Des cas clinique « kleinien » 

Premier exemple 

Marie est née dans une famille qui fonctionne autour des secrets dont le plus douloureux est celui autour de sa date de naissance. La mère est intrusive, tyrannique, privilégiant les deux frères. Marie s’est toujours sentie responsable de la cohésion du couple parental. Les conditions de son enfance ont renforcé le lien archaïque à la mère. Cette mère, objet persécuteur dont elle ne peut se séparer en dépit de la naissance de ses cinq enfants.

En rêve éveillé, nous explorons la relation à la mère. Je propose à Marie trois fléchettes, et dans son rêve éveillé, elle voit sa fléchette devenir une énorme torpille qui transperce son cœur et va ailleurs. Dans un deuxième temps, les trois fléchettes se retrouvent, tournent autour de la mère, reviennent vers elle et l’embrochent. « Je m’écroule par terre, me recroqueville sur moi-même et me mets à pleurer. La flèche me fait mal, corps étranger que je voudrais enlever. »

Nous voyons à travers ce rêve éveillé combien son agressivité à l’égard de sa mère se retourne contre elle et la détruit. Grâce au travail thérapeutique, Marie a pu mettre sa mère à distance et se libérer de son agressivité culpabilisante. L’énergie stérile investie dans cette hostilité archaïque a pu être investie et sublimée dans des études de médiatrice familiale.

Autre exemple

Noémie est en cours de séparation, sinon de divorce. Elle a quitté son mari avec qui elle a entretenu des relations plus fraternelles que maritales. Les relations sexuelles sont impossibles en raison de son vaginisme. L’accueil d’un enfant est inenvisageable. Ses troubles sont apparus au décès de sa mère, morte d’un cancer génital généralisé.

En thérapie, Noémie apporte un rêve qui évoque les parents combinés de Mélanie Klein : « Dans un marigot, rempli d’eau sale et nauséabonde s’agitent des monstres marins, laids et agressifs ». À la suite de ce rêve, le thérapeute demande si la patiente a tenu pour responsable son père de la mort de sa mère. La patiente répond par l’affirmative et évoque les grandes difficultés conjugales de ses parents et le peu d’estime que sa mère entretenait pour les hommes.

À la suite de ce rêve qui fut un rêve charnière, cette patiente sort progressivement de sa période dépressive pour entrer dans une période d’agressivité. Le vaginisme alterne avec des troubles digestifs et cystiques qui signent l’expression somatique de l’agressivité.

L’histoire personnelle de Noémie a renforcé l’image archaïque des parents « combinés » dans un coït sadique. C’est à partir de ce rêve que Noémie pourra progressivement séparer l’image de son père et celle de sa mère et accéder à une vie sexuelle plus épanouie où un désir d’enfant prend sa place.
À ce propos André Green écrit : « La deuxième naissance est la perte qui permet au moi de naître. C’est-à-dire d’accéder au statut de moi réalité assurant la distinction d’avec l’objet. Les facteurs causes des névroses ne sont que des anachronismes c’est-à-dire des réactions au danger relevant d’une attitude infantile persistant sans raison valable à l’âge adulte par le jeu de la fixation et du refoulement de l’imaginaire de la séparation ».

Nous pouvons conclure avec Mélanie Klein : « Si le moi est capable de réparer l’objet perdu, il peut alors s’engager dans une œuvre créatrice qui contient la douleur et le travail de deuil au bénéfice de l’engendrement du symbole. Je crois que cet objet, assimilé, devient un symbole à l’intérieur du moi. »

Un tel mécanisme, pour exister ou reprendre, nécessite une grande et profonde qualité de dialogue, avec les mots et les affects du corps, qui apparaissent alors dans les cures comme des éprouvés laissés pour compte dans le développement de ces patients, mais souvent repérables par les émotions qu’ils suscitent chez le thérapeute. Une prudente verbalisation, mesurée pour éviter de simples projections de la part de l’analyste, permettra que se réintègrent ces signifiants manquant à la parole des patients.


Mélanie Klein et les neurosciences.

Enfin, concluons par l’apport moderne des neurosciences à ces questions, et nous allons certainement susciter l’étonnement de ces confrères en leur proposant qu’ils ne font qu’illustrer ces explorations géniales de Mélanie Klein !

L’origine archaïque des dissociations et des hallucinations corporelles est sans doute liée au fait que le corps, dans son image à travers l’autre, passive, n’est pas le même que le corps actif, c’est-à-dire celui de la motricité désirante pour l’enfant, qu’elle soit physique ou verbale.

À partir de là, la frustration engendrée est d’autant plus violente qu’elle est précoce, avec ses effets de retour brutaux aussi sur le sujet, freinant et troublant ses possibilités de symbolisation. On emploie ici les principes utilisés dans les analyses, les auto-analyse pourrait-on dire, de Mélanie Klein.

