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Michel S Levy mslevy@laposte.net Merci de vos critiques et remarques

HYSTERIE

 

 

 

 

Introduction et définition

 

La souffrance liée à la structure hystérique émane d'une névrose dont le caractère principal, remarquable, est le lien au contexte culturel du temps où elle s'exprime. Si la grande crise hystérique a pratiquement disparu, dans sa forme adaptée au discours médical du temps de Charcot, elle est remplacée à notre époque par des troubles liés aux axes dominants de notre monde : le culte de l'image, souvent réduite à un paraître forcené, menant le sujet à une angoisse croissante et une course sans fin à la représentation de soi. Le dopage et l'abus de body-building en sont les manifestations les plus spectaculaires ; l'idéologie de l'argent (l'argent est d'abord et avant tout la valeur accordée par l'autre : vouloir être riche, c'est penser qu'on compte pour l'autre…) aussi amène les mêmes symptômes pour ceux qui s'y prennent, accumulant et montrant sans fin une profonde vacuité d'éthique humaine. Les cadres et politiques qui y cèdent se plaignent du fameux stress de notre époque, en fait un épuisement hystérique lié à la dictature psychique de l'argent, de la séduction, du pouvoir, de l'image chez eux. La science enfin, en particulier médicale, a encore ses réponses hystériques, sous forme de certaines spasmophilies ou autres asthénies idiopathiques, où se cherche vainement un sujet indépendant de ses représentations médicales.

La psychanalyse a bien entendu drainé également une forme d'hystérie, dont les spectateurs aux derniers séminaires de Lacan ont commencé à être témoins, et dont l'œuvre de Woody Allen parle abondamment. La tentation d'exister pour la psychanalyse est une déviance hystérique du transfert, la volatilité des institutions analytiques ayant probablement un rapport avec cette dernière production de symptômes.

La question du sexe de l'hystérie est largement dépassée. Elle n'est plus " féminine " comme au début du siècle précédent. Grâce aux avancées lacaniennes, l'hystérie est devenue une structure de la personnalité, une façon d'appréhender le désir de l'autre, plus qu'une entité définie par un symptôme particulier, fût-il de conversion. En fait, quand tout le soi passe par l'autre, on est dans une problématique de nature hystérique.

L'hystérie est ainsi une tentative de réponse à la question existentielle de l'homme, posée exclusivement dans le culturel, chez l'autre, au détriment de soi. Un tel résumé devrait s'éclaircir évidemment par l'exposé de la logique que nous allons proposer de cette structure. Colette nous servira de support pour illustrer ce trait clinique, très propice à l'écriture, tant elle est utilisée pour " se raconter ".

 

 

La méprise

 

Le symptôme hystérique prend place lorsque que le sujet pose des questions fondamentales pour lui-même à l'autre mais qui en fait ne concernent absolument pas ce dernier. Le patient hystérique suppose alors en l'autre une réponse à quelque chose de lui qui n'existe en réalité nulle part ailleurs qu'en lui-même.

En effet, dès lors qu'on est confronté à son unicité, à sa solitude la plus extrême ou, dit autrement, à son génie inventif, à son style, à sa personnalité propre, il n'est pas de réponse à espérer en l'autre, si ce n'est parfois (mais pas toujours) de le prendre à témoin du développement de soi qu'on effectue. L'autre n'a simplement qu'à en prendre acte. C'est ce que j'appelle, après Freud, le domaine de l'auto-conservation. L'hystérique, à la place de cette créativité et de cette invention, propose un symptôme dont le but illusoire est d'être décrypté et soigné par l'autre, dont il veut par là dépendre totalement.

Nous voyons que la structure hystérique est au fond simplement l'extension exagérée d'un des éléments fondamentaux de l'humanité, qui correspond à ce que l'autre nous apporte pour notre propre développement et notre épanouissement social, humain et affectif. Ce n'est que pour autant que cette dimension devient trop importante, prend un caractère univoque, que cette logique domine sur les autres, et, de ce fait, prend un caractère hystérique. Le sujet ne peut plus faire appel au fonctionnement hétérologique, qui pourrait l'aider à passer d'un lien de nature hystérique à l'auto-conservation, développant seul ce qui est en lui et ne dépend que de lui.

