Peut-on ne pas manipuler ?


Le langage comme manipulation de la réalité

"Le signifiant exige le lieu de l'Autre, pour que la parole qu'il supporte puisse mentir, c'est à dire se poser comme vérité." Lacan, écrits, p 807

Cette phrase apparemment obscure signale simplement que les mots ne sont pas les choses, espace crée par l’entrée dans l’altérité et l’effet signifiant du langage. Il ne s’agit pas d’autre chose dans le noeud du mouvement surréaliste, illustré par le tableau de Magritte montrant une pipe, et qui s’intitule “Ceci n’est pas une pipe”. Ce qui est strictement vrai, puisque le tableau n’en est que la représentation, comme les mots ne sont que la représentation des choses.

Prendre les mots pour la réalité, pour les choses, est une tentation bien humaine, liée à notre désir que l’autre soit notre sauveur, notre guide, notre grand autre en langage lacanien.
S’il est donc un mensonge inaugural dans le langage, c’est de le prendre pour le monde alors qu’il ne fait que le représenter. La sortie de la réalité existe donc dès que le langage se pique de vérité.
Si cette distance est au coeur du langage, et fonde l'imaginaire individuel et social, sous la forme de l’image de soi et des mythes il est un point où mensonge et manipulation affectent directement la santé psychique à la fois d'un sujet ou d'un groupe : en accommodant l'imaginaire avec le réel, il arrive qu'on s'éloigne trop, alors, de l'authentique de l'être, de la société. Alors, ces mensonges deviennent des machines à névrose et autres psychoses individuellement, ou générateurs de troubles sociaux. Si les représentations individuelles et collectives sont toujours distance du coeur de l’être ou du social, mieux vaut que cette distance ne soit pas abîme.




La difficile division du sujet

Il s’ensuit que l'être humain n'a pas le choix, il est soit dans le délire s'il est dans la vérité, ou dans le désir s'il habite l'altérité. Ainsi s’éclaire l’aphorisme de Lacan, dont la clarté peut échapper au premier abord !

On comprend alors la constante tentation du délire, et la difficulté permanente du désir. Car si le délire est une évacuation de la réalité, le désir en est la manipulation.

Le passage de l'un à l'autre, toujours à reprendre, est ce que la psychanalyse a isolé sous le nom de castration.
C'est sa difficulté constante, sa réinvention continuelle, ses dénis, refus, rejets qui donnent prise à la manipulation continue des êtres les uns par les autres.
Le délire et la vérité sont une seule et même chose, puisqu'en effet ce qui limite le trait psychotique est ce qu'on appelle la castration, à savoir que notre toute puissance (autre nom de la vérité) s'arrête là où commence celle de l'autre. Cette nécessité de la présence de l’autre sexe pour que l’instinct le plus puissant, celui de la reproduction, se réalise, fait jouer un paradoxe chez l’humain comme chez tous les animaux sexués : l’autre est aussi ou plus important que soi. Que ceci se symbolise sur ce qui s’aperçoit de la différence des sexes est alors le propre du plus ancré dans le symbolique des animaux, l’homme. Voilà pourquoi la castration, ce sacrifice partiel de soi, reste à une place centrale et éminente chez l’humain, ritualisée et symbolique#. Elle est, fondamentalement, un renoncement à la toute puissance de l’instinct, au bénéfice d’une altérité bénéfique.
Voilà aussi pourquoi elle va être niée, refoulée ou projetée par nombre de ceux chez lesquels la découverte de l’altérité fut aussi celle du traumatisme. S’ouvre alors le vaste champ de la manipulation de la réalité, pour autant que pour ceux-là, le passage obligé par l’autre sexe fait horreur, faisant place alors au risque d’un narcissisme tout puissant, plus ou moins partiel, plus ou moins morcelé, déclinant alors sa gravité selon l’axe névrose, perversion et psychose#.
Si j’en fais une lecture plus extensive, la psychanalyse freudienne a cependant plus précisément dénommé perversion cette inclinaison humaine du déni de la différence sexuelle, universelle chez le jeune enfant en train de découvrir cette limite à sa toute puissance, et en trace plus ou moins forte chez chacun d’entre nous. C’est que le paradoxe reste toujours présent, entre l’intérêt de la présence de l’autre et notre désir d’être complètement et totalement nous-même...
C’est que celui qui se soutient de la vérité n'est plus dans l'altérité, et réciproquement.


