Anatomie du plaisir ou l'effort d'être soi

L'anatomie du plaisir, ou l'effort d'être soi.

S'il ne faut pas confondre appareil psychique et cerveau, pour autant il est bien clair qu'on pense avec notre corps. La nensée est largement vectorisée par le plaisir, impliquant un corps chez l’homme plongé dans un univers symbolique qui le maille, l’entraîne, puis qu’à son tour il tente de maîtriser. Mais c'est ce corps qui reste le lieu de toute élaboration symbolique. Si le corps ne suffit pas pour penser, il est nécessaire à cette production. L'oeuvre de Spinoza a entre autre ceci d'intéressant qu'elle clôt l'hypothèse de l'âme distincte du corps telle que les grandes religions l'ont posée, ainsi que Descartes. D'où tous ses ennuis !
« l’idée du Corps et le Corps, c’est-à-dire l’Esprit et le Corps, est un seul et même individu, que l’on conçoit tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Etendue ».
Il faut donc approfondir cette étape par laquelle nous allons explorer les éléments que nous amène l'étude du corps proprement dit dans cette fonction dynamique du plaisir, une des bases de la pensée, avant de traiter proprement du plaisir de penser dans la partie suivante.

1° La dissociation originaire.
Nous avons vu dans les chapitres précédents que la vie était fondamentalement une séparation du milieu, tant sur le plan thermodynamique que structurel. Pour le premier, l’entropie s’inverse pour le domaine du vivant, créant une séparation dynamique avec le milieu de ce point de vue, et ouvrant la possibilité de tous les phénomènes de flux vues dans le premier chapitre. Rappelons que le point nouveau amené par ces domaines connexes à la psychanalyse tient à l’effet structurant en soi de ces flux d’énergie traversant des systèmes ouverts loin de l’équilibre, que nous sommes toutes et tous !
Aucune structure vivante, de ce point de vue, qu’elle soit psychique ou physique, n’est ainsi à l’abri de modifications dues à ce bain dynamique de la vie et du temps qui passe. Ceci répond bien de l’imprédictibilité connue des troubles psychiques, nonobstant les théories trop assurées sur les forclusions définitives ou autres troubles psychiques « incurables », en fait démenties par les études de long terme, et par de nombreuses cures analytiques ou psychothérapiques.
La dissociation thermodynamique qui est là en question porte précisément sur ce différentiel entropique, qui crée des fluctuations d'organisation dont le domaine du vivant est l'exemple le plus rapidement évolutif. La dissociation originaire est ainsi celle que le flux du temps et de l'énergie impose à tout milieu momentanément stable, qui va inéluctablement se dissocier en fluctuations organisées à entropie variable, ainsi que semble l'avoir démontré Jérémy England, dont nous avons parlé plus haut.
Cette dissociation fondamentale, constamment présente et agissante dans le flux du temps et des informations, opère par exemple dans notre domaine humain lorsque les enfants changent de milieu, s'éloignent de la famille, deviennent de jeunes adultes. Les nouvelles influences, formations, amitiés, amours génèrent de nouvelles organisations psychiques, de nouvelles logiques subjectives qui par nécessité se dissocient des anciennes. Elles ne se cumulent pas toujours et loin s'en faut de manière harmonieuse et complémentaire, mais souvent de façon conflictuelle ou du moins hétérologue.
C'est bien cette dissociation originaire thermodynamique, inévitable, qui est mise à profit pour gérer au mieux par exemple les anorexies mentales du nourrisson, lequel est radicalement changé de milieu afin que ses organisations psychiques elles-même se structurent différemment.
Il est clair que le processus psychanalytique ou psychothérapique est lui aussi soumis à ces effets, le flux organisant de la parole du patient lui-même étant plus opérant pour la psychanalyse.
Le cerveau en tant qu'organe est particulièrement adapté à ces effets organisants et dissociatifs à la fois des flux d'information, en raison de sa structure chaotique fondamentale, co-existante de son organisation, même si elle se réduit au fur et à mesure de l'âge.