Bien entendu, le développement le plus salutaire du symptôme hystérique est, parfois, la possibilité artistique. Il s'agit là d'un domaine de développement personnel qui continue à nécessiter la présence de l'autre, le regard de l'autre pour fonctionner. Le trait hystérique trouve là un compromis entre la nécessité d'une créativité individuelle et l'obligation de passer absolument par l'autre. Le goût pour l'écriture de Colette a à voir avec cela, sans doute, comme son succès, puisqu'elle réussit finalement à transmettre l'intransmissible, à savoir ces plaisirs intimes habituellement non partagés, que ce soit dans la relation à la nature, au monde, tout aussi bien que dans le domaine sensuel et sentimental. Il n'est probablement pas une aventure amoureuse de Colette qu'elle n'ait couchée sur le papier sous une forme plus ou moins allusive…

 

 

La structure hystérique

 

Elle est l'impossibilité d'accès au registre de l'auto-conservation, l'autre exigeant du sujet hystérique une constante présence, excluant l'usage de cette logique auto-conservatoire. On peut poser que la logique hystérique est l'inverse de la logique autiste. Ainsi la compréhension de la problématique hystérique ne se trouve pas dans des configurations œdipiennes remaniées, dans des investissements entre le masculin et le féminin mal différenciés, dans la présence de thématiques incestueuses inconscientes, etc. Tous ces chemins pourront être empruntés pour arriver au noyau de la constitution logique hystérique. Rien n'est faux, bien entendu, dans ce qui a été trouvé auparavant, mais il n'est pas certain que cela suffise pour aboutir à un résultat thérapeutique. S'en tenir à ces explications fera courir le risque de passer à côté du nœud de cette affaire, à savoir l'autre imaginaire situé inconsciemment comme interdicteur du registre de l'auto-conservation.

Ainsi s'explique l'énigme pour certains de l'enfance triste de Colette. Sans que cela ne fût explicitement mentionné dans son œuvre, les témoignages, en particulier les photos, montrent une enfant au regard profondément triste. C'est au même âge qu'elle va s'inventer une compagne imaginaire, qu'elle fait fonctionner à côté d'elle tout au long du jour. Cette autre elle-même est alors probablement à l'abri tout simplement de l'amour de sa mère, de Sido, à la fois si nécessaire et si aliénante. La tristesse de la vraie Colette était à mon avis due à la perte de cette dimension auto-conservatoire, que sa mère, dans une possessivité inconsciente, lui confisquait.

C'est pourquoi, dans cette clinique plus qu'ailleurs, dans le travail psychanalytique, tout ce que le patient sera susceptible de faire et de construire seul, en dehors du regard des siens et de son analyste, fournira petit à petit la base permettant la sortie progressive de la thématique hystérique.

Le sujet hystérique n'est pas capable de penser et de faire de lui-même, seul et pour lui-même, il déplace sa nécessité de plaisir personnel, de plaisir auto-conservatoire dans le champ de l'autre, ce qui l'amène à un quiproquo douloureux : quand l'hystérique demande à l'autre d'être soi, de peur qu'être authentiquement lui-même fasse surgir un grave conflit, c'est qu'il l'a éprouvé de façon traumatique, dans une prise de pouvoir sur lui. (Encore une fois il n'est pas question de relier ce sentiment à une intention parentale ni même à une réalité des actes parentaux. Il s'agit du vécu du patient, de sa réalité psychique, l'analyste ayant toujours à se situer en allié de ce vécu, en même temps que de la réalité.)

