Introduction

Pourquoi un travail de recherche sur la question du plaisir en psychanalyse? Sans doute pour tenter d'avancer sur cette évidence souvent répétée, mais jamais vraiment élucidée, que la singularité et la qualité de la rencontre thérapeutique sont des facteurs déterminants de l'avancée d'une analyse, tout autant que l'école à laquelle se réfère l'analyste. Quelle place exacte tient alors ce plaisir de la rencontre avec l'analyste dans le processus de guérison? Quelles en sont les fonctions et les limites?

Quant à la question de la structure même de la névrose, la place du plaisir y est centrale, pour autant que ce qu’on appelle les bénéfices secondaires montrent bien ces déplacements du plaisir lors des divers refoulements, qui sont l’objet même de l’insistance de la structure pathologique. Un trait psychopathologique structuré peut sans doute même essentiellement être analysé comme un déplacement de plaisir, ce qui est une condition, dans mon expérience, de l'efficacité du travail thérapeutique.

Enfin, l’étude du problème de la toxicomanie a montré à quel point la recherche de plaisir était une priorité vitale de l’appareil psychique, de sorte que lorsqu'il vient par trop à manquer, cela s’effectue alors au détriment même du corps.

Il m'a semblé que les travaux existants dans le corpus analytique ne répondaient pas tout à fait à l'évidence que la clinique pourtant montre abondamment.  
Ainsi, pour commencer comme il se doit par Freud, il exprime clairement l'idée que le principe de réalité doit prendre la place du principe du plaisir. Cette idée est au coeur de sa théorie de la sublimation, puisque dans cette occurence, dans ce déplacement d'objet, la notion même de plaisir vacille, remplacée par l'accès à la réalité culturelle et symbolique. Mais il faut citer Freud lui-même là : " Nous désignons comme sublimation une certaine sorte de modification de but et de changement d’objet dans laquelle entre en considération notre évaluation sociale ". L'ambiguïté de cette idée tient à ce que le plaisir est remplacé par une "considération", notion étroitement liée alors à une dimension surmoïque, dont le lien au plaisir est alors plus que fragile. Dans d'autres textes, il confère au principe de réalité le pouvoir de différer l'accès au plaisir afin de tenir compte des limites que le réel pose à la détente tensionelle immédiate. Une telle proposition semble aller de soi, mais devient plus discutable lorsque les déplacements d'objet deviennent sans retour, comme dans la sublimation.
Au plus près des élaborations modernes de la psychanalyse, Lacan a peu parlé du plaisir, si ce n'est pour en critiquer fondamentalement l'acmée, la jouissance. Celle-ci s'oppose dans son oeuvre au désir subjectif, et n'a donc aucune valeur positive, mais au contraire est constamment symptomatique. L'idée est que la jouissance supprimant la distance à l'objet, l'introjection qui s'en suit annule toute élaboration désirante : plus d'objet (a), pour parler… Nous reprendrons la question du plaisir et de la jouissance bien autrement. Il ne suffit pas de faire une théorie, fort pointue et juste à bien des égards du désir humain pour rendre compte du fonctionnement de l'appareil psychique. Encore faut-il que ce désir serve à quelque chose du côté du plaisir pour que cela marche!
Parmi les autres auteurs en psychanalyse, seul Groddeck se singularise et, lui qui après Nietzche introduit auprès de Freud le Ca, peut écrire ceci : "Il paraît tout à fait vraisemblable que le principe du plaisir sert au Ça de boussole dans la lutte contre la libido dont l’intervention trouble le cours de la vie. […] Guidé par le principe du plaisir, c’est-à-dire par la perception du déplaisir, le Ça se défend contre ces nouvelles tensions par différents moyens » (Le moi et le Ça, p. 261) Seul dans la littérature analytique, Groddeck laisse ainsi le dernier mot au plaisir... Il est vrai qu'il s'interessait plus au Ca qu'au surmoi, au contraire de Freud.
Et surtout, car ce qui précède peut être entendu comme strictement freudien, il se différentie en fait radicalement de la dissociation que Freud met en place dans le moi, entre Ca et surmoi, autorisant son concept de sublimation critiqué plus haut.
Nous reviendrons en détail sur tout cela plus tard dans ce travail.

