NARCISSISME, LA CHRYSALIDE DU MOI?

Pour résumer,lorsque Lacan a abandonné la théorie des stades, c'était en fait pour critiquer l'idée que le psychisme était organisé par une succession d'objets auquel le moi s'identifiait au fur à mesure des séquences de frustrations et de satisfactions, jusqu'à arriver au stade de la sublimation sexuelle (qui est en soit une sorte d'objet, certes symbolique), ce qui ne correspondait pas pour lui à son concept d'objet manquant, d'objet (a).
Lacan a plutôt élaboré une théorie du désir qu'une théorie du moi.
On trouve là le même problème que dans la théorisation de l'analyse que nous avons vu chez Marc Thiberge.
Si, en effet, on ne peut pas dire que le processus de genèse du désir Lacanien ou encore l'entrée dans un vrai lien social désirant ne soit pas des issues souhaitables, pour autant, il est probable qu'on met là la charrue avant les bœufs. Nous avons vu dans les chapitres précédents que de ce point de vue ces formulations sur la fin de la psychanalyse posent le même problème. Difficile d'élaborer son désir ou son lien social si le symptôme entrave tout cela.
Il convient donc de ne pas brûler les étapes, et la question du symptôme redevient, de ce point de vue, cruciale, sans pour autant s'y précipiter comme les cognitivistes et les comportementalistes.
Revenons encore sur la théorie des stades. Il faut nous souvenir qu'ils ont été inventés à partir de récits cliniques montrant qu'un certain nombre de symptômes renvoient à des éléments refoulés correspondant à des investissements libidinaux mis en impasse.
Ce refoulement empêche le développement de l'appareil psychique, puisque l'énergie psychique reste liée à cet élément bloqué.
Aussi la théorie des stades n'est-elle que le témoin, fondamentalement, du refoulement, puisque celui-ci, par le blocage énergétique qu'il produit, génère un symptôme. Ce dernier, lorsqu'il est exploré par la méthode de la psychanalyse, permet d'apercevoir le stade en question.
On l'a vu, la vie humaine est sans cesse dans le changement et l'évolution, et c'est lorsqu'ils ne sont plus possibles pour des raisons internes ou externes, où les deux le plus souvent, que la pathologie psychique apparaît.

Cependant, la théorie freudienne est en impasse sur ce point, puisque le même terme de refoulement est désigné pour deux fonctions en fait bien différentes : l'une, souhaitable et souple, est la condition même du développement psychique, et correspond au passage d'une organisation psychique à une autre. L'autre, pathogène, empêche au contraire ce développement.
On peut déjà poser, on s'en doute, que le temps thérapeutique d'une analyse va consister à passer du refoulement pathogène au refoulement structurant.
Le désir d'être célèbre, par exemple, renvoie à la nécessité de passer par l'autre pour trouver nos désir. En raison du fait qu'on ne parlait pas à l'enfant, qu'il n'existait pas dans le discours parental, il continue à chercher ses désirs et son être chez l'autre. Ce qui est refoulé est la souffrance traumatique du silence parental.
Ici, alors que le refoulement pathologique maintient la structure enfantine, le transfert dans l'analyse permet, après le repérage du traumatisme, de reprendre le processus, mais de façon réaliste, et non plus imaginaire. Ceci permet alors de renvoyer au refoulement structurant de la toute puissance de l'autre pour soi, ramenant ainsi au désir propre et à ses nouvelles inventions réalistes rendues ainsi possibles. L'impasse enfantine se transforme en chemin réouvert.
L'envie d'être soi prend alors la place de l'envie d'être célèbre, dans l'exemple donné.

En réalité, la théorie des stades décrit le long chemin qui va de la dépendance absolue à l'indépendance relative. Cette dépendance est particulièrement forte et sensible chez l'être humain pour qui les instincts ne sont plus dominants, remplacés par la virtualité du langage.
Chercher à plaire à l'autre autrement dit le processus narcissique, est un chemin nécessaire, comme la chrysalide est nécessaire à la chenille, mais provoque la perte du papillon s'il ne peut s'en défaire... Il en est de même du transfert!
Que la sphère narcissique, au terme de son développement, se concentre et en même temps se réduise dans le sexuel génital, et pas ailleurs, libère en fait le désir psychique et la production sociale. Si le symptôme arrête ce processus, toute la suite se bloque..
Ceci se comprend bien quand on parle du corps : un sportif qui a un accident musculaire va se concentrer sur son problème de santé avant de reprendre son activité préférée. C'est que tout simplement que son ennui l'empêche plus ou moins complètement de pratiquer son sport. Il en est de même entre symptôme et désir. La présence du symptôme empêche peu ou prou les productions individuelles et sociales du désir.

