Michel S Levy mslevy@laposte.net Merci de vos critiques et remarques

FEMININ
 
 

La liberté du sujet n'est garantie que par les limites que pose celle de l'autre. Nous ne sommes concrètement libres que pour autant que l'autre et le monde nous le permettent, à travers nos différences. Les libertés qui se vivent hors de ce cadre sont celles du symptôme. Singularité, folie et invention sont des dimensions aux limites floues qui mettent le cadre à l'épreuve, et parfois lui autorise un mouvement nécessaire.
C'est que tolérer la différence n'est pas un art facile. C'est pourtant ce qui garantit l'adaptation, l'avancée dans le changeant de la vie.

Aussi la fréquente revendication d'une liberté absolue pour soi et les siens n'est-elle souvent que la manifestation d'une fermeture, d'une toute-puissance déniant le plus souvent la place de l'autre.
La récente poussée de nombreux corporatismes et nationalismes peut ainsi se lire comme une chute libre de la confiance en l'autre, défini dès lors comme porteur de différences inconnues et menaçantes, intolérables.
Que le système de valeurs de chacun se limite afin de laisser place à celui de l'autre, lui aussi limité, voilà ce qui garantit la liberté individuelle. Sans cela, le trajet du sujet passe en dehors du champ social, ce qui reste possible, mais pas sans risque symptomatique ou réel… Quand l'invention est interdite, elle se risque…

Il en est ainsi des affaires de sexe. La vraie liberté de l'homme est garantie par la  place de la femme, et réciproquement. A cette condition, la genèse de la subjectivité de l'enfant passe par le féminin et le masculin pour se constituer. Sa liberté même de sujet dépend alors de la capacité d'articulation hétérologique de ces deux axes. Lorsqu'elle échoue, la porte est alors ouverte aux symptômes.  C'est là que s'interroge l'espace entre féminité et féminisme…
Si une part du féminisme est à l'évidence à l'origine d'un progrès social considérable, une autre, celle qui ne s'articule pas à l'autre sexe, peut être mise en question. C'est ce que nous allons faire, à propos de deux cliniques apparemment bien différentes, mais dont nous verrons  comment elles se relient.

FEMINISME

Il est troublant de constater qu'une partie de la revendication féministe a peu à peu dérivé vers un communautarisme, comme beaucoup de groupes sociaux à notre époque.  La faiblesse actuelle de la fiabilité du social pour l'individu pousse à ces dérives, où le désir devient un simple miroir narcissique, faute de confiance fondamentale en l'autre et en ses différences.
Revendiquer d'être librement soi-même et seulement cela aboutit souvent à une sexualité en miroir, dérivant vers la toute puissance. Un tel chemin est indépendant du type de sexualité, et se voit aussi bien en homo qu'en hétérosexualité…
Le livre de Judith Butler, Trouble dans le genre, en est une bonne illustration.
La liberté totale sexuelle prônée dans ce texte a pour but immédiat la désintrication entre l'apparence sexuée et les conduites sexuelles. Etre une femme n'obligerait pas à entrer dans une sexualité normée, c'est-à-dire dirigée vers l'homme, et réciproquement : sous couvert de libération et de lutte contre l'oppression sexuelle, on aboutit alors à un déchaînement des savoirs individuels virant à la vérité, sans articulation ni limite les uns par rapport aux autres.  
En fait, l'ennemi de ce livre et de ces mouvements de toute puissance y est dénommé au passage, mais sans être pour autant vraiment étudié, approfondi : il s'agit du rapport entre la norme et le sujet. Plus précisément, c'est la norme de l'autre, l'autre savoir, qui sont ici balayés. Or, la norme n'est pas qu'une oppression,  c'est aussi un savoir qui nourrit le sujet.
En explorer les limites est alors recommandé, ce qui n'est pas possible si on la supprime tout bonnement par un exposé de toute puissance…
Norme et sujet ne peuvent aller l'un sans l'autre, chacun s'appuie sur l'autre pour exister, en conflit ou en synergie, selon les moments et les situations. C'est là précisément l'apport principal de Lacan, à travers sa mise en exergue de la fonction du signifiant, qui ne signifie rien d'autre en fait que la fonction fondatrice pour le sujet de la norme. Le propre de l'humain est d'avoir à se situer vis-à-vis d'une norme, autre nom du culturel, tout bonnement.

