La dissociation



La nécessité dissociative

Il n'est pas inutile de commencer par l'inverse de la dissociation pour situer la manière un peu inhabituelle dont cette question va être abordée dans le présent travail.
Tout ce qui est unité totalisante, illumination, atteinte d'une sagesse absolue, parousie, extase, grâce vient précisément par nature supprimer la dissociation inconscient/conscient. Cette lutte contre la re-présentation du monde est une révolte contre la dissociation. La conscience elle-même serait une conséquence de l'espace entre le réel et sa représentation, de leur dissociation. Sa suppression est l'enjeu mystique..
L'unité totalisante du monde cesse de l'être dès qu'elle est représentée, par exemple lorsqu'on l'appelle Dieu! On constate dès lors qu'on peut y croire ou non, la dissociation entre le nom de Dieu et ce qu'il représente permettant la conscience et le choix.
A défaut de cette représentation de la totalité du monde, on l'habite sans conscience, dans un univers en fait minéral, puisque nous allons voir que la dissociation est probablement une caractéristique du vivant.
Bien entendu, depuis quelques siècles, cette représentation du monde dans lequel nous nous agitons, au fur et à mesure de l'évolution du langage et du savoir, a pris d'autres noms que Dieu!  Qu'importe, elle continue à jouer alors ce rôle central de nous séparer du monde sensible, de nous dissocier de lui afin de le penser, comme l'image de nous, comme nos dénominations nous éloignent de notre unité sensible afin d'être conscient de nous-même. Être dans le monde et être au monde ne sont pas du tout équivalents!
Ainsi, dissociation et conscience sont une seule et même chose, espace fondamental qui nous permet à la fois de nous penser et de penser le monde. 
D'ailleurs, étymologiquement, Dieu  viendrait d'une racine Indo-Européenne, dyew , désignant le cosmos. Le langage humain permettant l'invention de l'arbitraire, il autorise un monde parallèle au monde réel dont il est dissocié par nature.. L'invention de Dieu et l'invention du langage ne seraient alors qu'une seule et même chose, simple produit de la spaltung signifiante, ici à propos de l'univers lui-même. L'invention, par l'homme, de Dieu serait une « thérapie temporaire »liée à la nécessité de la dissociation pour penser le réel. 
C'est une condition forte de notre présence consciente au monde réel, expliquant la large prééminence des délires mythiques dans les dissociations pathologiques : puisque ce qu'on appelle dissociation pathologique, dans la thèse ici proposée, ne serait que le retour de ce besoin dissociatif : lorsqu'il est empêché, interdit, impensé, il va massivement faire retour dans son origine la plus philogénétique. C'est que l'homme ne disposant pas de suffisamment d'instincts, ou plutôt , ayant expérimenté qu'une lecture instinctuelle du réel devient rapidement contre-productive, s'en est abstrait, lui substituant la distanciation opérée par la verbalisation altruiste.