La raison pour laquelle l'hystérie apparaissait plus féminine que masculine est que la vie d'une femme était traditionnellement beaucoup plus vouée aux autres que celle d'un homme, plus en relation avec un réel externe à la famille. Les sociétés pré-industrielles, telles qu'il en existe encore, situaient la fonction de la femme largement au niveau du maintien du tissu social à travers les enfants et la circulation de la libido. L'homme était plus souvent dehors, confronté au réel dans une démarche beaucoup plus isolée où les inventions et les talents dont il faisait preuve ne nécessitaient aucun autre public que le bison foudroyé par un nouveau type de flèche ultra-perfectionné, mis au point dans le silence de l'inventeur, relativement dégagé des constantes obligations familiales d'être immédiatement pour les autres. Notre époque propose un autre modèle, celui de l'égalitarisme. Il vaut mieux dans ce domaine ne pas confondre l'égalité des droits, progrès évident, avec l'égalité des natures, biologiques et intellectuelles. Le déni des différences sexuelles, qui ne se réduisent pas aux organes sexuels, aboutit au forçage des natures pour imposer une culture, ce qui en rajoute sur l'hystérie. Etre soi restera toujours irréductible à être comme l'autre...  Chacun est en effet limité par son corps et sa situation sociale, même si ces limites doivent être interrogées, parfois bousculées pour le bien de tous. En tout cas elles ne peuvent pas être ignorées, au risque de la confusion hystérique entre soi et l'autre.

 

 

Le manque de soi

 

Cette solitude manquée, ce silence d'expression personnelle, cette absence d'adresse tranquille et pérenne à soi, correspond chez l'hystérique à une angoisse, à une peur, à une souffrance. Voilà le fond du problème, l'élément majeur de reconstruction qui va parfois permettre la sortie de la névrose. Les éléments d'auto-conservation, d'autonomie qui font défaut à l'hystérique lui manquent parce que les développer équivaudrait, imaginairement, à se mettre en opposition, à rencontrer un conflit, un rejet qui lui paraît inaffrontable. L'enfance des patients trop pris dans une structure hystérique montre fréquemment un grand déficit d'éléments d'auto-conservation acceptés, encouragés par les " parents ". Au fond il n'y a pas de place, dans le rôle social que se donne le sujet, pour l'auto-conservation, l'autonomie, la pratique d'être soi pour soi. Dès lors un conflit existe entre l'idée qu'il a de lui-même, ce qu'on appelle le soi, et tous les éléments indispensables de type auto-conservatoire qu'il pourrait avoir envie de développer. Ils sont contradictoires, incompatibles, et cette contradiction génère l'angoisse de la solitude que l'on trouve chez ces patients.

C'est qu'un défaut de castration chez l'autre, un lien fusionnel empêchent de faire place au génie propre de l'enfant, à ses particularités personnelles. Ce défaut de castration des figures parentales peut prendre la forme d'un trop grand souci éducatif, d'une pression trop constante, d'une absence d'accueil des logiques propres à l'enfant, d'une difficulté proprement hétérologique à sortir de ses propres systèmes parentaux pour laisser place au système de l'enfant, ce qui l'empêche de l'intégrer à son rôle social, ensuite à son moi le plus profond, le plus singulier.

Encore une fois, le moi n'est pas une fonction stable. C'est la clé (spinozienne... ) de toute la compréhension à la fois du transfert et de la psychopathologie. C'est plutôt la rigidité d'éléments du moi qui crée le phénomène pathologique. Au contraire, la malléabilité, la souplesse, autrement dit, la capacité d'adaptation seront du côté de la santé mentale. L'élément hyper-stable, donc pathogène de l'hystérie provient de cette rigidité du lien entre le soi et l'autre, ce lien complet de toutes les ressources de la personne, du sujet, qui sont ainsi dévolues, données à l'autre en quelque sorte. C'est l'hyper-stabilité de cette structure qui créé le problème.

 

 

Corps et hystérie

Il faut maintenant faire un petit retour au corps, puisqu'il est très rare que dans une problématique de désir hystérique, cette question ne soit largement abordée.

On peut comprendre cela comme une impossibilité de traduction. Nous avons vu dans un autre chapitre l'importance de la question des restes quant au passage d'un niveau à l'autre dans les imbrications narcissiques. Le domaine de la réduction à l'autre représenté par le langage, l'expression, la communication, ne peut traduire, ne peut gérer un certain nombre d'éléments qui sont par exemple le style de quelqu'un ou l'univers de son fonctionnement physique proprioceptif, psychique profond et inconscient, qui entrent dans le domaine de l'auto-conservation, dans le domaine de ce qui, de soi, ne peut se développer que par soi.