La manipulation comme « solution » à cette division

Une autre façon d'aborder la question fait appel à Platon et son mythe de la caverne. Autant les ombres que nos sens aperçoivent ne sont que les lointains échos des objets réels hors de notre portée, autant les mots ne sont  que les distantes représentations des choses.
De ce fait, constamment, qu'on le veuille ou non, on manipule et on est manipulé, comme l'ombre chinoise l'est par la main. Nous sommes les objets les uns des autres comme de la réalité, suivant nos pauvres désirs humains, dans des représentations du monde qui nous l’éclairent et nous le cachent en même temps, comme le dit Edgard Morin. Nos constructions symboliques ont toujours au moins une face cachée, elles sont toujours Dr Jekyll et Mr Hyde, le Dr Folamour n’est jamais loin d’Einstein.

Si le terme de manipulation a deux sens, c’est que la langue est maligne, comme toujours : on est influencé, bougé, bousculé, changé par l’autre, ses désirs et ses mots, donc manipulé par lui, au sens du kinésithérapeute. Pris dans les mots comme dans les bras, sans totale maîtrise ni pouvoir de contrôle absolu ! On voit que la confiance est le pendant de la castration, elle en est même le moteur principal ! Si on doit être manipulé par les mots de l’autre, mieux vaut avoir confiance en lui.

Or, on l’a vu, il est différents rapports des mots au réel : un qui reste fixe, faisant des mots un univers virtuel parallèle proprement délirant, et dont le décalage au réel pose des problèmes aboutissant vite au symptôme, voire à la violence. Un autre, où entre l'authentique de l'être, de l'autre, du monde et leur représentation dans le langage, un remaniement constant fonctionne, faisant à la fois le vivant de la langue et de l'être. C’est ce qu’on appelle génériquement le doute, l’humilité. Ce qui, contrairement à une certaine mode, ne signifie pas pour autant que rien ne vaut rien, mais engage la confiance plus du côté de celui qui cherche, se questionne, que vers celui qui affirme, sait. À défaut d’un miracle, on trouve alors un chemin...


La tentation d’être manipulé

Mais beaucoup demandent plus qu’un chemin...On comprend alors que pour eux ne pas être guidé, c'est être trompé, à savoir dans l’attente profonde d’une solution toute puissante. C’est bien ce que l’enseignement du Dr Knock nous apprend,  et c’est à cet endroit que bien des patients manipulent les médecins vers l’illusion de la toute puissance imaginairement salvatrice.

Le succès de Knock et du Dr House, qui se ressemblent beaucoup, tient au fait qu'ils ne sont pas aimables, mais tout puissants... Car être gentil, humble et aimable, ce n’est pas être dans la vérité, ce n’est pas réduire systématiquement la part d’indéterminé de l’humain à une séméiologie toute puissante, ce n’est pas injecter constamment du sens face à la question de l’indéterminé du corps et du désir.

Cette coagulation entre les projections d’un gourou et les attentes de beaucoup d’une croyance rassurante ont en fait le même résultat, faire revenir le spectre de la mort plus tôt qu’à son tour. Qu’enfin ce qu’on craint, refoule, met à l’écart ait un nom, une présence, une fonction, une parade ! Plus fort que la mort...

Il faut noter que la manipulation de Knock passe justement par la compétence technique, lui qui ne se trompe guère de diagnostic en réalité, et est effectivement fort moderne dans ses théories de la santé. La maladie, selon lui, et donc Canguilhelm, ne serait qu’une variation de la norme, la prévention est la seule vraie médecine, la santé n’est qu’une apparence qui peut jouer plus d’un tour si on y croit trop, si on se croit trop fort et immortel, etc..
Même ses diagnostics sont à priori “justes” ! Le célèbre “Ca vous gratouille ou ça vous chatouille” abouti à un réel diagnostic de gastrite alcoolo tabagique avec les prescriptions (il est vrai très aliénantes !!) qui y sont liées. La façon aussi dont il retourne l’humble science médicale représentée par le bon et honnête Dr Parpalaid, qu’il transforme illico en malade, en convoquant le spectre de la mort, pour emporter l’adhésion de tous ceux qui ne veulent pas mourir, est aussi médicalement pertinente : imprudent sans doute de refaire de suite 8 heures de voyage à l’âge de cet éminent docteur.
Sauf que, Knock, comme il le dit lui-même, ne peut se regarder dans la glace.  Pas d’altérité pour lui, pas d’autre voie que la psychose pour lui, ici psychose paranoïaque qui s’exprime dans la description qu’il fait des 250 thermomètres, qui, au même moment, vont plonger ensemble sur son ordre dans 250...