Les diverses dissociations

Mais il est plusieurs façon de penser, donc aussi autant de modalités dissociatives différentes.
Ainsi, le débat sur l'existence de deux pensées distinctes, linguistique et non linguistique, n'est-il pas l'ébauche de la question de l'habitat dissocié de l'être humain, dès lors qu'il est un animal culturel? S'il n'est apparemment pas de problème pour supposer une pensée linguistique, la difficulté survient, habituellement, si on aborde l'autre bord de ce que certains n'appellent même pas pensée. Au point que le développement lacanien de la psychanalyse ne suppose, in fine, qu'un développement propre au signifiant dans le jeu de la pensée. 
Commençons par définir les termes, et qu'appelle-t-on pensée? Je la définirais comme un arrêt ou un décalage de l'action au profit de sa représentation. Un des intérêts de cette définition est qu'elle étend le domaine de la pensée au monde vivant, donc à la pensée non linguistique. Ce regard sur la pensée en fait donc tout simplement une caractérique du vivant, qui doit penser le milieu pour survivre, grâce a une séparation, une dissociation entre minéral et vivant originelle de toute pensée, et, on le voit, de toute vie. Il faut insister sur le fait que, dans ce raisonnement, dès qu'il y a du vivant, il y aurait de la pensée... A ne pas confondre avec la structure, qui est présente dès qu'il y a matière, mais sans la dissociation caractéristique de la vie.
C'est ainsi que dès que la mémoire existe, elle signe l'existence d'une représentation. On peut en effet remarquer qu'elle est synonyme de la vie même, puisque l'adn est une forme de représentation des nécessités adaptatives de la cellule face aux variations du milieu, car  c'est une forme de mémoire d'événements ayant donné lieu a une sélection chromosomique  permettant des adaptations nouvelles. De ce point de vue, la pensée serait un effet de la séparation entre un organisme et le milieu, et naîtrait dès ce moment là. La dissociation, déjà, entre certaines molécules et les autres implique, pour qu'elle se maintienne, une "pensée" des variations, qui s'incrit dans le patrimoine génétique et opère en fonction de divers stimulis. La complexité de l'adn est, en soi, un système de représentation de diverses occurences de la réalité, indépendament de leur présence immédiate aux abords de la cellule vivante. Au fond, s'ils se dévoilent au  fur et à mesure des rencontres de la cellule, c'est qu'ils sont là auparavant potentiellement, dans la complexité de génome. Ils sont en quelque sorte ainsi "pensés", en pure potentialité. Et, de fait, si la cellule rencontre une occurence non prévue par sa génétique, sa pensée, une catastrophe est prévisible, prémisse d'adaptation nouvelle et de complexité croissante du génome, de la pensée pour les générations survivantes et remaniées.
Qu'une cellule soit adaptée à son milieu est déjà le produit d'une "pensée" des variations entre les deux, lié à la dissociation entre le minéral et le vivant.
L'adaptation vivante qui permet d'observer de remarquables réponses entre stimulis complexes et réponses qui ne le sont pas moins fait jouer un temps d'analyse et d'élaboration des actions, qui n'est pas nul, même s'il est souvent rapide. ll représente l'ébauche d'une pensée organisée non linguistique, que j'assimile ici à sa représentation chromosomique. L'arc réflexe en est l'exemple le plus simple. 
Déjà à ce stade, deux effets opposés existent : si cette dissociation permet l'adaptation à un changement, une première pathologie lui est aussi associée. En effet, le déclenchement inapproprié de la fonction en cause peut aussi causer la perte de l'organisme... Par exemple, une paramécie peut aussi bien sortir du milieu favorable par son mouvement cilié, qu'elle peut s'y maintenir. D'une façon beaucoup plus complexe, le toxoplasme inscrit dans son génome une molécule qui, lorsqu'il infeste une souris, modifie ses comportements cérébraux de répulsion et d'attirance, de sorte qu'elle recherche .. le chat, lequel en ingurgitant cette souris qui se précipite sur lui permet au toxoplasme de poursuivre son cycle. Le parasite autonomise en quelque sorte l'instinct réflexe de l'animal, le détournant de son but de survie. Cela est rendu possible par la dissociation entre le plan complexe de l'instinct et celui d'une présence immédiate et réflexe au monde. Le toxoplasme utilise et détourne la dissociation entre les plans instinctuels et réflexes...
Une autre forme de pensée devient plus évidente dès l'apparition de l'imaginaire proprement dit qui est probablement concomitante du développement du cerveau. Dès ce moment, en effet, le traitement des données perceptives se complexifie au point  qu'une représentation de l'extérieur devient nécessaire. Cela suit donc logiquement l'apparition d'une mobilité complexe. En effet, si on bouge beaucoup et vite, le monde change, et l'accord entre le monde dont on a besoin et le monde réel doit être réévalué sans cesse. Ce monde stable dont on a besoin pour circuler est l'imaginaire.
Ce saut est lui aussi progressif, entre les cils de la paramécie évoquée plus haut qui ne permet qu'un très léger mouvement dans un milieu hyperstable, dont les variations possibles sont très étroites et aléatoires et les pattes des insectes, les nageoires des poissons qui les amènent à des changement de milieu considérables et fort risqués. Se met alors en action ce deuxième organe régulateur de l'action du vivant, outre l'adn, qui est le cerveau, ou plutôt les ganglions nerveux, qui en sont l'ébauche.. On passe d'une mémoire biologique du réel, l'ADN, à une représentation directe de celui-ci, introduisant une nouvelle dissociation entre le monde réel et le monde virtuel des représentations imaginaires.
C'est alors une autre dissociation, interne, qui apparaît, entre les deux centres décisionnels, qui ne vont pas toujours être d'accord entre eux, les chromosomes et le cerveau. L'instinct, en tant qu'automatisme biologique tenant fondamentalement aux gènes, se redouble d'un apprentissage neurologique, là dont les intérêts peuvent converger ou diverger. Le papillon ne va pas tenir compte de la chaleur qui va le détruire, en raison du leurre que ses ganglions nerveux lui commandent de suivre, confondant la lumière de la lampe avec son repérage instinctuel de la lune..
L'homme, déjà clivé de l'intérieur par les instances biologiques dont nous avons parlé, redouble ces clivages par l'expérience du langage et de la parole, ce plan externe qu'il fait cependant comme il peut sien dans le statut de parlêtre, ne pouvant fonctionner ailleurs que dans la spaltung fondamentale liée à l'existence du signifiant.
Un autre abord de cette dissociation plus spécifiquement humaine se déduit du travail de Bion sur les fonctions Alpha et Bêta, dont on va voir qu'elles peuvent se lire en introduisant imaginaire et symbolique.
La prématurité de l'homme entraine ce secours de l'autre, qui vient comme une nécessité supplémentaire à l'imaginaire pour que s'organise peu à peu la structure humaine. L'inorganisé est cet éprouvé qui vient parler de la totalité de l'être, entité qui n'est jamais totalement représentable. Si la théorie de Lacan pose l'imaginaire comme une conséquence directe du symbolique, ce qui n'est guère contestable, cet inorganisé participe aussi de cette dimension. Le monde interne des affects désorganisé, sans causes externes, vectorise le déploiement imaginaire, à travers les cristallisation symboliques organisantes externes, amenées par l'autre. Parler d'auto organisation à cet endroit risque de faire disparaître cette tension, essence même du transfert, dont on voit que dans cette définition, il est une nécessité constante tout au long de la vie, puisqu'il participe de la permanente réorganisation symbolique, même s'il passe sans cesse de l'autre à la langue et inversement.. 
Dit autrement, notre absence de causalité interne, liée à notre absolue singularité, crée une constante dissociation entre le plan symbolique et l'imaginaire, source de pensée inventive.
Celui ci tient son existence même de la dissociation originelle entre la fonction bêta qui est au centre interne de l'être totalisé, mais non représentable, et la fonction alpha, organisante et symbolisante, représentable, mais extérieure à l'individu, altruiste, passant peu à peu du giron parental à la langue elle-même.
Tout l'enjeu de l'accès au langage et à la subjectivité tient à la nature de cette dissociation : trop large, le risque se court que chaque domaine évolue pour son propre compte, trop étroite, et l'invention de soi ne sera guère possible, avec là aussi un fort risque psychopathologique, plutôt du versant paranoïaque.
Une autre façon de saisir cette question est de la prendre par certains éléments de la théorisation freudienne et lacanienne.  Lorsque moi, ça et surmoi sont introduits, la raison n'est pas de l'ordre de la cohérence, mais de l'incohérence : ce sont les conflits entre les instances qui signent leur existence. C'est parce que leurs visées ne sont pas toujours congruentes qu'ils apparaissent. Si elles existent, c'est qu'elles sont dissociées! La première topique supposait aussi des clivages, entre conscient, inconscient et préconscient, mais pas tout à fait de la même façon : la cartographie en était trop simple, et ne pouvait correspondre à la réalité clinique. Elle ne faisait pas suffisamment placé à la circulation constante entre les instances, rétablie par les définitions plus floues de la seconde topique. 
Enfin, la révolution structurelle des années 30 amena à la culture générale ces dissociations fondamentales, à savoir la prise en compte du structuralisme, en ethnologie, en linguistique, et finalement en psychanalyse : chez l'homme, comme pour le groupe social toute expérience interne est ainsi externalisée par l'existence du plan symbolique. 
Exploiter ces dissociations dans les productions humaines fut l'œuvre de la fin du 19° et du 20° siècle, démarche complètement différente et beaucoup plus féconde que celle qui précède de plusieurs siècles et nommée classicisme. Celui-ci est en fait une insistance rigide sur l'unité (nécessairement religieuse alors..) de l'humain. 
De ce point de vue, surréalisme et structuralisme sont une seule et même chose, ou plutôt les deux faces de la même médaille, qui fut de peu d'années précédée par le mouvement impressionniste, dissociant lui formes, couleurs et lumières, dans des métaphores artistiques, et non plus simplement linguistiques, qui font encore beaucoup penser... Cette extension de la définition de la métaphore au delà de la langue est centrale dans toutes ces avancées sur la dimension dissociative.