La question du choix du symptôme trouve là une explication simple. Si tout ou partie du corps ou de la pensée opère comme un signifiant (voué donc à l'autre) dans le cadre d'un fonctionnement inconscient ou préconscient, c'est tout simplement que l'autonomie du corps et de la pensée vis-à-vis des signifiants n'est pas suffisante. L'hétérologie est bien le seul lieu de l'expression entière d'un sujet. L'exagération du lien entre le sujet et les signifiants (l'autre) est la raison fondamentale de l'existence de symptômes hystériques tels que Freud les a rencontrés, tels qu'ils existent encore dans le milieu culturel qui est le nôtre, où la pression de l'autre est peut-être encore plus forte.

L'exagération, dans le domaine des signifiants, des besoins du sujet explique aussi la faculté particulière des symptômes hystériques à réagir à la parole puisqu'une traduction se remplace simplement ainsi par une autre, le fond du problème restant le même, à savoir un excès de traduction.

Ainsi, dans l'hystérie, si le domaine de l'auto-conservation n'est pas à la disposition du sujet, c'est-à-dire ne limite pas le registre de la parole, de l'autre, il manque alors une articulation entre ces dimensions d'auto-conservation et d'altérité. L'altérité va jouer indépendamment du désir profond du sujet et le désir profond du sujet sera aliéné, dépendant de la notion d'altérité...

Ces tentatives d'inscrire l'authenticité du sujet dans l'autre, puisqu'elles ne peuvent pas passer dans le langage, par la parole, par la construction symbolique humaine, ne trouvent issue que dans une traduction organique, une demande de soins. C'est le souvenir de l'étape narcissique précédant l'entrée dans le langage, où l'ensemble des besoins du sujet passait par les expressions du corps. Aussi, l'ensemble des symptômes hystériques de type physique peuvent-ils s'entendre comme une distorsion de la construction narcissique : la traduction du domaine auto-conservatoire dans celui de l'altérité, de la parole, fut trop massive, réductrice, captatrice, presque sans limite. Et comme dans toutes les pathologies dont nous avons parlé, le repli du désir du sujet s'effectue au niveau du stade où l'expression restait possible avant que le problème ne survienne, avant le passage de l'étape narcissique suivante.

Contrairement à l'autisme, l'hystérie montre un corps désirant l'autre mais dans un contexte symbolique où l'existence d'une autonomie du corps et du désir n'a pas suffisamment sa place.

 

 

Hystérie et psychose

 

Quand l'ensemble des fonctions vitales d'un sujet est pris dans le registre de l'autre, la problématique hystérique est en place, de la névrose à la psychose. Selon la gravité de l'aliénation, tous les stades sont possibles, du trait névrotique au trait psychotique dans une continuité qui ne génère pas de différences fondamentales entre ces structures. Il suffira que la massivité du lien hystérique à l'autre, parfois allant jusqu'au fusionnel, mette en cause un ou plusieurs axiomes, une ou plusieurs bases des logiques subjectives pour que se produise une manifestation psychotique. L'investissement des mots et des désirs des autres, s'il est trop loin de la structure interne du patient, de son intensité propre, de son affectivité profonde, aboutit à la structuration d'un moi de surface, d'un moi de circonstance, qui met en grande fragilité les capacités réelles de construction du patient, le voue à des moments d'angoisse dont l'intensité et la durée pourront déterminer des phénomènes psychotiques, en raison de l'extériorité parfois massive des recherches référentielles du sujet.

C'est ainsi que Colette, lorsqu'elle se rend compte que son cher Willy, auquel elle dévoue sa vie et son œuvre, la trompe allégrement et constamment, sombre dans une dépression à caractère mélancolique. Ce n'est que le retour de sa mère de province qui lui permettra de " recoller " à l'autre, ici originel.