L'idée de base ici retenue est que toute organisation est également dissociation, qu'il s'agit là d'un couple oscillant, puisqu'aucune organisation n'est stable, chacune se détachant de la précédente, soit en prenant une place à côté, soit en la remplaçant. La caractéristique forte de la vie est cette l'extraordinaire souplesse vis à vis de ces processus.
C'est tout l'objet d'un magnifique livre d'Albert Goldbeter, qui étudie particulièrement les structures biologiques oscillantes, et en arrive à cette conclusion quant à l'organisation ou la dissociation : Dès que des oscillateurs communiquent, il faut s'attendre à ce qu'ils se synchronisent. Plus la force du couplage est grande, plus ils auront tendance a osciller ensemble. Pour des couplages plus faibles, des oscillations complexes et du chaos surviennent. L’étude théorique des mécanismes de synchronisation des rythmes est devenue un thème de recherche de premier plan en chimie, en physique, ainsi qu'en biologie.  
C'est ainsi que les flux et les structures oscillent constamment, avec des effets variables, mais toujours de changement.
Ces hypothèses, on s'en doute, remanient profondément le corpus de la psychanalyse, dans la mesure où il reste très lié à un structuralisme maintenant probablement dépassé.
 
Le second plan originaire, structurel lui, conséquence  de l'émergence d'organisations générées par les flux d'énergie, est, peu à peu, celui de l’individuation, qui met en place une forme aux limites précises avec le milieu, une membrane, d’abord, une peau ensuite au fur et à mesure de l’évolution, puis un nom et un prénom. Cette membrane, cette peau ou ce signifiant, outre la fonction d’individuer, donc de dissocier encore plus nettement du milieu, a aussi celle d’associer ou de dissocier l’organisme d'avec les éléments hostiles ou utiles.
C’est à travers cette séparation hautement organisée avec le milieu que tout le processus du vivant trouve ses fonctions, dont celle du plaisir, qui serait du côté de la résonance positive avec l’extérieur. Pas de plaisir donc sans séparation, dissociation préalable. C'est cette dissociation même qui autorise l'existence de résonances, donc de plaisir…

2° Les étages dissociatifs dans l'anatomie du corps.

Le corps humain est organisé en fonctions, assez clairement séparées, donc dissociées les unes des autres, ce qui est un point de vue rarement étudié comme tel. Il faut bien qu'elles soient aussi reliées les unes aux autres pour que cela fonctionne. Notons que c'est beaucoup moins le problème de l'être unicellulaire, qui possède pourtant la nutrition, la digestion, l'excrétion, la mémoire, le traitement de l'information, la motricité, et même la vision dans certains cas, sous forme d'une sensibilité à la lumière, mais dans une configuration très rassemblée, cellulaire. C'est ainsi qu'on a pu faire piloter  vers des points lumineux un mini robot à un myxomycète, un organisme unicellulaire à multiples noyaux, familièrement appelé Blob.

La spécialisation de ces nombreuses fonctions a amené la création d'organes dont la dissociation n'apparaît clairement que lors de dysfonctionnement soit de ces organes, soit de leurs liaisons. C'est ainsi que la complexité croissante des organismes s'accompagne de la nécessité de plus en plus délicate de faire fonctionner tout cela. Aussi, circulation sanguine et lymphatique, réseau nerveux sont-ils des éléments du corps dont la fonctions essentielle consiste à amener énergie et information à l'ensemble, pour en garantir la régulation. En effet, si les appareils sont dissociés, individualisés, systèmes urinaires, digestifs, musculaires, squelettiques, endocriniens, nerveux et circulatoires, ces deux derniers existent et en eux-même et dans leur fonction de relier l'ensemble. Toute modification de l'un de ces nombreux systèmes implique des régulations de tous les autres, mais qui passent essentiellement par les deux derniers, outre le système endocrinien.

Plus le vivant est simple, et moindre est cette fonction particulière d'homéostasie de l'ensemble de ses composants. Le ver de terre consomme beaucoup moins d'énergie à assurer son fonctionnement interne proportionnellement que nous, moins que les insectes, lesquels sont économes par rapport aux reptiles, etc…
C'est sans doute en raison de la complexité accrue de ce fonctionnement interne et externe, en particulier avec l'équipement instinctuel et social, non dépourvu d'une dimension d'apprentissage, que le jeu apparaît régulièrement chez les mammifères. Le plaisir du jeu n'est rien d'autre la généralisation, à partir d'un certain niveau de complexité, de cette fonction intégrative d'un organisme complexe d'une part, puis de l'intégration de cet organisme avec son milieu, tout ceci nécessitant apprentissage et développement, particulièrement de ces systèmes circulatoires et neurologiques, même si l'ensemble du corps y participe.
Est-ce pour cette fonction essentielle que le siège de l'âme est tantôt situé dans le sang, comme dans la bible, tantôt au centre du cerveau, dans cette fameuse glande pinéale chère à Descartes ? Notons d'ailleurs que l'argument de Descartes était précisément que cette glande semblait la seule formation cérébrale non symétrique, donc non dissociée…