Dissociations et heterologie.

On voit facilement que tous ces plans, qui n'existent que parce qu'ils se dissocient les uns des autres sont dans des relations hétérologues, c'est à dire qu'ils permettent souvent des synergies, mais aussi quelques antagonismes à l'occasion. S'ils sont fait pour s'articuler le plus souvent, il arrive aussi que chacun évolue pour son propre compte, au détriment des autres. Tout système, même s'il est créé pour en faire fonctionner d'autre, à son énergie propre, dont certains effets autonomes peuvent le faire dévier de sa fonction première..
Cette autonomie relative des plans, donc leur fonctionnement hétérologique, permet que des événements situés dans un de ces plans, par exemple le plan du symbolique, résonnent presque directement dans cette dimension chez d'autres sujets, ouvrant l'univers de la communication en même temps que celui de la subjectivité.. Communication dont il reste prudent de poser, comme Lacan le soutenait, qu'elle se faisait d'un signifiant l'autre, donc dans le plan du langage, et non d'un être à l'autre.
Il est quelque peu vertigineux d'apercevoir que l'éthologie moderne à détrôné l'homme de cette place exclusive, en témoigne l'expérience ahurissante suivante, effectuée chez des animaux qui possédant vraisemblablement eux aussi un bagage symbolique. On sait en effet que les dauphins possédant vraisemblablement des noms et des prénoms! On sait moins qu'ils connaissent aussi musique, en tout leurs cousins encore plus évolués que sont les orques.. La communication inter espèce devient alors possible, précisément grâce à cette dissociation hétérologue des plans, comme le récit qui suit le suggère..
Patrice Van Eersel             Jim Nollman et les orques


Pendant deux jours, il joue seul, essentiellement de la guitare électrique, à bord de sa minuscule embarcation. Du folk, du rock, du reggae... Les longs miaulements de son instrument résonnent des kilomètres à la ronde. Mais rien ne bouge sur les eaux lisses. Le soleil tape, l'attente dure. Sur la berge, sa femme ramasse d'invraisemblables bouts de bois que l'eau a longuement sucés avant de les rendre à la berge. Soudain, au soir du troisième jour, deux ailerons géants fendent l'eau à quelques dizaines de mètres. Les deux premières orques de Jim Nollman ! Une vague de chair de poule lui parcourt le corps. Il redouble d'énergie, se met à changer de rythme toutes les trente secondes, pour tenter de trouver celui qui accrochera les colosses. Ces derniers font, un tour très large du canot et disparaissent. Mais dix minutes plus tard, ils sont à nouveau là et, cette fois, ils s'approchent à une vingtaine de mètres et s'immobilisent un instant, avant de disparaître à nouveau. Comme si les seigneurs des mers n'accordaient pas leur attention à n'importe qui. Ils vont observer Jim de loin, partir, revenir, écouter. Plusieurs fois. Le quatrième jour enfin la communication s'établit et Jim, ébloui, entend le chant des orques. Quelque chose  entre une trompette surpuissante et aiguë et un ballon de baudruche géant, que l'on ferait crisser sous les doigts. Côté air de scène, on les entend à deux kilomètres. Côté eau sans doute beaucoup plus loin. Mais ce qui frappe le plus Jim, c'est que les orques lui répondent!


     A la différence des loups, aux chants cristallisés dans des formes immuables depuis la nuits des temps, les orques improvisent. en harmonie avec la guitare! Jim lance un accord, les orques s'alignent. Mieux: ils participent carrément à des constructions musicales. Par exemple Jim fait miauler sa guitare en saccades de 2-3-2-3-2-3, une orque lui répond 1-2-1-2-1-2. Puis Jim l'imite et, d'un coup, c'est l'orque qui se met au 2-3-2-3-2-3. Ou alors ils montent un triangle, jim jouant trois coups, l'orque deux, Jim un, l'orque rien du tout. Souvent, c'est l'orque qui part la première, dans une modulation complexe. Immédiatement, Jim essaye de l'imiter, il sort de sa guitare un son maladroit, imitant de loin celui du cétacé. Celui-ci à son tour, imite Jim, c'est-à-dire qu'il reproduit exactement l'imitation bancale que le musicien vient de faire de lui...