Un degré d'implication dans le désir de l'autre trop important, voire massif, implique donc un risque de désorganisation extrêmement important : tout ce qui se construit à un endroit peut être déconstruit l'instant d'après, puisque l'axiomatique de base dépend presque uniquement de l'interlocuteur et non de quelque chose qui est profondément, authentiquement, partagé par le sujet. Ainsi, les pathologies psychotiques qu'on trouve dans l'hystérie sont liées à ce phénomène de déconstruction d'un système précédent, qui accompagne l'investissement d'un système suivant. Lorsque cette succession est trop rapide et trop intense, la déconstruction du sujet est pratiquement constante et l'on retombe sur la définition du mécanisme psychotique dont nous parlerons dans le chapitre consacré à ce type de symptôme.

Cette vision beaucoup plus souple des phénomènes psychopathologiques où les passages sont nombreux d'une structure à l'autre, d'un symptôme à l'autre, correspond, comme je l'ai déjà dit, beaucoup mieux à la réalité de la clinique et à l'évolution réelle des patients.

 

 

Le transfert hystérique

 

Une structure comme l'hystérie est ainsi une modalité de connaissance, d'intelligence, qui peut avoir des aspects extrêmement positifs pour le sujet et son environnement. Cette sorte d'hyper-adaptation au désir de l'autre peut aussi être, socialement, une médiation permettant à la science du dialogue de se développer d'une manière particulièrement positive. En fait, toutes les pathologies mentales sont des capacités adaptatives à un milieu précis et comportent une dimension d'intelligence, d'adéquation au contexte. Le problème général de la structure pathologique étant une trop grande rigidité, sa dépendance vis-à-vis du contexte, on le retrouve ici dans la question de l'hystérie.

Le transfert hystérique va ainsi être spécifique au sens ou une adaptation très grande à la cure et au travail psychothérapique peut survenir avec ces patients, piège dans lequel le thérapeute peut tomber facilement, étant donné que son narcissisme est largement valorisé. Mais rien ne change si dans une structure hystérique, l'adaptation se fait au système de l'autre, en l'occurrence du psychanalyste. Qu'est le maître sans l'hystérique - comme l'a vu Lacan après Socrate - et que serait le discours du maître sans l'écoute de ceux auxquels il s'adresse ? Il s'agit là d'une écoute extrêmement active, facilitant le développement du discours de maîtrise, pour ceux qui y sont intéressés.

 

Hystérie et lien fusionnel

Il faut détailler l'élément fusionnel que l'on trouve, là encore, dans la problématique hystérique. Dans tous les symptômes psychiques que nous avons essayés de décrire, sauf pour l'autisme, la question de la liberté et donc de son inverse, le fait fusionnel, se retrouve plus ou moins. Les modalités de cette dépendance vont déterminer la présence de telle ou telle structure symptomatique.

L'histoire littéraire de Colette est parlante à ce propos, puisque le début de sa carrière littéraire se fait dans une fusion totale avec son mari, Willy. C'est lui qui signe les premiers romans, les Claudine… L'indifférenciation fusionnelle de Colette rencontrait la manipulation de l'escroc ! Ce n'est ni la première ni la dernière fois que Colette se fera voler par l'amour… Ce vol de l'enfance intime par l'amour, dans le trait fusionnel, est magnifiquement décrit dans Les vrilles de la vigne : 

" Je ne puis dormir. Mon insomnie heureuse palpite, allègre, et je devine, en ton immobilité, le même accablement frémissant...  Tu ne bouges pas. Tu espères que je dors. Ton bras se resserre parfois autour de moi, par tendre habitude, et tes pieds charmants s'enlacent aux miens...  Le sommeil s'approche, me frôle et fuit...  Je le vois ! Il est pareil à ce papillon de lourd velours que je poursuivais, dans le jardin enflammé d'iris..., Tu te souviens ? Quelle lumière, quelle jeunesse impatiente exaltait toute cette journée !...  Une brise acide et pressée jetait sur le soleil une fumée de nuages rapides, fanait en passant les feuilles trop tendres des tilleuls, et les fleurs du noyer tombaient en chenilles roussies sur nos cheveux, avec les fleurs des paulownias, d'un mauve pluvieux de ciel parisien...  Les pousses des cassis que tu froissais, l'oseille sauvage en rosace parmi le gazon, la menthe toute jeune, encore brune, la sauge duvetée comme une oreille de lièvre, tout débordait d'un suc énergique et poivré, dont je mêlais sur mes lèvres le goût d'alcool et de citronnelle...