Tout se passe comme si le lien entre la motricité désirante, et la sensibilité, la réception de l’autre, était trop déliées, comme s’il manquait des voies associatives entre le désir d’être soi-même et la pression altruiste. C’est ce que montrent certaines études  de neurologies fonctionnelles, qui authentifient une trop faible densité des voies associatives (le gyrus cingulaire) chez ceux qui hallucinent. Bien entendu ces études ne tranchent pas quant à savoir si cela est primaire ou acquis. En effet on sait aussi par d’autres études, de plus en plus nombreuses, que le cerveau est constamment modifié par ce qu’il vit : son développement est épigénétique, tout au long de la vie…
Ces études rejoignent les travaux de M.K. en ceci que ce sont justement les réactions parfois brutales des petits aux frustrations qui relient à la fois leur être aux autres, mais aussi leur zones perceptives cérébrales à leur motricité et ses effets.  L’abandon, faute de réussite, de ces ébauches de dialogue, implique une double dysharmonie, celle du lien externe entre le sujet et l’autre et celle du lien interne au cerveau entre les zones de soi (en gros cortico-hypothalamiques), de l’être et de l’autre (les mémorisations perceptives, temporales), de l’image de soi, qui est précisément assimilable à ce gyrus cingulaire qui ne se développe alors pas mieux que la relation elle-même !

La neurologie illustre bien ces fonctions, puisque le corps est lui-même représenté dissocié en homoncule moteur et sensitif, lesquels sont reliés par ce gyrus cingulaire aux zones du langage  !

Les colères retournées contre lui de l’infans, si elles sont trop nombreuses et violentes, si elles n’inaugurent pas un processus de liant rassurant et agréable à fonction peu à peu symbolisante, aboutissent à un déficit de lien fluide entre soi et l’autre, et altèrent alors la capacité même de symbolisation associative, qui représente précisément cette fluidité. Ces idées largement kleiniennes ont ainsi une illustration neurologique, puisque le cerveau se développe en raison de son fonctionnement même ! Ceci explique aussi la longue durée des cures, parfois, puisqu’il faut aussi que les circuits cérébraux reprennent leur place peu à peu. Ceci dit, on est souvent étonné de cette temporalité, qui est en fait très variable d’un sujet à l’autre, et en fait peu prévisible, heureusement d’ailleurs : un sujet humain n’est pas manipulable, même par un désir thérapeutique.

Conclusion

Revenons au plus important de ce que nous a inspiré le travail de Mélanie Klein
L’espace entre soi et l’autre, entre l’enfant et la mère, n’offre de possibilité symbolisante que s’il est investi dans une dynamique plaisante de jeu . 
L’épreuve dépressive proviendrait du sentiment d’avoir perdu le bon objet par sa propre capacité de destruction. Ce qui entraîne la culpabilité, support archaïque de toutes les culpabilités. Cette période est une étape importante dans la construction du moi « où l’enfant opère une synthèse des divers aspects de l’objet et de ses sentiments envers l’objet », Winnicott. Amour et haine se rapprochent dans son esprit et l’angoisse qu’il en ressent relève de la crainte du mal qu’il pourrait causer tant à l’objet intérieur qu’extérieur.
Le culte de la mère s’inverse chez Mélanie Klein en matricide fantasmatique. C’est la perte de la mère qui revient pour l’imaginaire à une mort de la mère. À partir de là s’organise la capacité symbolique du sujet : « Il faut se déprendre de la mère pour penser », « Se séparer de la mère devient la condition « sine qua non » pour accéder au symbole ». (Julia Kristeva, Mélanie Klein, p. 212)

Alors opposer le plaisir du jeu, du chant, des mots à la violence des pulsions précoces est la condition forte de l’accès à une symbolisation ouvrant à un vrai destin social et langagier, ce que n’a pas assez dit M.K., piégée par une trop grande fidélité aux thèses freudiennes d’organicité.
C’est la transposition de ces étapes obscures de l’enfance aux moments transférentiels nous mettant aux prises avec des traits psychotiques qui permet sans doute à l’analyste de s’y repérer tant que faire se peut dans ces moments complexes de cures analytiques. 
C’est ce que m’apprit aussi cette patiente, aux prises avec des silences anxieux fort prolongés pendant les séances, quasi autistes, en m’expliquant plus tard, quand elle en fut sortie, que ma seule efficacité, de son point de vue, fut que ma voix la berça… S’introduisît ainsi dans la cure, à mon issue, le véhicule même d’une symbolisation plus harmonieuse pour elle. Il est probable, si je l’avais aperçue, qu’une telle régression m’eut inquiété à l’époque, où j’étais plus lacanien que maintenant, où je tente plus humblement d’être moi-même dans l’arène de la théorisation psychanalytique, afin qu’elle ne soit pas une terrorisation psychanalytique, comme on le voit trop souvent en beaucoup de lieu où, peut-être, l’apport Kleinien est trop méconnu des confrères…
Opposer dans ces types de transfert une douce fermeté aux violences archaïques permet alors à l’inventivité symbolique de se manifester à nouveau pour favoriser l’émergence d’un sujet singulier. Ce n’est pas un hasard si ces praticiens plus souples que rigides que furent Ferenczy, Klein, Winnicot permirent aussi chez leurs élèves plus d’inventions théoriques que de répétitions souvent stériles de l’œuvre d’un maître, que ce soit Freud ou Lacan… Comme par hasard, les premiers furent plus efficaces pour le traitement des traits psychotiques que les seconds.



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