Cette faculté dynamique de ces deux systèmes nerveux et circulatoire d'associer physiologiquement ce qui est dissocié anatomiquement dans le corps se caractérise d'ailleurs par un symptôme commun  à leur dysfonctionnement, à savoir l'angoisse. C'est ainsi qu'un trouble circulatoire, tout comme un trouble nerveux, vont souvent se manifester par un sentiment d'angoisse, une oppression. On sait que devant ce type de symptôme, le médecin va d'abord tenter de savoir à quel système, circulatoire ou nerveux (au sens large), appartient le trouble. Il va en tout cas chercher dans ces deux systèmes de coordination du corps. Comme le système symbolique, dominant chez l'homme, est intimement lié au système neveux, c'est là aussi une cause fréquente de l'angoisse. Mais le système symbolique est aussi un organe de circulation, de liaison entre un corps et les autres corps, et le monde chez l'humain. Nous en parlerons plus en détail dans les chapitres suivants.
De ce point de vue, on peut donc soutenir que l'angoisse est un symptôme dont la cause commune à ses deux origines possibles, circulatoire ou nerveuse, est essentiellement dissociative. C'est bien le signe que le corps ne tient plus ensemble, sur un de ces deux plans, ce qui crée cette souffrance dénommée angoisse.
Il n'y a qu'un pas pour convenir du fait que le plaisir, au contraire de la souffrance, est alors essentiellement due au fait que tout circule au mieux, sang ou influx nerveux et symbolique. Dans le plaisir, ça tourne ou ça baigne, comme on dit si bien…
Au fond, le constant effort d'intégration des fonctions dissociées du corps et du symbolique serait ce qui détermine fondamentalement le sentiment de plaisir ou d'angoisse selon qu'il est couronné de succès ou non.
Cet effort est d'ailleurs considérable, et l'énergie que demande constamment la pompe sanguine et le métabolisme cérébral représente à peu près 30 % de l'énergie totale dépensée. Et je ne parle pas de l'énergie passée à manier le symbolique en tant que tel !
Ainsi, si l'angoisse est le signe d'un dysfonctionnement des fonctions d'assemblage circulatoires sanguines, nerveuses ou symboliques, la douleur, par contre, elle, est le signe d'un problème situé simplement au niveau d'un des organes dissociés, comme l'inquiétude ou le deuil l'est des partenaires investis affectivement et symboliquement.

Au fond, plutôt que de poser que sang nerfs cerveau et on pourrait à notre époque ajouter signifiants seraient le siège de l'âme, il serait plus judicieux de soutenir qu'ils sont une part de l'âme même, en raison de leur fonction intégrative commune…
Notons d'ailleurs que dans la définition de la conscience de Patrick Tort, c'est précisément cette fonction intégrative entre l'être et son milieu, lié à leur dissociation, qui crée la conscience.  On conviendra de nommer conscience le fait, pour un être vivant, d'appréhender d’une manière unitaire un différentiel sensible dans le rapport de sa propre unité biologique à son environnement - cette appréhension unitaire étant elle-même suivie d'un réglage comportemental également unitaire, et ajusté à l’information ainsi obtenue.
L'intérêt et la limite d'une telle définition est que la bactérie Escherichia Coli serait dotée d'une conscience, puisque nous avons vu qu'elle est capable de tout cela, ce qui n'est pas gênant en soi, mais est probablement insuffisant concernant la conscience humaine, comme nous le verrons plus loin.

La nuance que je propose dans cette approche tient au fait que c'est aussi à l'intérieur du corps lui-même que ce processus dynamique se produit constamment. Faut-il alors poser une conscience interne et une autre externe ? Là encore, nous aurons besoin du travail plus centré sur la prise symbolique de tout cela chez l'humain pour avancer dans cette problématique de la conscience, dans le chapitre suivant, dans un lien évident entre cette conscience et le plaisir d'être soi… Notons déjà pour le moment que le terme de conscience est porteur lui-même de cette double dénotation, interne et externe, selon qu'elle est le sentiment de soi-même ou la voix de la conscience, comme on dit.

Toujours est-il que l'énergie que demande le corps humain pour se maintenir, en lui-même et vis à vis de l'extérieur, est d'autant plus grande que sa complexité l'est aussi. Il ne va pas du tout de soi que le humain puisse tenir droit tout simplement dans la sérénité et l'économie harmonieuse de l'être, puisque cette économie harmonieuse n'existe probablement simplement pas, du fait de sa complexité et de la dissociation dynamique de ses organes internes et de ses liens symboliques, appelant une régulation non moins dynamique. L'énergie dépensée à rester soi est alors sans doute une des sources du plaisir, lorsque cela marche…