Je ne savais que rire et crier, en foulant la longue herbe juteuse qui tachait ma robe...  Ta tranquille joie veillait sur ma folie et, quand j'ai tendu la main pour atteindre ces églantines, tu sais, d'un rose si ému, la tienne a rompu la branche avant moi, et tu as enlevé, une à une, les petites épines courbes, couleur de corail, en forme de griffes...

Tu m'as donné les fleurs désarmées...  Tu m'as donné, pour que je m'y repose haletante, la place la meilleure à l'ombre, sous le lilas de Perse aux grappes mûres...  Tu m'as cueilli les larges bleuets des corbeilles, fleurs enchantées dont le cœur velu embaume l'abricot...  Tu m'as donné la crème du petit pot de lait, à l'heure du goûter où ma faim féroce te faisait sourire...  Tu m'as donné le pain le plus doré, et je vois encore ta main transparente dans le soleil, levée pour chasser la guêpe qui grésillait, prise dans les boucles de mes cheveux...  Tu as jeté sur mes épaules une mante légère, quand un nuage plus long, vers la fin du jour, a passé ralenti, et que j'ai frissonné, toute moite, tout ivre d'un plaisir sans nom parmi les hommes, le plaisir ingénu des bêtes heureuses dans le printemps... 

Tu m'as dit: « Reviens...  Arrête-toi...  Rentrons ! » Tu m'as dit...

Ah ! si je pense à toi, c'en est fait de mon repos. Quelle heure vient de sonner ? Voici que les fenêtres bleuissent. J'entends bourdonner mon sang, ou bien c'est le murmure des jardins, là-bas...  Tu dors ? Non. Si j'approchais ma joue de la tienne, je sentirais tes cils frémir comme l'aile d'une mouche captive...  Tu ne dors pas. Tu épies ma fièvre. Tu m'abrites contre les mauvais songes ; tu penses à moi comme je pense à toi, et nous feignons, par une étrange pudeur sentimentale, un paisible sommeil. Tout mon corps s'abandonne, détendu, et ma nuque pèse sur ta douce épaule ; mais nos pensées s'aiment discrètement à travers cette aube bleue, si prompte à grandir...

Bientôt la barre lumineuse, entre les rideaux, va s'aviver, rosir...  Encore quelques minutes, et je pourrai lire, sur ton beau front, sur ton menton délicat, sur ta bouche triste et tes paupières fermées, la volonté de paraître dormir...  C'est l'heure où ma fatigue, mon insomnie énervées ne pourront plus se taire, où je jetterai mes bras hors de ce lit enfiévré, et mes talons méchants déjà préparent leur ruade sournoise...

Alors tu feindras de t'éveiller ! Alors je pourrai me réfugier en toi, avec de confuses plaintes injustes, des soupirs excédés, des crispations qui maudiront le jour déjà venu, la nuit si prompte à finir, le bruit de la rue...  Car je sais bien qu'alors tu resserreras ton étreinte, et que, si le bercement de tes bras ne suffit pas à me calmer, ton baiser se fera plus tenace, tes mains plus amoureuses, et que tu m'accorderas la volupté comme un secours, comme l'exorcisme souverain qui chasse de moi les démons de la fièvre, de la colère, de l'inquiétude...  Tu me donneras la volupté, penchée sur moi, les yeux pleins d'une anxiété maternelle, toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l'enfant que tu n'as pas eu… "

 