Il faudra dans un premier temps situer l'importance de cette notion de plaisir, depuis que la vie existe. Pour cela, une définition de cette sensation subjective devra être posée, qui permette malgré tout un examen suffisamment objectif de ce concept. Elle aura une part arbitraire, comme toute définition, mais autorisera, je l'espère, quelques développements utiles à la fois pour la théorie et surtout la pratique de la psychanalyse.
Nous verrons le lien intime qui noue plaisir et vie, à la fois sur le plan
 
                                                                                             -thermodynamique : les systèmes clos ouverts que sont les être vivants sont des défis à l'entropie. Il faudra tenter de saisir ce qui peut être relié là au plaisir dans le plus central des échanges énergétiques de l'effort du vivant.
                                                                                               -phylogénétique : de la molécule complexe primitive à l'arn premier, élément précurseur de l'adn, se produisent des phénomènes d'autocatalyse où apparaissent dès l'origine des échanges d'énergie biochimiques, dont l'effectuation utilise des éléments précis présent dans le milieu. Ces rencontres entrent dans la définition arbitraire donnée plus haut du plaisir. Tout au long de la philogénèse, ce presque retour du même qu'est la vie, cette homéostasie dont parlait Freud, mais sans la notion de dépense énergétique qui s'y rapporte, se complexifie, et entre dans le grand cycle darwinien, qui ne s'applique à proprement parler qu'au vivant. Nous verrons, grâce aux travaux de Jean-Claude Amiesen, comment la mort s'invente alors, pour le plus grand plaisir adaptatif du vivant, du point de vue de l'espèce.. La reproduction sexuée apparait ensuite avec les mêmes effets paradoxaux que l'invention de la mort : l'énergie mise au service des modifications adaptatives de l'espèce se paie d'un sacrifice de l'individu, grâce à une dérive et une spécialisation du plaisir, qui se relie à un organe, l'organe reproducteur, avec une force qui entraîne l'individu au-delà de lui-même, et qui s'appelle alors l'orgasme. Nous verrons alors comment plaisir et orgasme ne peuvent par nature s'articuler simplement, et donc se renforcent et s'opposent tour à tour, dans un chemin parallèle à l'articulation complexe individu/espèce.
                                                                                                  -anatomique : de la molécule carbonée primitive qui s'autocatalyse au corps humain qui tombe amoureux et de la sorte se reproduit (dans le meilleur des cas!!), se rejoue la même scène fondamentale de réplication d'un organisme, dans un mouvement continuel vers plus de complexité donc plus de possibilités d'adaptation, de mobilité, de recherche et même de création d'un monde dédié, en particulier chez l'homme. Nous verrons comment l'évolution biologique et anatomique des espèces déplace peu à peu la notion de plaisir d'une rencontre fortuite qui permet le maintien et la reproduction d'un organisme moléculaire à celle d'une recherche de ce plaisir, active, donc centralisée par un réseau neuronal, de plus en plus complexe. Nous aurons à interroger la place que prend l'apparition du sommeil, à partir de l'homéothermie, en notant que celle-ci permet des incursions de plus en plus autonomes vis à vis du milieu adapté à l'organisme en question. C'est probablement là la naissance de l'imaginaire, dont nous verrons alors la fonction en cette occurence précise qu'est l'apparition de l'homéothermie. Nous ne quittons pas notre sujet, puisque la grande question du plaisir imaginaire s'inaugure sans doute là.
                                                                                             
                                                                                                -symbolique : une remarque d'importance tout d'abord s'impose. A partir du moment où un neurone apparait, une mémoire existe aussi. En effet, la fonction du neurone est de déclencher une action à partir d'une perception. Même si cette fonction est purement instinctuelle, son efficience a été sélectionnée par l'évolution. Son existence même est une forme de mémoire du passé, de ce point de vue. Aussi, déjà, une représentation du monde est présente, sur un plan purement factuel, phénoménologique. C'est une représentation sans conscience, de facto. Si le symbole est une présence qui renvoie à une absence, définition arbitraire également, une proto fonction symbolique existe dès la naissance du neurone dans l'évolution. Il est alors au coeur du plaisir de la rencontre entre la perception et l'action quand elle est suivie d'effet. Nous aurons alors à suivre l'évolution de cette fonction symbolique pour comprendre la clé qu'elle représente dans l'économie des plaisirs vivants des humains. Jusqu'aux paradoxes extraordinaires des fonctions hypertéliques explorées par Patrick Tort, qui s'appliquent, nous le verrons, à cette dimension symbolique humaine. Les pyramides d'Egypte nous servirons de support.