Alors, la leçon de Knock est celle-ci : si on est vrai avec l'autre, on le trompe, si on le manipule, on est malhonnête, si on est authentique et gentil, on trompe son attente... et si on est honnête et humble, on n’a pas sa place dans cette pièce de théâtre !

Mais qu’est être honnête, s’il est impossible de ne pas manipuler, soit le réel avec les mots, soit l’autre avec son désir ? Dire la vérité, c’est manipuler le réel en faisant artificiellement coller les choses et leurs représentants. Mentir, c’est manipuler l’autre dans un but pervers plus ou moins grave. Dire la vérité et mentir à la fois comme Knock, c’est instituer un gourou et créer une secte, ce que devient le village dans la pièce de Jules Romain.


La manipulation psychique se veut alors universelle, le pire étant la bonne âme  qui croit vouloir le bien d'autrui. Il n'est ainsi pas certain que l'Afrique se soit encore remise des exploits des missionnaires et autres pacificateurs. Leurs échecs plus massifs sur le continent asiatique ayant garanti à celui-ci un développement plus harmonieux, plus authentique et singulier.

C’est que comme dans la pièce de Jules Romain, le vrai but était d’abord et avant tout l’argent, forme de perversion somme toute tellement banale qu’on en oublie qu’elle en est une, et de taille.


Quelle issue à ces logiques contradictoires ?

Vouloir le bien, c'est d'abord le définir  comme vérité pour l'autre, et c'est là que le bât blesse. Il existe, bien entendu, un bien commun, une morale commune, une loi, des us et coutumes, un code civile, et in fine une langue et toutes ses traditions orales et écrites. Nous en partageons ici un certain nombre, qui sont les élaborations de la médecine, de la psychanalyse, des sciences en général. Mais ce bien commun n’est pas le bien de l’autre, il est simplement le socle qui nous permet de nous parler.

Posons clairement le paradoxe qui émane de tout ce qui précède : parler vrai, c’est alors dire que l’on ment. Sortir du paradoxe, c’est se rendre compte que parler, ce n’est pas parler à quelqu’un, c’est parler au langage. On manipule alors les mots, pas les êtres. Dès lors quelque chose peut être vrai pour la logique de la langue, sans pour autant s’étendre à la logique de l’être. S’il est impossible de ne pas manipuler,  au moins peut-on explicitement s’en tenir à la manipulation des mots. C’est à quoi servent les ajouts fréquents dans les échanges entre personnes modestes, tels que “Ce n’est que mon opinion”, ou “voilà simplement mon point de vue”, etc. Ils signalent que le jeu de manipulation langagier peut se poursuivre, indépendamment de ce qui vient d’être affirmé avec parfois la plus grande force. Ils libèrent (partiellement) l’être de la pression du langage... sans néanmoins l’exonérer de celle de la présence et de son poids affectif et instinctuel.

Si on n’aperçoit pas ce décalage, la violence suit vite, le forçage de l’être par la langue étant donc la plus commune, la manipulation pathogène la plus banale, largement pourvoyeuse de pathologies variées. C’est à quoi aboutit aussi la réduction actuelle de l’humain à de la technique, que ce soit celle du management, de la génétique, de l’éducation, etc.. La manipulation survient même alors lorsqu’on veut appliquer sa technique sur un patient qui vient pourtant expressément nous voir pour qu’on le soigne... C’est que l’idée du soin n’est pas la même pour les deux protagonistes. Cette idée est connue et largement travaillée dans les groupes Balint.

Ce qui l’est peut-être moins est le point suivant. Pour que la manipulation des êtres cesse, encore faut-il qu’ils aperçoivent leur complexité contradictoire, mutuellement, ce qu’ils ne peuvent faire que dans le questionnement de leurs erreurs réciproques, en constatant donc que leurs savoirs mutuels sont manipulables. C’est là que le bât blesse le plus souvent, la tentation d’exister avec l’autre écrasant la distance des savoirs qui jouent alors les uns contre les autres, au lieu de se remanier mutuellement. C’est qu’il est deux partenaires, toujours, celui qu’on se représente, et celui qui est vraiment ! C’est ce deuxième qui va faire obstacle à nos désirs, et va de ce fait être l’objet de manipulations conscientes ou inconscientes, afin que notre savoir reste “intact”.