Qu'est au fond le narcissisme? C'est une enveloppe qui permet la croissance de l'appareil psychique, comme la chrysalide autorise la création du papillon. Le cadre analytique est précisément la mise en place d'une nouvelle chrysalide, afin de reprendre le processus de développement là ou il s'est mal déroulé. Et, grosso modo, plus le trouble est ancien, plus il englobe toutes les sphères de la personnalité, et plus le travail de l'analyse est long.
Aussi cette façon de poser les choses permet-elle une première avancée : il n'est pas d'analyse interminable, il est simplement de très longues analyses. Il n'est pas rare de constater des chemins sur 15 ou 20 ans sur des troubles dont la précocité est telle que le travail de déconstruction et de reconstruction demande ce temps de pratique. Les cas qui peuvent ainsi se dérouler répondent à l'objection qui peut être faite de tels durée de traitement : le plus souvent sans traitement psychotrope, le plus souvent dans une inscription sociale quasi autonome, avec peu ou pas d'épisodes hospitaliers, pour 1/2 h de travail thérapeutique à quelques euros par semaine, voilà qui est en fin de compte économique à la fois pour le patient et la société! Il est très probable que le nombre d'hospitalisations évitées pendant la durée d'une analyse la justifie largement sur un plan purement économique.
Il est parfois long de remplacer un narcissisme bloqué par les effets de la créativité subjective. C'est le travail sur le symptôme qui indique la manière de réparer le narcissisme, seule façon que le patient reprenne sa dynamique subjective..

Une vignette clinique, dans laquelle il va sans dire que la patiente ne pourrait s'y reconnaître si elle venait à lire ce texte. Les transformations faites sont cependant homothétiques avec le cas réel, afin de garder la vraisemblance.  
Cette femme semble garder son analyse dans une sorte d'habitude sympathique, après quelques années passées à explorer et régler divers symptômes. Elle va beaucoup mieux, a retrouvé une joie de vivre et une vie sociale satisfaisante. Ses relations avec ses enfants se sont pacifiées. Mais elle reste dans une rigoureuse asexualité, malgré quelques tentations amoureuses réelles qu'elle s'arrange à faire échouer.
À part cela, tout semble aller pour le mieux. Et elle ne parle pas d'arrêter son analyse.. Elle ne vit pas son absence de sexualité amoureuse comme un problème, se contentant de la mentionner au fil de ses associations.
La réflexion que cette situation éveille en moi est alors la suivante, dans le droit fil du travail ici présenté. Tout d'abord si elle reste en analyse, c'est qu'un transfert s'appuie sur un symptôme non résolu..  Le transfert ne peut être un problème en soi, puisqu'il doit tomber de lui-même une fois le problème résolu. Même si elle ne lui donne pas ce nom, elle l'énonce assez souvent pour que je m'autorise l'idée qu'il s'agit d'une dénégation.. Quel est le saut narcissique qui ne se fait pas ici?
La prise de risque amoureuse laissant au prise avec la crainte de la perte d'objet, un traumatisme d'abandon peut, l'intensité de la souffrance ayant provoqué le refoulement, induire un évitement de toute situation d'engagement non maîtrisable, comme c'est la règle en amour..
Dès lors, le narcissisme ne peut se développer au-delà de la génitalité, et reste bloqué aux stades antérieurs. Voilà qui explique la persistance du transfert, le rythme douillet des séances, qui rappelle ici l'appui familial qui précède l'entrée dans la génitalité, et dont l'avènement éloigne le désir de protection et d'abri. Et si cette protection et cet abri familial était précisément ce qui avait fait traumatisme? De fait, le premier engagement "amoureux" de cette patiente, sa première relation d'objet fut extrêmement décevante, avec des parents lointains et peu affectifs. Au point qu'un des symptômes principaux qui a occupé les premières années d'analyse fut une sorte d'autisme frustre. 
L'interprétation de ce premier traumatisme effectif précoce dont la prégnance inconsciente empêchait tout engagement dans une profonde  relation amoureuse permis de débloquer la situation, et à son processus narcissique d'aller à son étape de la génitalité. Le transfert s'éteignit peu à peu, sans qu'il ne fut jamais besoin de s'en occuper directement.