Nous aurons alors les moyens de différencier plus clairement les notions de plaisir, d'orgasme, de bonheur, de bien-être, et d'articuler surtout autrement leur rapport à la réalité, la souffrance, au symbolique et au réel. La notion d'hétérologie s'avèrera indispensable pour comprendre ces articulations.

Cela ouvrira la voie d'un travail sur le symptôme, vu par la psychanalyse, c'est à dire comme une organisation intelligente de l'appareil psychique, une adaptation contextuelle, donc variable comme celui-ci. Nous y verrons la place que prend le trajet du plaisir, dans la complexité hétérologue et contradictoire de l'être humain. La distinction plaisir réel et plaisir imaginaire y tiendra une place centrale, permettant de prolonger le problème freudien de la sublimation, vu plus haut.
Il faudra à ce moment du travail reprendre ce qui a été élaboré par les psychanalystes à ce propos, avec en arrière pensée cette méfiance assez constante des théoriciens principaux, Freud et Lacan, dont nous avons déjà dit un mot rapide, et sans doute aussi la défiance insuffisante de Ferenczi sur ce plan dans sa pratique clinique. Une voie existe, entre ces deux extrêmes, qui permet d'utiliser à sa juste et puissante place ce moteur du changement psychique qu'est le plaisir articulé à la réalité.
Nous verrons une position fort passionnante d'un chercheur non psychanalyste, Henri Laborit, dans un ouvrage intitulé "La colombe assassinée" sur ce rapport entre plaisir et symptôme, ouverture théorique de la part d'un homme qui semblait moins se méfier de ce plaisir que les psychanalystes cités.

Nous terminons cette introduction par cette citation de Groddeck, dont nous tenterons d'étayer plus solidement la teneur qu'il ne l'a fait lui-même.
« Tout ce qui vous paraîtra raisonnable ou seulement un peu insolite provient directement du professeur Freud, de Vienne, et de ses disciples ; ce qui vous semblera complètement insensé, j’en revendique la paternité » (Groddeck, p. 31).
C'est, en effet, que l'effectuation d'un vrai plaisir subjectif est sans doute au-delà du sens, et nous verrons pourquoi cette effraction dans le sens est indispensable à l'émergence d'un sujet réellement parlant, c'est à dire ne parlant pas essentiellement dans la répétition.


Plaisir et vie


La vie et le plaisir sont consubstantiels, pour autant que l'on définisse le plaisir comme la résonance entre un objet externe et un organisme, de sorte que ce dernier en tire profit pour se maintenir ou/et se reproduire. La vie est le propre de l'organisme en question, le plaisir est cette résonance avec l'extérieur.
La différence entre le minéral et le vivant est alors l’échange d’informations, base de ces effets de résonance.

On comprend qu'une telle définition implique en corrélat que le déplaisir prenne une place immédiatement symétrique, lorsque cette résonance intelligente ou instinctuelle fait défaut trop longtemps. Cependant, il est vraisemblable que cet équilibre n'en soit pas un, et que l'énergie soit fondamentalement asymétrique entre les deux plans du plaisir et du déplaisir, un plus de plaisir restant nécessaire à la vie biologique et psychique. Ce plus de plaisir serait, avec le manque, un des fondamentaux du fonctionnement du désir, le vectorisant.  Une dominance de déplaisir serait alors cause de pathologie, tout comme le strict équilibre entre les deux d'ailleurs, qui aboutit à l'immobilité du système. Le déséquilibre du système vivant vers le plaisir serait alors nécessaire pour la reprise du mouvement même de la vie, organique ou psychique.