Souvent, la plus courante de ces manipulations va être la tentation de parler à un tiers commun des résistances que nous oppose un sujet à ce qu’on veuille son bien ! Tel médecin va alors, en l’absence du patient, parler à la femme de l’alcoolique, tel psychiatre va proposer qu’on surveille un patient suicidaire, etc. Le résultat ne se fait pas attendre, sous forme d’aggravation du symptôme en règle, voire de suicide réussi.  Je me souviens ainsi de l’exposé d’une expérimentation de psychothérapie de groupe faite par des collègues d’Europe de l’Est à propos d’alcoolisme. Le patient était vu, puis sans lui sa famille, ses collègues de travail, ses amis, bref, tout son lien social, afin de réfléchir à son problème d’alcoolisme. Les résultats de cette études comportementaliste étaient semble-t-il excellents dans l’ensemble. Je suis allé parler ensuite à ces collègues, qui ont pu me dire en off qu’en réalité, la plupart des sujets traités furent ensuite victime de phobie sociale, ce qu’ils n’avaient pas indiqué dans leur intervention !

C’est qu’on oublie trop souvent que pour le patient, un symptôme psychique, contrairement au symptôme physique, est tout autant une solution qu’un problème. C’est une résistance de l’être à l’étant, de l’être pour soi à l’être pour l’autre, entre les mots et leurs représentés, entre les concepts et les affects. S’il témoigne d’un espace par trop douloureux, contradictoire, entre les mots et les choses, il vaut mieux ne jamais oublier qu’il est aussi un espace de constante élaboration.



Conséquences pour le symptôme psychique

Dès lors, en pathologie psychique, supprimer un problème pour quelqu’un, c’est aussi lui supprimer l’élaboration d’une solution. Ce que dit bien ce proverbe chinois qui soutient que le pire qu’on puisse faire à l’humain est de lui expliquer ce qu’il pourrait trouver lui-même. La résistance à la manipulation, même thérapeutique, n’est en fait que le temps de l’élaboration de cette solution propre à l’être, et qui de ce fait n’est ni l’affaire de la conscience, ni l’affaire du médecin, ni réductible à une logique technique ou langagière. Ceci rend compte d'une observation personnelle, qui me laisse penser que les techniques comportementales employées de façon trop rigides et donc manipulantes, si elles ont des résultats sur le symptôme, provoquent finalement pas mal de dégâts collatéraux, dont peut-être des suicides. Comme ces cas sont sortis des études soit-disants probantes, pour le moment on ne sait si ce soupçon grave est justifié. Il peut en tout cas se déduire en raison de l'impasse sur le lent travail des résistances, patient labeur de restructuration, résistance à la manipulation thérapeutique, au mensonge de guérison : on ne guérit pas de l’espace entre les mots et les choses, entre les espérances et les réalités.

Aussi le symptôme n’est-il négociable par aucune manipulation, et la résistance n’est que le signe de cela, que l’être du patient est véritablement dans son temps et sa logique propre pour avancer dans sa vie et ses symptômes.. Ce qui ne peut être le temps et la logique du médecin ou d’un autre manipulateur, analyste, psychothérapeute, superviseur ni même la logique d’un groupe, fût-ce un groupe Balint...

L’inconnaissable, l’absolue singularité du sujet, l’infinie profondeur et complexité de l’être sont en fait les réelles limites de toute manipulation. Et pour nous, médecins, ce qui contrarie notre désir thérapeutique est souvent plus enrichissant que ce qui s’y plie, savoir qui peut nous permettre, parfois, de supporter de nous apercevoir manipulateurs, afin d’en stopper à temps la pression délétère.... C'est ce que les psychanalystes appellent le travail sur le transfert, lequel peut ici se définir comme la part inconsciente de la manipulation.

