Narcissisme et symptômes en psychanalyse.

Une remarque d'entrée : lorsque je parle de psychanalyse, dans tout ce séminaire d'ailleurs, ce n'est pas essentiellement de la cure type dont il s'agit, mais du travail effectué par un praticien qui est analyste.. Les aménagements, face à face, divan, médiation par divers objets sont autant de déclinaisons d'une position fondamentale essentielle d'analyste. A savoir le travail sur l'engagement transférentiel..

Définition

Rappelons rapidement ce qu'est la notion de narcissisme pour la psychanalyse. Freud eut besoin de cette notion pour mieux comprendre les déplacements énergétiques qui existent toujours dans les symptômes psychiques. Objets, pulsions et déplacements sont les moyens concrets qui permettent de le déduire, dans un ensemble parfois confus, comme dans la distinction libido du moi et libido d'objet par exemple, ou le moi peut être l'objet dans le narcissisme pathologique, alors que l'objet absorbe le moi dans l'état amoureux, selon Freud. Le narcissisme dès lors ne peut se comprendre clairement que comme cette partie de l'appareil psychique qui relie constamment le soi et l'autre, intériorisé symboliquement.

Michele Montrelay, dans un article de l'Encyclopedia Universalis, résume bien les constructions théoriques autour de ce concept, distinguant les 3 étapes classiques freudiennes, et les avancées de Lacan ensuite.
La première étape repérée par Freud est dénommée auto-érotisme, correspondant à ce qu'on appelle parfois les pulsions partielles, où la perception de soi passe par la jouissance d'organe. Il ne s'agit pas encore à proprement parler de narcissisme, puisque le corps n'est pas encore unifié. Cependant, cette étape est une trace d'organisation, importante pour ce qu'elle signifie pour la suivante : le narcissisme primaire qui vient ensuite implique en effet, par le rassemblement du corps en une représentation de soi, le renoncement de l'immédiateté du plaisir d'organe au profit de l'ensemble.. Ainsi le bébé doit-il, entre autres exemples, renoncer à mordre le sein s'il veut conserver la possibilité de se nourrir. Il n'est pas impossible que des pathologies de morcellement corporel soient en rapport avec la problématique de ce passage.
Le narcissisme secondaire, qui se constitue par un détour par l'autre, son regard et ses mots, passant par l'objet donc pour revenir vers soi, oblige lui aussi à un renoncement : celui de l'étape antérieure, car les données du narcissisme primaire ne sont pas toujours compatibles avec ce détour par l'autre du narcissisme secondaire... Par exemple dans l'éducation sphinctérienne, pour en prendre un entre mille : le besoin immédiat du corps conscient, unifié, doit en passer par l'autre pour le moment et l'endroit.
Ainsi, le développement même du processus narcissique implique des effets de refoulement, donc la création d'une des formes de l'inconscient, le sujet étant divisé dans le processus même de son développement narcissique.

Ces divisions se redoublent d'une autre, elle spécifiquement étudiée par Lacan sous le nom de spaltung. Elle se produit lors du processus de l'identification, rendu plus clair par le concept de signifiant. L'identification est alors ce qui se détache du narcissisme par le biais de ce signifiant, pour faire entrer plus franchement le sujet dans l'univers symbolique. Le signifiant joue cette fonction car il a deux faces : il s'appuie sur le narcissisme d'une part, car il faut bien qu'il soit investit par le sujet, le symbolique de l'autre, ce qui lui permet cette fonction de passage. Là encore, entrer dans l'identité signifiante, c'est faire plus ou moins partiellement le deuil du narcissisme secondaire.

Ce processus de développement est, on le voit, très souvent contradictoire, presque constamment hétérologue, donc constamment symptomatique, et justifie l'hypothèse qui suit et va être ici développée. Elle se formule ainsi : l'idée principale de ce travail est qu'une demande de psychanalyse correspond au besoin qu'a le patient de terminer sa construction narcissique. Ce qui l'en a empêché s'est structuré autour d'un symptôme durable.
Que les symptômes disparaissent ou s'atténuent suffisamment est alors une nécessité pour que le processus narcissique se poursuive, et pour que le patient puisse à nouveau circuler en lui-même et dans le monde.

Ce présupposé permet de sortir de la clinique d'une personnalité, qu'elle soit psychanalytique ou psychiatrique : il ne s'agit plus de raisonner en terme de structure de l'appareil psychique, mais d'inachèvement d'un processus. À partir du moment où le narcissisme reprend son développement jusqu'à son terme (ou presque..), grâce à l'indication que le symptôme donne du moment et de la structure du blocage, le processus thérapeutique a lieu. Le symptôme a en effet un sens, celui qui vient d'être ainsi défini, si le désir du sujet, lui, n'en a effectivement pas, puisqu'il n'atteste que de sa singularité.