      Un jour, les orques sont toute une bande, leurs ailerons gigantesques dressés vers le ciel, faisant cercle autour de lui. Revêtu d'une combinaison, Jim saute dans l'eau glacée. Dessous, il voit le cercle fantastique qui l'observe, à dix mètres. Tout d'un coup, une petite orque d'à peine quelques quintaux lui fonce droit dessus. Jim croit mourir de peur. Mais l'adolescent orque, comme soudain frappé par un coup de sifflet, stoppe net à trois mètres du musicien, l'évite mollement et rejoint les autres, qui n'ont pas bronché. Une sacrée décharge d'adrénaline. Jim a le coeur qui bat à cent cinquante! Il se hisse à la hâte dans son canot, essaye de se calmer. Alors, pour la première fois, un vieux mâle gigantesque s'approche de la frêle embarcation et se présente à l'homme ventre en l'air, signe d'une volonté pacifique affichée. Il salue Jim d'une longue série de sifflements et de cliquètements entremêlés. Jim comprend que le vieux est venu excuser la jeunesse un peu excitée qui lui a foncé dessus, et il redescend dans l'eau. Il n'y aura plus jamais d'incidents de ce genre aux concerts de Jim Nollman et des orques. Car cette expédition va devenir une institution. Chaque été, de 1978 à 1988, Jim et Kathy Nollman, accompagnés bientôt de leurs deux petites filles et d'un groupe de quelques artistes et chercheurs amis - les fondateurs d'Interspecies Communication -, vont renouveler leur festival. Les plus beaux concerts ont lieu au mois d'août, juste avant l'aurore. Dans la nuit phosphorescente, le canot se rend au lieu fixé la toute première fois, toujours le même. Souvent les orques sont déjà là. On les devine faiblement. De lourds remous, quelques chuintements mouillés, souvent rien. Et tout d'un coup le concert commence. Qui joue le premier? Cela dépend. Le concert le plus réussi fut ouvert par la musique des orques.


Le cinquième rêve, poche, p. 67-68
On lit bien dans ce témoignage incroyable combien l'autonomie d'un plan, ici le plan musical, sa relative séparation, dissociation, des autres plans chez l'homme et chez l'orque, permet une circulation métonymique dans ce plan, autorisant une forme de reconnaissance entre ces deux espèces différentes.


La clinique de la dissociation

La dissociation pathologique, la dépersonnalisation, est alors une conséquence logique de la fixité du moi. Ce qui se dissocie est l'espace inhabité entre l'être, toujours mouvant, et le paraître, fixe, au lieu qu'il soit un espace d'échange entre les dimensions hétérologues de l'être. La dissociation clinique tient au fait de ne pouvoir abandonner aucune logique, donc d'être dans l'une au détriment absolu des autres. Circuler, c'est choisir, donc lâcher, abandonner partiellement. Or, il est impossible de lâcher même partiellement une logique incastrable, de vérité : en effet, si on le fait, on en est exclu, ce qui équivaut à une disparition de la scène sociale ou familiale liée à cette logique. 
Au contraire, une logique limitée, castrable, c'est à dire pensant ses frontières, ses axiomes, laisse la place à d'autres, donc rend possible une circulation, un passage de l'une à l'autre. L'absence ou la présence d'une circulation hétérologique des logiques subjectives est la frontière psycho pathologique majeure de la dissociation.

Si l'hallucination répond d'un besoin de nouveau référencement, invente un cruel point de capiton là où ils font dramatiquement défaut,  l'impossibilité de la capacité dialogique hétérologue est par contre au centre du processus de dépersonnalisation.
On est dépersonnalisé dès qu'on cherche à exister malgré l'autre, à se maintenir, à rester identique, à garder un moi stable.
Cette rigidité du moi est la cause majeure de la dépersonnalisation, puisque, le remaniement entre symbolique et imaginaire devenant impossible, chacun évolue pour son propre compte. La dépersonnalisation est l'impossibilité de vivre la dissociation, par défaut de capacité hétérologue
On ne peut halluciner et être dissocié en même temps, puisque l'hallucination remplace précisément la souffrance du dialogue manquant. Elle est une mauvaise réponse à la vraie question de la dissociation pathologique. L'oscillation peut être très rapide, et les basculements sont alors liés aux acmés de souffrance que provoque l'habitat de la vérité, par exemple la vérité de la voix entendue, appelée pour rétablir la continuité psychique et cérébrale, face à l'angoisse dissociative créé par l'espace abyssal existant entre la subjectivité et le discours réel dont dispose le sujet. Ceci explique d'ailleurs que les voix en question sont souvent hostiles et violentes : ce sont précisément les éléments de discours dissociant dont dispose le sujet qui constituent son habitat de langage. Il prend en quelque sorte ce dont il dispose pour tenter de reconstruire.. Dans l’hallucination, c’est le surmoi qui s’entend, seul registre de parole constituant le sujet.
Ainsi l'hallucination crée avec ses moyens de fortune un dialogue interne là où fait défaut le dialogue externe. Dans le délire qui accompagne la dissociation, la place de l'autre, qui s’entend littéralement, est manifestement très loin de la réalité du sujet
On a vu dans le travail sur l'hallucination en quoi cette place de l'autre à travers la voix, va bien tenter de restructurer l'appareil psychique, l'échec de ce patch est lié au fait que dans cette restructuration, la castration la dialectique et la dialogique sont absents, remplacés par un surmoi effrayant.
L'échec de cette tentative tient au fait que le plan du leurre altruiste représenté par la voix de l'hallucination est le surmoi.

Lorsque le dialogue redevient référentiel, dans une dialogique hétérologue, ou la circulation reprend entre les plans normalement dissociées de la personnalité, lorsque le remaniement redevient possible avec un autre réel, par exemple le thérapeute, lorsque le surmoi s’assouplit et se rapproche du sujet, le moi cesse peu à peu d'être fixe, externe, faux et la psychose n'est parfois plus nécessaire et a fini son processus de restructuration.