On ne peut être femme que par rapport aux hommes, aux autres femmes et à l'enfant, c'est qui s'oublie dans ces mouvements de "libération". On ne s'y situe plus que dans la toute puissance de son propre désir narcissique, sans les limites, les frontières que représente l'autre, qui permettent de se situer vraiment et en réalité, sinon dans la norme, au moins en rapport avec elle. L'autre du même sexe peut-il jouer ce rôle ? Certainement, mais, au risque, parfois, d'un évitement plus ou moins conscient de ce qui est par trop différent.
Nous verrons l'importance des différences de fonctionnement physiologiques, psychologiques entre les deux sexes, porteuses de distances tout à fait irréductibles, mais qui sont autant de possibilités d'enrichissements, de découvertes, donc d'adaptations individuelles. Différences sexuelles, castration, et désir de savoir sont ordonnés dans une suite dont la rupture est propice à la production de symptômes.
L'affranchissement complet de la norme implique ainsi une sortie de cette initiation humaine à la différence sexuelle, pour entrer dans un univers qui se réduit alors à la toute puissance pulsionnelle, au commercial, totalement réduit à l'univers d'un besoin alors tout puissant.

Dans cette démarche, disons hyper féministe, c'est en fait la différence elle-même qui est vécue comme domination, et dénoncée comme telle. Or qui abolit la différence abolit en fait souvent toute limite, et à ces limites, les hommes y furent et y sont confrontés autant que les femmes. Dans l'histoire les premières victimes (si on en cherche) en furent probablement les hommes, si l'on se souvient que ce sont eux qui sont exposés dans les guerres, où ils ne sont "libres" que d'obéir à d'autres hommes. Pour prendre un exemple récent, 14-18, conflit moins barbare que le suivant, puisqu'il s'en est tenu essentiellement aux militaires, fut une boucherie masculine dont témoigne chaque stèle de chaque village français…
Si la norme est uniquement dénoncée comme oppression, c'est la réalité même qui se fuit, au sens où la réalité culturelle humaine est aussi cette part du réel arbitraire inévitable et structurante qui fait l'habitat de chacun. Par contre, si elle est acceptée, peuvent alors se discuter et se choisir les rôles et fonctions sociales, les droits et devoirs. C'est la fonction noble de la politique, qu'elle soit réformiste quand c'est possible, ou révolutionnaire sinon, avec alors les risques de retour cette toute puissance historiquement bien repérés.
 Bien entendu, toute une partie du mouvement féministe a participé aux évolutions sociales des femmes sans se fermer en un corporatisme dangereux. Sa zone d'ombre n'est liée qu'à l'irruption de la toute puissance narcissique féminine dont témoigne le mouvement queer, rejetant toute différence au nom d'un fantasme d'oppression. Je dis bien fantasme, car une réalité d'oppression existe universellement entre le sujet et la norme, mais c'est le statut de l'humain, quel qu'il soit. Ce n'est jamais une raison que cela soit exploité dans une revendication de victimisation toute puissante, qui fait basculer la lutte réaliste contre une oppression réelle dans une violence faite à la réalité, avec ses graves conséquences individuelles et sociales... Je renvois ceux que ce sujet peut intéresser au livre de Pascal Bruckner, La tentation de l'innocence.

Cette dérive du féminisme, représentée, avec des nuances, en France par Elisabeth Badinter, n'est peut-être pas sans rapport avec l'anorexie mentale, dans ses effets logiques de transmission narcissique féminine en miroir. Dans mes observations cliniques personnelles, elle entre en jeu également avec l'autisme. (Je n'ai pas trouvé de vérification statistique à ces liens précis, une augmentation de ces pathologies étant observée depuis quelques années, mais dans la population en général. )

Le contraire de cette dérive est donc, lorsqu'une dépression sous-jacente ne bloque pas ce chemin, l'exploration la plus précise possible des différences. Chacune de ces différences fonctionnera comme limite pour l'autre, l'autre sexe. Ce n'est pas son propre savoir qui fait l'homme en société, mais son goût pour le savoir de l'autre.


