Michel S Levy mslevy@laposte.net Merci de vos critiques et remarques

FASCISME

 


Ce texte est issue d’une devinette journalistique :  Luc Debraine, journaliste au Nouveau Quotidien de Lausanne, me demande de réagir à un texte, sans me dire l’auteur. Ce texte n’a pas d’intérêt, puisqu’il peut être remplacé par n’importe quel auteur fasciste, de Céline à Le Pen…Il s'agissait en fait de
Jirinovski. Ainsi, dès que la haine l'emporte, cela a des effets repérables sur la structure de la pensée, le style. C' est l'objet même du texte qui suit.
Le style, c’est l’homme...Avouons dès le départ que très vite, je me suis fait une idée de l’homme. Que l’action se passe à l’Est, cela était clair. Qu’il s’agisse de la Russie, je l’avais compris dans la conversation téléphonique avec mon correspondant du Nouveau Quotidien. De mon coté, les cartes étaient donc un peu faussées pour le « jeu » proposé. L’honnèteté mérite de le signaler, surtout dans ce domaine.
Enfin, avant de me prêter à cet exercice, il me faut avouer que je n’accorde qu’une valeur limitée à l’analyse d’un texte, l’écrit n’étant jamais qu’une dimension fort aplatie de la complexité d’un homme. Ceci étant dit, les assertions suivantes ne seront donc guère que les associations libres d’un psychanalyste, et n’auront que cette valeur ! Valeur d’autant faible que le travail d’analyse ne porte que sur une dizaine de pages.

D’abord, faut-il être psychanalyste pour constater que c’est tout simplement mal écrit ? Et confus ? Maladresses et désorganisations sont les sensations dominantes malgré les visibles efforts du traducteur. Répétitions, coq-à l’âne, et même incohérences sont nombreux.
Plus inquiétant, du point de vue psychique, les mots s’appellent les uns les autres en fonction de leur sens immédiat, et non en restant au service de l’idée directrice, dont on peut dire qu’elle est absente d’un bout à l’autre du texte qui m’a été transmis. Les phrases se déroulent sans qu’un plan même succinct apparaisse, les idées étant absentes, remplacée par les mots et leur lien purement factuel.
Je ne pense pas en effet qu’une plainte soit exactement une idée. Car une revendication douloureuse est constamment présente, dont il m’a semblé qu’elle était le seul message.
Pas d’humour, et une adhésion à des croyances très primaire complètent le tableau. L’absence d’humour, dans tous les moments décrits par ce texte, est un signe tout à fait préoccupant, montrant qu’une interrogation narcissique domine constamment le tableau. Si Narcisse lui-même avait pensé à rigoler un peu en se mirant, il ne serait certainement pas tombé à l’eau...
L’organisation générale du texte est du registre de la métonymie, aucune métaphore n’est présente, qui permettrait l’humour. On est sans cesse situé sur un seul plan, immédiat, dans un enchaînement clos ne permettant aucune interprétation, aucun renversement de pensée, aucun regard différencié.
Si cela n’était un peu abusif en face d’un simple texte, surtout si bref, toutes ces caractéristiques permettraient d’évoquer un cadre psychologique, celui de la psychose, bien évidement. Mais, bon, ce terme est un peu galvaudé, faisant un peu figure d’épouvantail, et ne correspond d’ailleurs à aucune entité scientifiquement définissable maintenant. Pour quiconque. Mettons simplement que dans le langage courant de la psychanalyse, c’est dans la direction de ce qui est ainsi dénommé que cette lecture oriente.


Hormis l’analyse de la forme, qui donc à elle seule fournit pas mal d’indications, le fond lui-même paraît venir conforter la première idée.
Le père n’est cité qu’un fois, brièvement, le fantasme étant très clairement posé d’être simplement issu de la mère, sans l’intervention du moindre tiers. Dès lors sont posées les conditions de la toute puissance de cette mère, la dépendance étant complète vis à vis d’elle. L’impossibilité de penser cette dépendance est évidement totale, car le faire serait équivalent à une néantisation, puisqu’aucun autre point d’appui différent n’existe. Dès lors, il faut qu’elle soit « saine », pure, absolument défendue contre toute attaque possible. Dans la mise en place de cette défense de la mère, la pensée sombre, car c’est la possibilité même de l’existence d’une question qui effraye.

Que de là, aucune socialisation ne soit réellement envisageable, cela n’étonnera pas. Il est clair que cette  possibilité n’existe que par l’acceptation de la place centrale de la dimension du tiers, de l’autre. Si l’irruption de ce tiers est vécu comme un risque d’anéantissement, tel que rien ne puisse se sacrifier de soi pour accéder à l’autre, aucune vie sociale n’est permise.
Tout au long de ce texte, il est clair que tous les acteurs autres que la mère sont situés comme dangereux à un titre ou un autre.

L’homme est incapable d’amour, et le dit. C’est même ce défaut d’amour qui justifie l’engagement politique.
Il faut savoir gré à l’auteur de ce texte de décrire de façon aussi magistrale ce que les psychanalystes appellent la projection. Car si l’amour n’a pas toujours bonne presse chez les analystes, c’est en tant que piège de l’imaginaire qu’ils le dénoncent. Par contre, la faillite de cet imaginaire est beaucoup plus préoccupante, et le résultat de son impossible articulation au monde tiers du symbolique. Il ne reste plus alors qu’à souffrir de l’Autre, puisqu’on ne peut le reconnaître comme autonome. Ni soi-même, donc. Reste la souffrance, diffuse, désignant le monde, les autres,  faute de pouvoir être simplement identifiée, puisque l’identification nécessite l’assomption de ce fameux tiers. La souffrance se projette partout, faute de pouvoir reconnaître son objet.

Faute de place, j'arrête là l’exposé de mes élucubrations sur ces quelques lignes. Il faut conclure par ce qui me semble le plus important, si l’homme est bien celui auquel je pense.

L’utilisation du mot folie n’est souvent qu’un moyen proprement occidental de ne pas comprendre ce qui se passe. Cette question de la folie d’un homme public fait en effet souvent moins peur, malgré toutes les connotations qu’on lui connaît, que celle des mesures à prendre en raison du discours conscient qu’il tient. C’est celui-ci qu’il faut entendre, et non se questionner pour savoir s’il est fou ou non. Car s’il vient au pouvoir, il fera ce qu’il dit. Comme Hitler, qu’il aurait mieux valu entendre, prendre au sérieux, au lieu de se demander s’il était insensé ou non.

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