La question que pose la dissociation pathologique n'est donc pas qu'elle disparaisse, mais qu'elle se fasse autrement.
Au lieu que les logiques subjectives s'isolent entre elles, et se dissocient complètement les unes vis à vis des autres, au nom de leur vérité incastrable respective, elles ont  à reprendre leur travail de remaniement entre la sphère affective et la sphère logique d'une part, entre soi et l'autre d'autre part, pour le dire vite..
On comprend alors que la fonction principale de ce qu'en psychanalyse on appelle castration est en réalité une possibilité d'articulation entre instances différentes, dont le masculin et le féminin, mais pas que. Dès lors que chaque logique de l'être présente des failles, des limites, des creux,  des trous, alors le relais devient possible d'une logique à l'autre, la circulation existe. La dissociation, lorsqu'elle est le fait de logique castrables, permet le mouvement, le remaniement, l'adaptation au monde.

C'est que la circulation hétérologique est une nécessité pour la fonction la plus éminente de l'humain, la principale caractéristique du désir, qui est l'invention. Passer d'une logique à l'autre est une étape nécessaire pour pouvoir inventer.
On peut prendre l'exemple en mathématique des nombres imaginaires, dont la logique pourtant absurde au départ permet de résoudre des problèmes qui ne trouvent pas leur solution en logique réelle. Ainsi, postuler que racine de -1 existe, dénommée i (illogique au sens ou un carré est toujours positif, puisque + par + fait toujours autant + que - par -), permet cependant de résoudre de nombreux problèmes tout a fait concret de physique électrique..
Plus simplement, nombreux sont ceux qui ont besoin de s'endormir devant un problème ardu pour que la solution se montre au réveil, tel Newton. Bachelard en a fait une remarquable causerie, dans laquelle il montre bien la complémentarité des logiques du rêve et de la veille, "Le dormeur éveillé". L'articulation hétérologue est particulièrement saisissante dans ce texte sur ces deux dimensions de l'être. 

La fonction symbolisante du rêve en est un autre exemple, qui reprend des éléments de la veille pour les intégrer autrement, chaque nuit, dans le registre symbolique à disposition du sujet. Il est possible que le cauchemar soit l'échec de ce processus, comme le traumatisme montre l'échec de la correspondance entre réalité et symbolique sur quelques points aigüs. Cette circulation d'un plan à un autre permet clairement, dans le cas du rêve réussi, le remaniement, à la fois du registre symbolique, et donc celui aussi du périmètre de circulation dans le réel.
Un exemple de rêve structurant : telle patiente, par exemple, prise dans un très ancien vécu dissociatif, toute sa sphère désirante ayant été massacrée par des parents hyper rigides et des rencontres sexuelles violentes ensuite, va rêver qu'elle est dans une boîte en carton, avec son analyste, séparée par une vitre. Laquelle disparaît, permettant que chacun caresse tour à tour l'autre, dans un face à face des visages.. 
La dissociation dure, pathologique, ne disparaît pas, elle est remplacé par une dissociation douce entre soi et l'autre, métaphorique. C'est que le désir de guérir complètement de la dissociation est aussi ce qui rend malade, comme si être soi, être authentique était totalement possible... Ainsi, vouloir guérir absolument de la dissociation, c'est vouloir faire se rejoindre le narcissisme et l'autoconservation, ou dit autrement le moi et le soi. Heureusement, en fin de compte, la dissociation existe toujours entre ces deux plans principaux. L'imaginaire vient alors, dans l'espace thérapeutique, à travers le dialogue métaphorique, tenter de rendre homologue ce qui est hétérologue. Cet effort dont le but n'est jamais atteint fini par restaurer le style d'être du sujet..
On ne peut être que dissocié entre l'être, l'image et le langage. Mais on peut aussi l'être agréablement, comme le montre le rêve de cette patiente, grâce au fonctionnement métaphorique retrouvé. 

Aussi tous les discours excessivement normatifs sont-ils logiquement producteurs de psychose. Que cette norme soit médicale, psychiatrique, psychanalytique, elle va aboutir à l'écrasement subjectif si elle s'impose comme unique objet. Elle aboutit à l'aplanissement entre l'être et sa représentation, faisant sauter la barre du signifiant, rabattant le symbolique sur le réel, ne faisant plus la part du mot et de la chose, faisant sauter toute castration.
De nombreux cas de patients à dissociation pathologique montrent des familles dans lesquelles les discours rigides, normatifs, non communicants entre eux, ont été largement dominants, ou en tout cas vécus comme tels.  La schizophrénie peut alors être entendue comme une intériorisation dans l'être de cette structure familiale à plans clivés dépourvue de circulation hétérologue. Un exemple est donné par Laing « Je voudrais donner ici une idée du nœud dans lequel se trouvait bloqué un jeune homme de vingt-trois ans lorsque je l'ai vu pour la première fois. Je le présente comme un exemple de l'intériorisation d’une situation familiale impliquant plusieurs générations et conduisant encore à un diagnostic de schizophrénie. Bien entendu, je simplifierai énormément les choses. Ce jeune homme se fait de lui-même l'idée suivante: Côté droit, masculin; côté gauche, féminin. Le côté gauche est plus jeune que le côté droit. Les deux côtés ne se rejoignent pas. Détails fournis par la psychanalyse et d'autres sources : Sa mère lui a dit qu'il ressemblait à son père, son père lui a dit qu'il ressemblait à sa mère. Conséquemment, d'une part (ou, comme il disait, par son côté droit) il était homosexuel passif et d'autre part (son côté gauche) une lesbienne mâle. »


