Michel S Levy mslevy@laposte.net Merci de vos critiques et remarques


PSYCHOTHERAPIE INSTITUTIONNELLE

 
 
 

 

Introduction

 

La caractéristique majeure de la psychothérapie institutionnelle efficace, c'est son caractère éphémère, comme la subjectivité. Rares, même si elles existent, sont les expériences qui se sont inscrites dans la durée, en tout cas dans une durée suffisante pour faire réellement transmission entre institution innovante et institution sclérosée. Cet espace est en fait le même qu’entre invention et rituel.  Entre la révolte et l'appareil d'état, entre l'action et la prise de conscience.

Cette dimension éphémère de l'effet inconscient, donc de la dimension subjective, à été introduit par Freud dans son travail sur le mot d’esprit, indirectement cependant. L’éclipse subjective est la même que celle du mot d’esprit, elle se superpose exactement. Si l’inconscient ne connaît pas le temps, il se signale dans ses scansions.

La psychothérapie institutionnelle est alors l’art nécessairement provisoire de la mise en acte de ces prémisses. Elle est un des nombreux apports de la folie au monde, puisque tout le mouvement de l’analyse institutionnelle sociologique, encore utilisée et vivante aujourd’hui, en est issue, ses inventeurs, G. Lapassade et R. Loureau s’étant inspirés de l’antipsychiatrie des années 50.

 

 

Première partie : institution et sujet

 

Le temps logique et l’éphémère signifiant.

 

Lacan l'a abordé dans les trois temps de la logique inconsciente qu'il a développé et dans sa définition bien connue du sujet. Dans les trois temps du procès logique, le temps de conclure fait effet de retour sur le temps d’appréhension, signalant que le temps de comprendre fait  lui-même partie du problème. Il faut savoir sortir de l’exemple des prisonniers et de leurs panneaux dans le dos : métaphoriquement, cela signale que nous sommes aussi prisonniers de ce qui nous rend libre : la pensée. C’est que, passant par l’autre, elle se remodèle dès lors, à notre insu notre. Morin en a parlé également en ce qui concerne les effets de la complexité lorsqu'il a posé que la construction psychique, dès lors qu'elle se met à exister, se met à fonctionner comme un objet qui vient encombrer le chemin en même temps qu'il le balise. Le signifiant désigne et occulte tout à la fois. Il ne dirige le sens que dans l’instant, pas dans la durée. Il en va de même pour ce mouvement psychiatrique, puisqu'il est censé s'adresser au sujet.

Cette instabilité fondamentale de l’identité, liée à l’inadaptation du signifiant à la dimension temporelle, est ce qui fait horreur, et explique les éclipses à la fois subjectives et institutionnelles. L’effort de durer est contraire à la subjectivité. Quand le désir de durer se confond avec le désir de vie, quand la transmission rituelle l’emporte sur l’invention,  la voie est ouverte à la production psychopathologique, en société ou en famille. Le signifiant du désir est éphémère.

 

 

La psychothérapie institutionnelle : passée ou présente ?

 

Des années 60 aux années 90, la psychothérapie institutionnelle a été l'un des mouvements les plus intéressant de la psychiatrie contemporaine, même si l'on assiste actuellement, sous les coups de boutoirs d’une pseudo biologie néolibérale de la pensée, à son extinction à la fois théorique et pratique, extinction heureusement progressive et partielle.

Il n'empêche que beaucoup de praticiens de tous bords continuent à utiliser des thèmes qui sont largement repris de ce mouvement, sans que personne ne s’en rende compte. Ainsi, la synthèse d’équipe est un outil relativement récent, qui était auparavant dévolu uniquement à la transmission du savoir d'un maître entouré d'un aréopage d’apprentis savants, et qui est devenu maintenant, et pas seulement dans les services psychiatrique, le lieu d'échange de la plupart des soignants autour des projections que suscite tel patient. Le champ s’est déplacé de la maîtrise d’un savoir au vivant d’un dialogue, au moins entre soignants. Ce minimum de la psychothérapie institutionnelle, présent dans toutes les institutions de santé mentale actuelles, il est la mise en tension du lien entre parole singulière et discours collectif, et est en fait, sans que l'on se rende vraiment compte, un héritage largement acquis de cette époque là. De même, la pratique de la supervision est devenue banale, tant pour les soignants que pour les institutions, prolongeant, qu’on le sache ou non, cet autre principe central de la psychanalyse qui est la fonction du tiers dans les enjeux passionnels humains.

En effet, même si le mot de psychothérapie institutionnelle ou d'inconscient n'est plus prononcé dans beaucoup de ces lieux, souvent, les effets en sont les même : on a un premier temps qui est celui de l'appréhension du problème, le deuxième temps qui est le temps de comprendre et le troisième temps qui est le temps du conclure, qui est en fait une nouvelle compréhension, produite par le fait de poser le premier temps.. Le temps de conclure n’est pas la simple formulation du temps de comprendre, c’est surtout une logique qui se reformule à partir de l’exposé d’une première appréhension. Dans ces synthèses d’équipe, ce qui se signifie est le désir de chaque soignant, lequel est partiellement aliéné à une formulation collective, donc soumis à l’effet des autres désirs. Ce n'est que dans cet espace et cette distance secondaire que quelque chose peut se déprendre : ce dans quoi chacun, ou chaque groupe a été pris par son désir singulier apparaît dans le lieu tiers de la synthèse, de la supervision, du contrôle. J'ai dit ailleurs que la définition la plus courte de l'inconscient est la différence entre la prévision, l’apriori et l'analyse rétrospective, autre formulation du temps logique lacanien.