Dans mes observations cliniques, une disposition parentale particulière (imaginaire, donc faite d'imago) fait fonctionner en réalité un défaut de castration de la mère par le père. Les enfants sont, en quelque sorte, dévolus au désir de la mère (plus précisément au désir d'un des deux parents puisqu'on peut voir des configurations inversées, paternelles, qui aboutissent au même résultat). La liberté subsiste pour l'enfant mais dans un cadre défini par le parent avec lequel cette relation fusionnelle existe. Ainsi, le sujet appartient au champ psychique d'un parent, dans lequel, la castration, la limitation de toute-puissance, la césure de la pensée existent, mais restent à l'abri de l'autre parent, et à fortiori de l'enfant lui-même, qui ne sont pas autorisés à remanier ces limites. L'enfant n'a donc pas la possibilité d'échapper à ce moule, dans lequel des éléments non fusionnels existent bien entendu mais liés exclusivement au désir du parent en question. Il s'agit au fond d'une castration qui serait du semblant. L'autre parent ne joue pas son rôle de limitateur du cadre proposé par le premier parent, ne fait pas fonctionner une altérité, une castration beaucoup plus radicale, par laquelle l'enfant pourrait échapper au système exclusif du parent dominant.

Ainsi, dans Claudine à l'école, Colette décrit-elle la place du père :

" Papa, averti de la part glorieuse que je prendrai à l'inauguration des écoles, a froncé son nez bourbon pour demander: « Mille dieux ! va-t-il falloir que je me montre là-bas ? »

- Pas du tout, papa, tu restes dans l'ombre !

- Alors, parfait, je n'ai pas à m'occuper de toi ?

- Bien sûr que non, papa, ne change pas tes habitudes. "

Aussi le deuxième parent n'est-il pas absent, mais il ne va pas jouer son rôle au point de limiter le système parental prédominant. Il va fournir simplement un autre regard ou une autre pensée, un autre fantasme mais pas une autre castration, une vraie limite, pour le premier parent. Aussi le patient est-il, en quelque sorte, prisonnier du désir du parent qui échappe à la limitation du deuxième. On retrouve là Lou Andréa Salomé expliquant qu'une mère qui n'est pas capable de sacrifier son enfant au père ne peut l'élever. Cela va se traduire par des échanges parfois douloureux pour les parents mais dans lesquels l'enfant trouve sa vraie liberté et échappe ainsi à la problématique hystérique.

Lorsque les parents se limitent l'un l'autre, au gré des circonstances, l'enfant aura toutes les chances d'échapper à une problématique hystérique. Sa liberté fondamentale de sujet, donc sa capacité de faire advenir, grâce à l'auto-conservation, son style, son fonctionnement authentiquement propre dans le registre de l'altérité ou en dehors de lui, seront plus faciles et garantis car plusieurs lieux rendront cela possible et se limiteront l'un l'autre.

Cette limitation reste capitale dans le transfert. A l'intérieur de l'analyse même, la place de ce qui n'est pas l'analyse méritera d'être reconnue comme structurante, au même titre que ce qui se passe dans la cure. Ceci est valable d'une façon générale mais prend tout particulièrement son sens dans ce type de problème. Il arrive fréquemment que le patient parle pendant une cure d'une autre thérapie, d'une autre prise en charge avec un guérisseur, un rebouteux, un médecin, n'importe qui. Il faut à ce moment là bien comprendre de quoi il s'agit : le patient expérimente sa liberté, tout simplement, teste la capacité pour le thérapeute de limiter son propre champ de façon à ce qu'il développe le sien, dans cet intervalle entre deux désirs qui lui permet, à ce moment, de promouvoir sa propre subjectivité et son style, et au final d'échapper à la problématique hystérique, en déployant son domaine d'auto-conservation.

 

 

Hystérie et Œdipe

 

Il faut dire un mot de la configuration œdipienne. Il existe depuis le début de la psychanalyse, un fossé entre l'importance de cette problématique œdipienne pour les psychanalystes et l'incompréhension parfois choquée des non-psychanalystes. En effet, il est difficile d'argumenter que chacun ait eu envie de coucher avec sa mère ou avec son père, pourquoi pas les deux. De fait, la question n'est pas que l'enfant de 4 ans, 5 ans, ait envie de faire l'amour avec son père ou sa mère. Ce qu'il veut, c'est la toute-puissance psychique, toute-puissance dans laquelle la toute-puissance sexuelle ne représente qu'une partie. Ainsi le mythe d'Œdipe peut s'éclairer de ce désir inconscient chez lui d'être tout bonnement le maître de son désir, et du monde, et on comprend mieux l'aspect universel de ces rêves de toute-puissance et on saisit mieux la fonction profonde de la castration, qui consiste tout simplement à mettre la réalité à la place de ce désir de toute-puissance. La réalité avec ses lois, avec ses limites, avec ses frustrations, avec ses contraintes et avec ses punitions.