Notons que ce processus est  l'inverse de celui proposé par Lacan à travers ses points de capiton.
Il supposait dans que le sujet "tenait" dans l'infini défilé des signifiants par des traits fixés ponctuels.
Il le dit dans la séance du 6 juin 56, lorsque par exemple il s'avance à dire : «[…] je n'en connais pas le nombre, mais ce n'est pas impossible qu'on arrive à le déterminer, ce nombre de x, de points d'attache fondamentaux entre le signifiant et le signifié, minimum de structuration essentielle entre le signifiant et le signifié qui est nécessaire à ce qu'un être humain soit dit normal […]» (version sténotypie).
L'intuition de Lacan à cet endroit est forte, et je serais enclin à penser que ce nombre minimum corresponds précisément aux signifiants du corps, de la nomination du corps entier à celle de ses parties, en particulier sexuelles, outre son nom propre.
On pourrait supposer que se trouve là le socle qui permettrait au sujet de parler d'un lieu d'énonciation défini, non dissocié, d'avoir un point de départ et de repérage, pour lui et les autres, dans le déroulement des significations.
Le mot et la chose, là équivalents, seraient liés, dans un minimum vital de structure psychotique indispensable à l'existence du sujet, lui permettant de supporter la dissociation signifiante du trajet humain.
Sauf que là aussi, si ce point de capiton est trop serré, s'ils sont trop nombreux,  la psychose clinique n'est en fait pas loin. Si une dissociation minimum ne reste pas en place entre les affects du corps et ses représentations, le vivant cesse de pouvoir remanier le discours, puis le dialogue. Je rappelle que les seuls signes cliniques constants du trait psychotique ne tiennent ni à la structure du cerveau ni à la génétique, mais à la structure même du dialogue, qui cesse alors d'être une dialogique hétérologue...
Désir et dissociation sont liés : si le désir est sans objet, c'est que soi et l'autre réunis ne forment jamais un objet rassemblé, l'agalma de Platon critiqué de ce fait par Lacan.
De là il se déduit que la seule base solide de l'identité serait le minimum de noyau psychotique présent chez tout humain.. Peut-être a-t-on là une base d'hypothèses quant au goût de la guerre chez les humains à l'identité fragile. A l'impossibilité de l'échange hétérologue se substitue le rêve de domination monologique, ou l'espace entre soi et l'autre est écrasé par le désir ou hélas la réalité belliqueuse, qui permettrait de redevenir magiquement et massivement soi..
La dissociation pathologique peut alors se comprendre comme une nécessité d'être impérieuse, tellement impérieuse qu'elle n'autorise plus aucune dissociation hétérologue. C'est une recherche de vérité absolue faute de vérités partielles, de points de capiton suffisants.
C'est sans doute dans ce genre de cadres que se rangent certaines tentatives de trouver la "vérité", souvent à l'aide de drogues hallucinogènes, comme ces psychiatres qui, dans les années 60, Delay, Lang entre autres, cherchaient diverses "révélations" sur les états dissociatifs par ces drogues, la psylocybine par exemple. Ces tentatives d'éclairer les dissociation par quelque chose qui ne le serait pas paraissent donc toutes vouées à l'échec, pour autant que cela ferait aussi sauter la fondamentale dissociation entre signifiant et signifié.

Pour revenir à la santé  psychique, pour autant qu'elle puisse exister comme un objet compact lui-même non dissocié, ce dont je doute, elle serait donc très exactement liée à la capacité de se mouvoir dans les conflits hétérologues générés par les dissociations structurelles de l'humain, voire comme pour les mouvements d'idées et artistiques que je viens de citer, au plaisir d'inventer en circulant entre ces plans et clivages de l'humain et de sa culture...

En réalité, donc, la seule voie qui conduit à ce que la dissociation physiologique de l'appareil psychique n'aboutissent pas à une dissociation pathologique est représenté par les capacités de remaniement des différents plans grâce aux influences réciproques qu'ils ont les uns sur les autres.
Le sentiment d'identité n'est pas un objet qui s’atteint, mais un processus dynamique, sans cesse changeant. Lacan l'avait intuitionné lorsqu'il posait qu'un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. Il représentait ainsi un vecteur, et non pas un objet..

Le sentiment de cohérence subjective est du au remaniement du moi par le soi et du soi par le moi ou dit autrement de l'auto conservation par l'ego, du narcissisme par l'autoconservation, du surmoi par le moi, dans les deux sens. Le ça prend sa part dans le remaniement, même si c’est d’une façon différente : s’il est essentiellement émetteur, il n’empêche qu’il est une émanation du corps, lequel est affecté de toutes sortes de façon par la parole… Si le ça n’a pas d’autre causalité que lui-même, son existence est également constamment modifiée par l’environnement réel et humain.

Ainsi c'est une castration ubiquitaire qui autorise le sentiment d'identité non exagérément pathologique : il faut pour que la dimension auto conservatoire puisse se remanier qu’elle puisse sacrifier quelques éléments d'elle-même au profit du narcissisme et également que ce narcissisme puisse abandonner de son côté quelque chose au profit de l'autoconservatoire.
La castration chez soi et chez l'autre est ce qui permet le dialogue, comme le montre Francis Jacques dans son étude remarquable sur la structure du dialogue, "Dialogiques" mais aussi comme l’illustrent les configurations familiales qui produisent de la dissociation clinique : on y constate toujours la dominance d'un discours incastrable, sans sacrifice aucun de part et d'autre.
Ce que j'appelle discours incastrable est le discours de vérité. Dire le vrai, être dans le vrai, voilà la condition nécessaire et suffisante pour que se supprime la subjectivité!!! Les supports de ce travail que sont le livre L'Avalée des Avalées et le film Léolo montrent cet aspect pathogène du dialogue à l'évidence...
«  Je ne veux pas subir, je veux frapper » dit Bérénice, héroïne de ce roman, décrivant bien le statut essentiellement non dialogique du discours échangé dans cette famille.
Après une nième scène de ménage entre ses parents qui échouent constamment à articuler leurs différences, Bérénice fait un rêve : « Ça les reprend. Ils se repenchent sur leur passé. Je fais un cauchemar. Tout est blanc ici, d'une blancheur éblouissante. Les colonnes sont blanches. Il y a une chaise. C°est une chaise blanche, d’une blancheur éblouissante. Et tout est à moi, tout m'appartient. Il y a des filles debout devant les fenêtres blanches, des filles qui n'ont presque rien sur le dos, comme Mingrélie dans la grange abandonnée. Je reçois comme un coup au cœur : elles sont ã moi elles aussi! Je frappe dans mes mains. Les filles se retournent. Elles ont toutes le même visage : le visage de Mingrélie. Comme elles sont belles! Comme mes êtres humains sont beaux! Tout m’appartient ici. Tout est à moi ici. Comme on est bien ici. Comme c'est blanc! On se croirait à l'intérieur du soleil, de la neige. »
Lorsque la dissociation devient insupportable, lorsque rien ne s’articule, c’est la recherche de vérité, d’absolu qui apparaît comme solution, c’est la dissociation qui est fuie, avec ses conséquences d’impossibilité, de fuite du réel, d’échappement à l’altérité. Le miroir narcissique devient absolu, tout le monde est nécessairement pareil, pur, non différencié. L’exigence narcissique absolue voulant écraser toute dissociation finit par brutaliser toute différence.. C'est le chemin de folie que prendra Bérénice dans ce livre.