Passer d'un excès de narcissisme à une auto-conservation mieux développée est l'enjeu de beaucoup d'analyses. Cette auto-conservation (je reviendrai la prochaine fois sur cette notion centrale) une fois restaurée, le patient n'a plus besoin de l'analyse. Et s'en débarrasse, comme l'enfant se débarrasse de l'utérus quand il est suffisamment développé (c'est lui qui donne le signal de l'accouchement..), comme le papillon se débarrasse de la chrysalide. Nul besoin que cette chrysalide le mette dehors, ni la mère.. Devant la complexité de cette construction, les raisons de se tromper sont en effet trop nombreuses si elles sont externes au sujet. L'analyste n'a rien à dire ni sur la venue de ses patients, ni sur leur départ (s'il ne soupçonne pas une résistance..). 
Il me semble en tout cas que les analyses pendant lesquelles le symptôme s'est dissous en tant que tel trouvent une fin plus naturelle que celles pendant lesquelles cela ne s'est pas ou insuffisamment produit. C'est que le narcissisme reste bloqué par ce symptôme, et donc que l'analyse n'a pas atteint son but de reprise de ce déroulement..
 
Cet aspect matriciel d'une analyse est extrêmement trompeur s'il est vu comme une fin et non un moyen. Il est indispensable à la reprise du processus narcissique, mais préjudiciable à sa sortie.. On repère aisément son caractère nécessaire dans cette constatation partagée par à peu près tous les praticiens : une analyse ne s'engage vraiment que lorsque le courant passe, comme on dit, lorsqu'on y est bien.. C'est alors précisément cette fonction d'accueil, matriciel, de chrysalide qui s'aperçoit alors, et au sein de laquelle le narcissisme peut se réinscrire pour poursuivre son chemin. En faire un but revient à enfermer le patient sur ce chemin, l'empêchant de trouver le sien, pour le bénéfice douteux du narcissisme.. du psychanalyste. 

Ainsi, le rapport entre mère et réalité est souvent (pas toujours, loin s'en faut) au cœur de la fin de l'analyse. Et un obstacle s'il n'est pas aperçu... Je veux dire que si le maternel protège du monde, et permet ainsi un développement, il en trouble aussi souvent l'accès, voire l'empêche carrément parfois.. C'est que l'entrée dans l'humain est une dissociation causée par l'entrée dans le langage et la sollicitude parentale, face aux faits instinctuels. La définition même de l'humain est hétérologue, et le reste tout au long de la vie. Le coeur de l'être est fondamentalement contradictoire chez l'homme. Mais il n'est pas certain, heureusement, que matriciel et maternel soient équivalents, le maternel étant alors pris dans une transmission qui le transcende, et situe le matriciel comme une simple composante.. parmi d'autres!

CONCLUSION PROVISOIRE


La fin de la psychanalyse, idéalement, est un retour au discours du corps singulier, au corps au risque du réel, qui n'est plus ni troublé, ni protégé ni oublié par aucune chrysalide, aucune mère, aucun père, aucune loi, aucun autre élément de l'hétérologie fondamentale de la situation humaine.. Il peut alors reprendre toute sa place inventive pour s'articuler à nouveau à l'altérité, à la réalité, gérer les contradictions fécondes, s'il n'est pas tout puissant comme dans la psychopathie. Nous verrons dans la dernière conférence ce qu'on peut en dire côté illusion ou réalité : cette fin d'analyse est-elle réellement repérable?

Il semble que oui, et alors abandonner un réconfort imaginaire pour un risque réel, tel est l'enjeu d'une cure, que seul le patient peut inventer, la surprise de l'analyste étant garante de la subjectivité irréductiblement singulière retrouvée, comme l'intuitionnait plus haut J.D. Nasio.

Ainsi, transfert et symptôme représentent un couple indissociable, en réalité deux faces de la même médaille : un processus narcissique inachevé...
De ce point de vue, on comprend aussi qu'il ne peut exister d'auto analyse, sauf à protéger et enclore, à l'abri du risque du transfert, encore plus sa propre pathologie narcissique... On peut préfèrer son symptôme à la traversée du narcissisme, puisque cette dernière implique toujours des remaniements identitaires, on l'a vu.
Restera donc à mieux comprendre la prochaine fois, en ce qui concerne le symtôme en quoi il n'existe pas de possibilité d'auto interprétation, et pourquoi le processus narcissique ne peut reprendre sans l'intervention du psychanalyste, et quelle est ensuite l'issue possible du transfert et du narcissisme à travers l'émergence subjective.


Michel Levy, le 27/5/2016, Toulouse.



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