Ainsi s'éclaire le vieux débat sur la question de la séduction réelle ou imaginaire à laquelle auraient été soumises les hystériques lorsque l'on interroge leur histoire. Cela ne change rien : si la séduction est réelle, l'hystérique est confronté à la toute-puissance d'un de ses parents et cette possibilité de toute-puissance dans l'exercice des pulsions va lui apparaître, en retour, envisageable, va induire chez lui ou elle une faille d'inscription de la castration. Si elle est imaginaire, à l'inverse, une difficulté d'assomption de la castration d'une autre origine l'amène à inventer des processus supposés de séduction, de toute-puissance. Cette tentation est constamment présente dans la séduction pathologique, Don Juan ne cesse jamais son jeu mortel avec le Commandeur…

Mais quel est l'absolutisme à l'œuvre dans la problématique hystérique ? Nous l'avons vu, elle s'origine de cette soumission au désir de l'autre, qui n'a pas de vraie limite puisque le tiers ne joue pas son rôle. Les phénomènes d'identification faisant le reste, l'hystérique est amené à la répétition du mode de fonctionnement qu'il ou elle a pu constater chez un de ses deux parents. La castration devient une crainte, une peur, devant l'évidence de l'impossibilité, et même l'interdit de cette toute-puissance trop présente. Ainsi, la crainte de la castration n'est-elle que le reflet du désir de l'hystérique de réaliser la toute-puissance psychique à laquelle il ou elle a été confronté en tant qu'objet de cette toute-puissance. La tumultueuse vie amoureuse de Colette est ainsi le reflet de cette constante tension entre la possession et la dépossession de l'objet d'amour, dans un exercice de toute puissance amoureuse qui ne faisait que répéter l'absence de limite, de respect, que Colette a toujours en retour rencontré, en particulier avec sa mère dès le début de sa vie. L'abandon de cette omnipotence par le sujet ne peut se faire qu'à partir du moment où les capacités de réalisations concrètes de son désir personnel, auto-conservatoire, deviennent suffisamment libres et notables pour qu'il puisse lâcher ce fantasme. On voit tout le prix du travail de reconstruction intime de ces dimensions d'auto-conservation, puisque ce sont les seuls endroits qui échappent aux aléas que représentent l'accord et le désaccord d'un partenaire pour construire son psychisme.

Ainsi, un neveu de Colette, la voyant au théâtre dans une scène où les quelques voiles qu'elle portait ne visaient qu'à différentier l'obscénité de l'érotisme, s'écria-t-il : " Mais on lui voit tout, à tante Colette !! " Et, en effet, elle ne cachait pas grand chose aux autres…

 

 

Conclusion

 

Abandonner la jouissance toute-puissante et douloureuse de l'autre n'est possible à l'hystérique qu'à condition d'être suffisamment avancé dans les autres dimensions de la vie, en particulier dans les logiques très personnelles de l'auto-conservation. L'articulation hétérologique redevient alors possible, et avec elle, un allègement ou une chute de la souffrance hystérique se constate. La circulation authentique entre soi et l'autre réapparaît, avec des césures devenues enfin possibles. Le travail transférentiel avec un trait hystérique mêle donc  particulièrement clairement la déconstruction, avec la mise à jour de l'histoire fusionnelle et la reconstruction, avec la ré-appropriation de soi qui peut enfin advenir. C'est sûrement dans ses Lettres aux petites fermières que Colette indiquera le mieux cette voie d'un retour à elle-même, dans un moment où la solitude relative de la vieillesse lui indiqua enfin une certaine sérénité, peut-être pour elle une première intimité, mais qui resta jusqu'au bout à raconter, à écrire, à adresser à l'autre, avec l'exposé d'une souffrance, celle des douleurs de la vieillesse…


 


 

 
 
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