 1970. Cette loi a été adoptée devant une assemblée déserte, dans la précipitation d’événements considérés préoccupant pour la jeunesse de notre pays. En effet quelques jours précédemment, deux ou trois overdoses d’héroïne avaient été constatées dans les toilettes d’un casino du sud de la France.

Le Rapport Henrion (Observatoire Français des Drogues et de Toxicomanie ; 1995) note que "votée dans une période très marquée par les mouvements étudiants dont certaines drogues avaient été l'emblème, surtout aux États-Unis, la loi du 31 décembre 1970 était, dans l'esprit du législateur, une pièce maîtresse dans l'effort d'endiguement qu'appelait une vague de contestation portée par ce que certains ont appelé "la dissolution" des moeurs".

Cette loi du 31 décembre 1970 présente trois caractéristiques :

-       Elle ne comporte pas de disposition spécifique en matière de prévention. De ce flou, naîtra une politique de prévention hétérogène, éclatée et sans cohérence ;

-       Elle prévoit la gratuité et l'anonymat des soins dans le cadre d'une prise en charge sanitaire et sociale conventionnée par l'État

 Elle réprime toutes les infractions à la législation des stupéfiants, de la simple consommation à la production, sans distinction entre les produits.

 

Par l'article L. 628 du Code de la Santé publique définissant l'usage illicite de stupéfiants comme un délit réprimé d'un an d'emprisonnement et/ou d'une amende de 50 à 250 000 francs, la loi du 31 décembre 1970 apparaît fondamentalement comme une loi pénale.

Pourtant, par l'article 355 qui dispose que "toute personne usant de produits classés comme stupéfiants est placée sous la surveillance de l'autorité sanitaire", le législateur pose une déclaration de principe sur la médicalisation de l'usage de stupéfiant.

Le terme d’injonction thérapeutique n’apparaît pas dans le texte de la loi, il sera utilisé dans une circulaire du 17 septembre 1984.

En cas de délit d'usage de stupéfiants, l'article 628.1 du Code de la Santé publique donne la possibilité au procureur de la République d'enjoindre l'usager de drogue à suivre un traitement médical, et en cas de respect du traitement de pouvoir déclarer l'action publique éteinte. Mesure contraignante et non préventive, il s’agit d’une alternative sanitaire aux poursuites pénales sous les formes d'une procédure mixte judiciaire et sanitaire.

 

Dans une conférence, en 1966, Lacan fera par anticipation un commentaire à ce texte de loi. (« La place de la psychanalyse dans la médecine » ; Conférence et débat du Collège de médecine à La Salpêtrière : Cahiers du collège de Médecine 1966, pp. 761 à 774). C'est un texte difficile, dans lequel il aborde la question de la question de la toxicomanie, en posant d'abord les enjeux de ce qui oriente la relation médecin malade.

 « Quand le malade est envoyé au médecin ou quand il l’aborde, ne dites pas qu’il en attend purement et simplement la guérison. Il met le médecin à l’épreuve de le sortir de sa condition de malade ce qui est tout à fait différent, car ceci peut impliquer qu’il est tout à fait attaché à l’idée de la conserver. Il vient parfois nous demander de l’authentifier comme malade, dans bien d’autres cas il vient, de la façon la plus manifeste, vous demander de le préserver dans sa maladie, de le traiter de la façon qui lui convient à lui, celle qui lui permettra de continuer d’être un malade bien installé dans sa maladie ».

C'est au point du rapport des progrès de la science sur la relation de la médecine avec le corps qu'il pose un constat quant à la toxicomanie

« Un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même.

… car là aussi la science est en train de déverser certains effets qui ne sont pas sans comporter quelques enjeux. Matérialisons les sous la forme des divers produits qui vont des tranquillisants jusqu’aux hallucinogènes. Cela complique singulièrement le problème de ce qu’on a jusque-là qualifié d’une manière purement policière de toxicomanie. Pour peu qu’un jour nous soyons en possession d’un produit qui nous permette de recueillir des informations sur le monde extérieur, je vois mal comment une contention policière pourrait s’exercer.

Mais quelle sera la position du médecin pour définir ces effets à propos desquels jusqu’ici il a montré une audace nourrie surtout de prétextes, car du point de vue de la jouissance, qu’est-ce qu’un usage ordonné de ce qu’on appelle plus ou moins proprement des toxiques, peut avoir de répréhensible, sauf si le médecin entre franchement dans ce qui est la deuxième dimension caractéristique de sa présence au monde, à savoir la dimension éthique. Ces remarques qui peuvent sembler banales ont tout de même l’intérêt de démontrer que la dimension éthique est celle qui s’étend dans la direction de la jouissance ».

 




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