Ce qui est structuré et observable ici est donc le symptôme, et non pas le sujet. Il existe donc bien une clinique du symptôme, qui n'est absolument pas à confondre avec celle de la personne. Elle est ce qui empêche cette dernière de se developper.. Ne pas distinguer radicalement symptôme et personne est faire l'impasse du processus dynamique narcissique au cœur de la psychanalyse.
La curieuse logique quantique, qui veut qu'on ne peut apercevoir qu'un seul de deux états de la matière est ici applicable : symptômes et subjectivité font partie de l'être, mais si l'un parle, l'autre se tait.. Ainsi, si le symptôme empêche la subjectivité de s'effectuer, à l'inverse, la subjectivité en action dynamique ne permet plus d'apercevoir le symptôme. 
Bien entendu, les choses ne sont jamais si tranchées, si binaires, mais il me semble que cette grille de lecture permet d'orienter efficacement l'écoute, le travail chez l'analyste.
On comprend, dans cette optique, que le travail sur le symptôme conditionne la possibilité même de la fin d'une cure, s'il bloque effectivement largement la subjectivité. Il ne s'agit plus de "faire avec", ni même de le contourner puisqu'il empêche plus ou moins massivement la capacité subjective elle-même.
Il ne s'agit pas de se fixer dessus pour le faire disparaître comme les cognitivistes et comportementalistes, mais de prendre appui sur ce qu'il signifie quant à l'arrêt du développement du sujet. C'est la reprise de ce développement, après la compréhension du blocage, qui le rendra inutile ou moins utile.
Le risque à s'en préoccuper trop directement est de supprimer les appuis névrotiques du patient avant même que d'autres plus solides ne soient mis en place.. Il ne s'agit donc pas du tout de se presser de le faire disparaître, avec tous les risques que cela comporte, mais d'en saisir le sens d'empêchement de la subjectivité, ce qui est très différent. Encore une fois, si probablement il n'est pas de sens au désir, il en est au symptôme, qui oriente la reconstruction que le patient vient chercher. Vouloir simplement supprimer le symptôme, c'est ne pas prendre soin ni de la reconstruction, ni de l'équilibre névrotique, douloureux, mais en équilibre tout de même , avec toutes les conséquences graves que cela peut impliquer.
Une analyse sans reconstruction est aussi aventureuse qu'une reconstruction sans analyse!

On comprend aussi que le transfert est tout simplement la reprise de ce processus de reconstruction même, pour autant que la continuité narcissique nécessite la présence de l'autre pour s'effectuer. 
Dès lors, il n'est plus nécessaire de se préoccuper de sa résolution! Lorsque le processus narcissique est reparti pour arriver (idéalement) à son terme, le transfert tombe de lui-même. Mais nous verrons cela plus en détail dans la dernière conférence.

Il ne faut pas s'y tromper, il s'agit d'un profond changement du processus de pensée chez le thérapeute : ici, quel que soit le symptôme proposé, quelle que soit l'association que l'analyste fait sur telle ou telle structure qui fait partie de sa culture professionnelle, dans notre optique, il va d'abord s'agir d'essayer d'être à la hauteur du patient pour l'accompagner dans l'avancée qu'il désire de sa construction narcissique.
Dès lors, la question de l'espace entre demande et désir qui circule dans la littérature analytique devient obsolète : il faut traverser l'un, qui s'articule autour du symptôme, pour arriver à l'autre! Elle est remplacée par la question du choix entre psychothérapie et psychanalyse, que j'ai traitée par ailleurs.

L'idée centrale est alors ici qu'il n'y a aucune contre-indication à la psychanalyse, il n'en existe que des limites, inévitables, qui tiennent à la rencontre de deux personnalités. Elles ne seront donc pas les mêmes d'un analyste à l'autre. 
Il n'est pas possible qu'un analyste puisse être à l'aise dans toutes les arcanes du développement narcissique : il a lui-même, malgré son analyse personnelle, des limites qui tiennent à ses refoulements encore actifs. Lui aussi est un sujet divisé apte au symptôme.
Toutes les étapes du développement narcissique ne sont pas accessibles à chacun d'entre nous, en tout cas pas celles qui, chez le patient, résonnent avec un refoulement de l'analyste. De l'intérêt des groupes Balint et des supervisions tout au long de la carrière d'un analyste. Il ne peut y avoir, dans ce domaine, de maître et d'élève. Et ceux qui ne fonctionnent plus qu'en position de maîtrise, de superviseur, ne font plus que théoriser leurs propres limites, avec les inconvénients délétères multiples qui en découlent..

NARCISSISME ET FIN D'ANALYSE