On comprend bien que le chemin thérapeutique passe alors par la restauration de cette castration de tous côtés : celui du patient, de son entourage, y compris versus thérapeute.
Ainsi, si on est certain de l'autre, par exemple sûr de ce qu'il est et pense, tout simplement on le supprime!!
Le diagnostic médical, psychologique ou psychanalytique est sur ce plan bien délicat à manier. Il est en effet à la fois un outil de la pensée thérapeutique et hélas une classification trop souvent réductrice du patient. En effet, ces outils ne sont en fait que des  caractéristique de la structure du dialogue en cours, et non des aperçus de l'être, qu'il soit biologique ou psychique.  Face à ce risque, annoncer au patient que son analyste ne dit ( plus ou moins, heureusement) que des bêtises, au sens où aucune interprétation ou intervention ne peut être juste, dans le sens de décrire la réalité psychique de quelqu'un d'autre, ce que je fais maintenant quasi systématiquement au début de toute thérapie, permet de situer tout le savoir psychanalytique comme fiction nécessaire au thérapeute et parfois utile au patient pour l'aider à penser, mais pas plus. Mais cela autorise aussi et surtout à situer la subjectivité du patient comme inaliénable et d'importance première... La castration doit aussi exister chez le thérapeute, l'analyste, si on espère qu'une subjectivité puisse se restaurer peu à peu en face de lui.

Cette vision de la dissociation permet aussi de mieux saisir ce qu'il en est de la projection, et de la position dite schizo-paranoïde : la projection n'est rien d'autre que la structure même du narcissisme, du signifiant, puisque l'intime du sujet est représenté par ce signifiant, en fait externe. La connaissance interne du sujet est par le biais de la spaltung du langage externalisée. Surtout, cela n'apparaît comme projection que dés lors qu'elle reste fixée, abritée des remaniements du dialogue. Ainsi du tennis, où le jeu s'arrête lorsque la balle n'est plus renvoyée..
Alors, s'éclaire le vieux mystère de la tradition psychanalytique anglaise, qui pose le processus psychotique comme une étape archaïque du développement de la personne, et ainsi ne différencie pas vraiment le normal du pathologique. En effet, si la position paranoïde est une conséquence logique de la schize signifiante, alors effectivement tout le monde est concerné. La structure du signifiant est une définition de l'humain.
Par contre, son fonctionnement est bien différent d'un sujet à l'autre, d'une famille à l'autre.
C'est dans sa dynamique que cette structure se différencie entre normal et pathologique, autour du thème central de la castration et de la vérité, du dialogue remaniant ou du monologue écrasant.
Si la castration est présente chez l'un et l'autre, alors l'être peut constamment remanier le paraître, le sujet bouger l'identitaire, le signifié influer le signifiant et réciproquement.
Un style peut s'inscrire dans le langage, le sujet est présent à la parole, la poésie affleure sous la prose....

Le sentiment d'identité n'est pas un sentiment à assise statique, mais un événement dynamique.

Ainsi c'est une double castration qui fonde le sentiment d'identité mobile en même temps qui ne soit pas excessivement dissociatif : il faut que la dimension auto conservatoire puisse se remanier et sacrifier quelques éléments d'elle-même au profit du narcissisme et il faut aussi que ce narcissisme puisse sacrifier de son côté quelques éléments au profit de cet axe auto-conservatoire. C'est cette absence de castration qui est parfaitement lisible chez les personnages de Rejean Ducharmes : tout le monde en fin de compte, ou presque, n'en fait qu'à sa tête, vit ses désirs dans une tranquille toute puissance de l'auto conservation, de même que les représentations narcissiques de chacun restent remarquablement fixes d'un bout à l'autre du livre. Si au contraire la castration est présente chez l'un et l'autre, alors l'être peut constamment remanier le paraître, le sujet bouger l'identitaire, le signifié influer le signifiant et réciproquement. 