LE DENI DES DIFFERENCES SEXUELLES

Aborder la question de la différenciation sexuelle nécessite de sortir du dualisme, de la vision binaire, digitale, dirait-on aujourd'hui, introduite par Freud et Lacan, tributaires de leurs époques respectives. La notion de Phallus ou de son manque, si elle reste un organisateur psychique puissant, est néanmoins largement insuffisante pour servir d'appui clinique dans de nombreux cas. En effet, s'il est clair que l'homme a un pénis et la femme non, ce qui différencie anatomiquement et psychiquement les deux sexes est infiniment plus large. Le développement exclusif par la psychanalyse classique de l'idée d'un trait de séparation, d'une frontière qui à elle seule, selon qu'on soit d'un côté ou de l'autre, définit l'appartenance sexuelle, a finalement appauvri la recherche clinique dans ce domaine, en même temps qu'elle l'a cependant fondée. Lacan, quant à lui, pris dans le courant d'égalitarisme sexuel des années 70, participera à sa manière à la mode unisexe, puisqu'on peut dire que son  " sujet " n'a pas de sexe, chacun étant également limité par le manque du Phallus, au sens de Phallus imaginaire tout-puissant, quel que soit son versant, masculin ou féminin.
Que penser alors de l'investissement phallique freudo-lacanien dans cette affaire ? Je crois que quelque chose joue là comme un effet de frontière. Il est vrai que, pour ne pas être dans la confusion et dans l'exagération, l'univers féminin a besoin de s'arrêter sur cette césure nette et précise, qui manifeste une différence d'appartenance sexuelle claire. En tout cas si on est femme, on est pas homme et le phallus forme effectivement une limite signifiante de cet univers féminin. Réciproquement  pour les hommes. Simplement, ce n'est pas le seul signifiant de cette différence, loin de là. Une part importante de la littérature psychanalytique actuelle, féminine ou non, détaille ces autres signifiants, en particulier ceux que portent les femmes elles-mêmes, et dont les hommes sont dépourvus, soit anatomiquement, soit culturellement. La préhistoire donne plutôt raison à cette variété de signifiants de la différence sexuée, puisque les signes masculins et féminins sont présents ensemble sur les murs des grottes qui nous parlent encore. L'Asie, l'Afrique s'expriment de même, pour contester ce primat donné au phallus par la Vienne de 1900 ou la Sorbonne de 1970. Que les signifiants de la différence sexuelle soient présents symboliquement dans les deux sexes est un avantage pour faire jouer par là-même leurs limites respectives.
Dans mon expérience clinique, l'envie du pénis, à l'âge adulte, est un trouble identitaire, souvent hystérique, à ne pas confondre avec le désir sexuel, qui lui est source de connaissance. Il est aussi des hommes qui ont des envies de seins, par exemple, qui peuvent virer à la perversion, et donc faire passer à côté de l'amour Etre une femme est tout autre chose qu'avoir simplement envie de ce qu'on a pas, la femme ne peut être le négatif de l'homme. D'ailleurs, tous les développements freudiens ou lacaniens sur le pénis peuvent aisément s'inverser et se  mettre en oeuvre autour du pli féminin, qui fait autant défaut au garçon que le pénis à la fille. On peut noter, une réciprocité amusante : soutenir que la fille est caractérisée par l'absence de pénis est une façon de dénier le pli féminin, donc la différence sexuelle!!
Ce déni est une des formes de la toute-puissance, la principale même, chacun ne pouvant en réalité se connaître que dans ses limites, y compris sexuelles. Accepter sa différence, c'est entrer dans l'humanité. Toutes les négations de différences, sociales, physiologiques, instinctuelles, physiques, légales, quand elles dépassent la zone de l'enfance où elles entrent dans les jeux de maturation (ce que Freud avait repéré dans l'enfant pervers polymorphe, mais qui n'est le plus souvent qu'une étape sur le chemin difficile de l'accès à la réalité adulte), aboutissent à la même chose : une promotion d'atomes sociaux désarticulés, transformant en besoin matériel une frustration majeure. Pire, plus de transmission possible, si on est tout, sans limites. Les parents d'anorexiques sont ainsi souvent des parents en difficulté de transmission, faute d'intégration sereine de leurs propres limites sexuelles…