Il est urgent de revenir aux fondamentaux de la rencontre analytique, parmi lesquelles un excès de déplaisir, autrement une souffrance, s'invite constamment dans le motif de la consultation. Parvenir à aider le patient à retrouver un déséquilibre réorienté du déplaisir vers le plaisir (le plaisir risqué du réel, et non le plaisir détourné de l'imaginaire) qui lui autorise l'exercice plus libre de son désir serait alors le but de l'analyse. L'autre fondement de l'analyse reste la vectorisation de tous ces mouvements par la parole, et plus précisément même le dialogue. En effet, même si la parole de l'analyste est rare, elle reste suffisamment présente pour que le terme de dialogue soit le bon... La place du plaisir de l'échange sera centrale dans l'effectuation de ce dialogue, tout autant que le plaisir du conflit, indispensable aussi. Nous verrons cela plus en détail plus loin dans ce travail.


Mais il convient de procéder par étapes : qu'est-ce qui autorise à poser que vie et plaisir seraient consubstantiels ?

L'origine du vivant.

Ou l'origine du plaisir donc..  Le vivant se définit comme différent du monde minéral, à partir de la venue des molécules dites organiques. Celles-ci ont pour caractéristique essentielle de parvenir, dans certaines conditions de milieu, à se reproduire. Ce qui peut se dire, notons-le, d'un cristal par exemple, qui dans une ambiance convenable de concentration et de température va pouvoir étendre et répéter sa structure. La différence essentielle tient alors à une autre caractéristique : la limitation dans l'espace de la structure qui se répète instaure une séparation entre le milieu et la molécule, ce qui permet le maintien et la répétition de cette structure isolée, séparée de son milieu par cette limite même. Dès lors, une unité de système apparait, susceptible d'échanger des informations, autre terme central, avec le milieu afin de maintenir son intégrité, et surtout de se reproduire aussi à partir d'elle-même, ce qu'on appelle l'autocatalyse, et non uniquement par une conséquence biochimique de certaines conditions de ce milieu.

 


Ainsi, peut-on déjà définir dès ce moment une structure, une intention, un désir et un plaisir ! Je m’explique : rappelons que tous ces termes ne sont que des mots, tout autant pour cette première molécule vivante que pour nous. Ils recouvrent des concepts, et sont au final des représentations de diverses complexités réelles. Parler d'anthropomorphisme est une critique relative, puisque même pour chaque être humain, les mots recouvrent des réalités fort différentes et largement incommunicables ! Mieux vaut tenter de cerner les fonctions précises de ces concepts pour le vivant. Le débat portant sur la conscience de tout cela mérite tout simplement d'être différé pour le moment, puisqu'elle n'est probablement qu'un effet de la complexité du langage. La conscience n'apparait vraisemblablement qu'à partir de la mauvaise conscience surmoïque, la naissance du divin. Nous y reviendrons aussi plus tard dans ce travail.

L’idée de structure est la plus évidente, et le point commun est clair, même si le niveau de complexité est fort différent.
La question de l’intention n’est pas non plus très difficile à résoudre. L’intention est le résultat de ce pour quoi on est fait. Ce qui nous pousse à agir est le produit de notre complexité. Là encore, entre cette molécule et nous, pas de différence de ce point de vue.
Le désir est lié à la distance spatiale et temporelle qui nous sépare de l’objet dont nous avons besoin. Là encore, si on s’en tient à cette définition, elle est valable tant pour la molécule que pour nous : dans les deux cas, cette tension existe, créant des mécanismes propres liés à cette attente, que ce soit le fantasme pour les humains ou la complexité épigénétique des chromosomes bactériens pour des organismes unicellulaires. En effet, dans ce dernier cas, une complexité moléculaire, l'adn, recèle des fonctions, des structures, qui restent en quelque sorte en attente de la rencontre externe qui va déclencher leur fonctionnement. Il y faut que l'attente soit possible, que l'être puisse persévérer en lui-même, comme disait Spinoza. Qui dit attente dit aussi manque, et de ce point de vue l'organisation autour de celui-ci existe dès les organismes unicellulaires, capables d'attendre et ensuite d'aller vers leur but. Il en va de même pour le fantasme chez les humains.
Le plaisir enfin, si on le définit strictement ainsi qu'il est posé plus haut comme une résonance externe qui autorise et favorise le fonctionnement ou la reproduction d'un organisme, peut être attribué aux organismes simples ou complexes de ce point de vue.
Notons que le plaisir imaginaire, celui du rêve par exemple, entre dans cette définition, car il fait jouer dans le psychisme les liens entre des représentations externes, intériorisées par l'imaginaire ou le symbolique, et le coeur de l'être.

Introduction séminaire sur le plaisir