La métaphore, outil de l'hétérologie.
Un style peut s'inscrire dans le langage, le sujet est présent à la parole, la poésie affleure sous la prose.... Or seule la poésie permet de supporter le langage.
La métonymie, autre axe fondamental du fonctionnement psychique, est moins concernée par la question précise de la dissociation. En effet, elle est présente plus précisément autour de la question de la circulation dans un plan précis plutôt que qu'entre les plans eux-même. Mais bien entendu la psyché à besoin de ces deux mécanisme pour circuler au final.
C'est précisément dans sa dynamique métaphorique que cette structure de la dissociation se différencie entre normal et pathologique, autour du thème central de la castration et de la vérité,  aboutissant dans un cas à un moi mobile et adaptable, dans l'autre à des acmées d'angoisse dissociative, imposant de garder un moi stable impossible à atteindre.
L'ordre logique est le suivant : la dissociation est le produit de discours référentiels de vérité, de logiques subjectives de dépendance qui fonctionnent de façon incastrables. Dans chacune de ces logiques, le sujet est complètement défini de l'extérieur de lui-même, ne pouvant dès lors pas construire sa personnalité profonde et authentique, faute d'un vrai dialogue.
Dans le texte de Réjean Ducharmes, Bérénice se trouve structurée par un discours paternel et maternel de cette nature, qui de ce fait même ne peuvent absolument s'articuler l'un à l'autre...
Le résultat est que non seulement les deux logiques parentales ne structurent pas de sujet proprement dit, mais en outre elles se déstructurent l'un l'autre !!!
La dissociation entre la sphère affective et verbale, déjà maximum dans chacune des logiques parentales, se redouble d'une dissociation de chacune d'elle par la déconstruction que représente l'autre discours pour chacun d'entre eux..
Les mots se réduisent à des structures phoniques qui ne représentent plus un nombre minimum de signifiés fixes, mais désignent un univers symbolique d'équivalence entre les mots entre eux, dans un glissement perpétuel du sens, égarant tout désir.
Il est une grande différence entre cette déstructuration de la langue et la poésie plus incarnée : cette dernière laisse flotter entre les mots une structure affective qui fait, elle, corps, comme la musique ou la peinture. Elle est le monde fluide de la métaphore. On se souvient peut-être que j'avais fait de son absence originelle le centre de la question de l'autisme..
Alors que la dissociation psychotique laisse aussi épars le corps affecté que le discours.

Il existe bien sûr une poésie psychotique, mais qui fonctionne toujours comme une tentative de restructuration d'un corps éparpillé, la langue utilisée l'étant tout autant, avec une angoisse constamment présente. Alors que la poésie non psychotique joue des espaces entre l'imaginaire le symbolique et le réel dans une liberté et une invention qui fait plutôt circuler un corps bien consistant dans ses dédales de structuration signifiante. C'est que la métaphore, et particulièrement la métaphore du corps poétique, est, précisément, l'objet par excellence ce qui va permettre la circulation entre les plans dissociées de l'appareil psychique.
Il est clair que le frontière entre poésie psychotique et celle d'un corps rassemblé n'est pas absolue, et bien des poètes, selon les époques de leur vie, s'aventurent de part et d'autre de cette délimitation un peu floue dans le réalité, comme par exemple Rimbaud. Il semble cependant que les poésies qui font appel à une métaphore bien incarnée explorent plus largement le monde que les autres, qui ont tendance à tourner un peu plus autour de l'angoisse. Qu'on pense à la poésie d'un René Char face à celle d'Antonin Artaud, par exemple.
L'objet métaphorique est donc le pivot du fonctionnement hétérologue, il est le minimum de point de contact, commun, entre les structures clivées entre lesquelles il circule. Sa différence avec le point de capiton tient au fait qu'il n'a pas de fonction à proprement parler identificatoire, fixée. Il fait plutôt flotter entre les instances de l'appareil psychique des correspondances souples.

C'est à travers la métaphore que s'exercent les caractéristiques par excellence du sujet, à savoir l'humour, le style, l'invention. C'est elle qui permet le plaisir de fonctionnement de l'appareil psychique, plaisir d'un ensemble en mouvements de résonances avec l'instable réel, en lieu et place de massifs clivages qui ne permettent pas cette mobilité, et laissent alors l'angoisse sourdre de tous ces espaces psychiques incoordonnés.

C'est en cela qu'on peut aussi comprendre la limite fondamentale de toute interprétation : n'agissant que sur un plan, elle ne peut pas fonctionner pour restaurer une circulation métaphorique. Au contraire de l'association libre, l'intervention ponctuelle, le soulignement, l'humour même, qui font au contraire tous appel à un titre ou un autre au fonctionnement métaphorique. L'interprétation peut résoudre un problème, ce qui n'est déjà pas mal, mais n'a pas vocation, faute de cette fonction métaphorique, poétique, à réduire une souffrance dissociative. Elle peut aider à rétablir la circulation psychique sur un plan, mais pas entre les plans..

Il faut laisser la parole en cette fin de chapitre à une citation (merci au Dr Yves Besombes) du poète maudit le plus représentatif de la dissociation, à savoir Antonin Artaud, qui décrit fort bien combien la douleur de la séparation recouvre précisément la place de la métaphore, place de croisée des mondes, autorisant une certaine fluidité, dont l'absence est précisément son douloureux problème. Son extraordinaire talent lui permet de rassembler le présent travail dans quasiment toutes ses composantes en quelques mots. La dernière phrase indique en outre clairement le rapport étroit entre l'aspect dissociatif de l'habitat humain et ce qu'on appelle la pulsion. Comme en électricité, où la séparation des plans + et - est précisément ce qui génère la différence de potentiel, l'énergie..

"Cette douleur plantée en moi comme un coin, au centre de ma réalité la plus pure, à cet emplacement de la sensibilité où les deux mondes du corps et de l'esprit se rejoignent, je me suis appris à m'en distraire par l'effet d'une fausse suggestion.
L'espace de cette minute que dure l'illumination d'un mensonge, je me fabrique une pensée d'évasion, je me jette sur une fausse piste indiqué par mon sang. Je ferme les yeux de mon intelligence, et laissant parler en moi l'informulé, je me donne l'illusion d'un système dont les termes m'échapperaient. Mais de cette minute d'erreur il me reste le sentiment d'avoir ravi à l'inconnu quelque chose de réel. Je crois à des conjurations spontanées. Sur les routes où mon sang m'entraîne il ne se peut pas qu'un jour je ne découvre une vérité".


Merci aux membres de l'association toulousaine Alters pour leurs précieux retours critiques.
Balsac, le 19/10/13

 
 

 
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