Mon hypothèse s'appuiera la complexité des identités sexuées. Incluant les avancées freudiennes et lacaniennes, il faudra les compléter et les relativiser par un ensemble de qualités spécifiquement masculines ou féminines qui, de manière beaucoup plus compliquée, beaucoup plus diverse, beaucoup plus variée, beaucoup plus profonde, différencient les deux versants du sexe.
L'inconscient en cause autour des différences sexuelles n'est donc pas seulement freudo-lacanien. Il est aussi le produit de l'hétérologie humaine, la conséquence largement irréductible des multiples logiques dans lesquelles baigne l'être humain, ce qui est le modèle premier de l'inconscient. De ce point de vue, dirait M. De La Palisse, il est tout simplement ce qui ne peut être conscient… J'ai déjà posé que l'inconscient est ce décalage entre prévision (ce qui se pense) et réalité (ce qui est). Il est à la fois en l'homme, en raison de l'incohérence relative des logiques subjectives narcissiques qui sont les siennes et hors de lui, à cause des rapports souvent non congruents entre ces logiques, dont les logiques identitaires sexuelles, et le réel.

De ce point de vue, la féminité introduit un procédé singulier dans lequel s'aperçoit clairement en quoi l'introduction d'une nouvelle logique subjective produit un inconscient nouveau : si le paradigme du féminin maternel est, comme on le verra, un fonctionnement inclusif, signant une dépendance nourricière, affective, dès lors celui qui s'y prend, c'est à dire chacun et chacune, intégrant cette logique à son être même, dépend de l'axiome ainsi intériorisé, c'est à dire de la rencontre avec la mère. Une logique n'étant jamais entièrement cohérente avec l'axiome qui la fonde, un premier effet inconscient existe dès ce moment. Le narcissisme de l'enfant dépendra largement de ses logiques fusionnelles, qui ne seront alors pathogènes que de n'être pas limitées, en particulier par le père. Mélanie Klein, la première, a théorisé non pas les paradigmes de la psychose, comme elle le posait elle-même, et la suite du mouvement psychanalytique après elle, mais ceux du féminin… qui ne deviennent psychotiques, comme tout trait psychique, que de ne pas être limités,  nous y reviendrons.

Nous verrons que l'extension des qualités sexuelles masculines et féminines à bien d'autres éléments que la question du phallus, amènera finalement à comprendre mieux certaines pathologies et leur lien à la mère et au père. En particulier, nous verrons pourquoi, dans l'autisme, on retrouve, à peu près, quatre garçons pour une fille, et, à l'inverse, dans l'anorexie mentale, grosso modo, neuf filles pour un garçon.  Cette curiosité est d'ailleurs le vrai point de départ de ce travail, générant pour y répondre, une hypothèse autre que biologique …
On comprendra aussi pourquoi, les théoriciens de la psychose sont, la plupart du temps, des femmes : Mélanie Klein, Francès Tustin, Gisela Pankof et bien sûr aussi Françoise Dolto. Les théoriciens masculins, dans l'ensemble, auront plus de mal à en appréhender les traits, à en faire une théorie et une pratique transmissibles ou optimistes : ils en feront plutôt des butées cliniques, comme Lacan avec sa forclusion ou Freud avec sa théorie d'une force particulière des pulsions narcissiques. Il est des exceptions de part et d'autre, tels Denis Vasse, Bion, Winnicott.
 




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