Vignette clinique : il a 25 ans, et une aggravation complètement invalidante (il est en arrêt de travail) d'une névrose obsessionnelle, avec lavage des mains et diverses craintes hygiéniques, se manifeste depuis un an, mais évolue depuis 6 ou 7 ans... Il vient me voir, et guérit complètement au niveau symptomatique en trois ou quatre séances! A peine ai-je le temps d'un inflation très bling bling de mes capacités d'analyste qu'il m'annonce que, décidé à guérir, il voyait en même temps un psychologue psychothérapeute, un psychiatre cognitiviste et un psychiatre prescripteur de Seroplex, sans compter le généraliste !!! Dès lors, à qui le pompon ? En tout cas à lui, le manipulateur, qui va étonnamment vite et mieux. Une nuance, et de taille : la manipulation ici n'est pas longtemps perverse, elle est vite dite et assumée ouvertement, sans mensonge trop durable...


Alors, en fin de compte, peut-on ne pas manipuler ? Il faudrait pour cela que la relation humaine puisse être totalement consciente des deux côtés, dans une indépendance d’esprit totale de part et d’autre, sans aucune place à un quelconque inconscient. Ce n’est pas la vision de la psychanalyse.

Il s’en déduit ce paradoxe central qui tient au fait que si on répond oui, on peut ne pas manipuler, on est, on l’a vu, en grand risque de manipulation consciente ou inconsciente de l’être de l’autre, alors que la réponse négative, elle, laisse sa parole et son choix à l’autre. Il est des limites au soin, au soulagement, et même à l’amour, elles sont ce que notre imprévisible interlocuteur en pense et en dit.

Il vaut mieux savoir que dès qu’on parle, on opère sur une fiction où l'éthique peut alors se convoquer, si on se sait mentir ou manipuler ou simplement se tromper, quoiqu'on fasse et qu'on dise, puisque c'est un fait de langage, et que c’est même pour cela que le langage est fait..

Heureusement, reste donc le silence et l’écoute, qui, eux, ne sont pas toujours de l’ordre de la manipulation et du mensonge… Même s’ils sont des outils de connaissance, en particulier dans la psychanalyse, ils n’orientent pas toujours vers un objet précis lié au désir singulier de celui qui se tait.   


Conclusion : une belle et aimante manipulation

Nous avons vu que la confiance en l'autre est la condition forte de l'altérité.  Elle est donc naturellement une des conditions fortes, aussi, de la manipulation, et l’humain n’est pas près de sortir de ce paradoxe.  
Qui manipule qui n’est  alors pas toujours facile à déterminer. Le savoir est probablement la seule parade possible. Voici une petite histoire, de ma famille, pour illustrer cela.
J’avais une arrière grand-mère fort gentille, ancienne institutrice, raconteuse d’histoire, comme celle de l’homme qu’elle a rencontré et qui avait connu Napoléon 1°...
Bref, un espace de transmission et de rêve, très disponible à ses arrières petits enfants, dont elle se rappelait les prénoms sans problème à près de 97 ans. Bon, pour le reste, elle perdait bien un peu la tête. Son seul défaut : elle avait un peu trop l’habitude de jouer ! A la loterie, aux courses, etc... C’était son plaisir, mais qui coûtait cher à la famille, rentrée d’Algérie en 62, ayant tout perdu, et vivant des subsides de ceux des enfants et petits enfants en âge de travailler.
Alors, une aimable manipulation fut décidée par la famille. Comme elle ne voyait plus beaucoup, un oncle lui remit chaque semaine quelques feuillets d’un vieux carnet à souche, en guise de loterie, à la place de ceux qu’on allait lui acheter chaque semaine. Tout allait bien.
Mais qui eut l’idée alors de lui faire l’immense plaisir, en cette fin de vie, de l’informer qu’elle avait gagné le gros lot ? Ce qui fut fait, et annoncé. Elle était folle de joie, et gagna en gaieté pendant quelques semaines, son billet dans la poche de sa robe de chambre.
Puis, un jour, à table, elle fit tinter son couteau contre son verre, et obtint ainsi le silence. Alors, elle tint ce bref discours : “Mes enfants, je voulais vous parler de l’évènement que vous connaissez.  Ce gros lot que j’ai gagné, et que voilà dans ma main, et bien... je vous le donne !”


    Moralité : impossible donc de savoir qui manipule qui, si on parle un vrai dialogue humain, fondé ici sur l’amour.


Michel Levy , le 31 Aout 2011, à Balsac


   




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