 Tout le discours institutionnel peut se résumer à la phrase qui précède et, on voit que dès lors qu'un service, quel qu'il soit, même de dermatologie, fonctionne avec une synthèse clinique suffisamment élargie aux soignants, aux infirmiers etc… pour parler des cas et échanger des informations, alors ces effets là, peuvent, bien entendu, survenir. Par exemple, dans le service de pneumo ou de pédiatrie tel enfant asthmatique rentre, se calme à la visite de sa mère et refait une crise forte le soir, voilà une chose qui va pouvoir être dite, en fait par n’importe qui du service qui a observé cela. Si cela se répète, si cela s'avère plus ou moins régulier, peut entrer dans une réflexion thérapeutique, modifiant le regard de chacun, y compris, in fine de l’enfant et ses parents. Un discours qui se formule se modifie par là-même, puisqu’un après coup se signifie. En prendre acte, c'est faire de la thérapie institutionnelle. Le refuser, c'est rigidifier une structure, au risque d'une surproduction psychopathologique.

 

Autre exemple : je ne pense pas que  Basaglia aurait pu prévoir que son expérience très combative, très passionnelle, parfois dramatique, qui a échouée en quelques années pratiquement partout où il l'a mis en place, je ne pense pas qu'il aurait pu prévoir qu'elle réussirait ensuite dans tout le domaine de la psychiatrie de secteur qu'il a participé à réinventer largement. Les idées dont il s'est occupé, de dé institutionnalisation, du retour du « fou » dans la ville, du retour du discours du symptôme sur le collectif, tout cela a trouvé et trouve encore de larges applications cliniques même si elles n'ont plus le caractère spectaculaire et pur qu'il cherchait à obtenir, même si la politique de secteur est actuellement en difficulté. La réussite qui lui a fait défaut n'a pas empêché la propagation de beaucoup de ces idées, dans l'articulation avec d'autre savoirs qui ne savent pas toujours eux même d'où viennent leurs nouvelles pratiques. Il est tout à fait certain que le caractère actuellement collectif du travail hospitalier qui se retrouve actuellement dans toutes les institutions est un retour de ce travail des pionniers de la thérapie institutionnelle qui ont vu ainsi leurs idées profondément digérées par le corps social. Il est clair qu’à notre époque, il faut « perdre » beaucoup de temps en palabres, les célèbres réunionites, pour que les choses se fassent. Je suis assez âgé pour avoir le souvenir inverse de l’époque où le chef, le savant, le directeur fonctionnaient seuls du haut de l’autorité de leur savoir ou fonction, dans un corps social autrement étouffé que maintenant…

 

 

 

 

La résistance à la thérapie institutionnelle (ou à l’analyse)

 

On comprend bien que la tentation naturelle de l'humain étant de supprimer la dimension du temps dans une espèce de sursaut contre la réalité de la mort, les tentatives de stabilité institutionnelle, de stabilité de la pensée foisonnent et sont en fait le naturel de l'homme. Donc, il est aussi dans le naturel de l'homme de procéder par crises dans lesquelles le temps va refaire parler de lui, avec son cortège d'événements imprévisibles.

Ainsi, on peut définir la psychothérapie institutionnelle comme un dispositif permettant à ces éléments évènementiels et temporels de se parler, de se penser le plus vite possible de façon à faire évoluer l'institution et les soignants et soignés qui y participent de la manière la plus proche de leur nature profonde et de l'authenticité de leur désir. Ceci se heurte constamment au besoin de stabilité, d’organisation. Le temps et le conflit sont donc les outils fondamentaux de ce repérage de la thérapie institutionnelle.

Bien entendu l'humain a également besoin de cadre. Il n 'est pas question ici de dire que l'instabilité doit être la règle. Un cadre qui ne fait pas place à l’instabilité devient un cadre fragile dans sa rigidité même, mais un cadre qui n'existe pas suffisamment solidement ne permet rien d'humain non plus. Tout est affaire de mesure, tout est affaire d'intelligence, d'écoute et de présence, d’organisation aussi :  il est des outils qui servent à maintenir le cadre, la tradition, le savoir, d’autres dont la fonction est de pouvoir traiter la crise, l’imprévu, l’inconscient, le remaniement.

On voit qu'il est donc dans la nature des choses que la thérapie institutionnelle soit éphémère. Plutôt que de s’en plaindre, l'accepter permet de faire aussi avec le besoin que l'homme a d'une stabilité, d'un certain type de conservatisme, besoin qu'il a pour évidemment construire, continuer à produire. Parfois, devant l'intolérable de tel ou tel symptôme, de telle ou telle violence, ce conservatisme va venir comme une pseudo solution  visant à cristalliser l'ensemble de la problématique dans un gel violent de tout mouvement psychique ou réel. C'est alors le risque d’une réponse couvre-feu au conflit qui dépasse et qui déborde, exposant alors à une crise encore plus grave.

 

On voit bien que face à cela, toute théorie, quelle qu'elle soit, va permettre de comprendre et, si elle s’en tient là, ainsi faire obstacle à ce qui est en train de se passer, de devenir. Y compris bien sur la théorie de la psychothérapie institutionnelle. Elle va parfois être tentée de mettre trop d'incompréhension et d'écoute là où il y aurait besoin de cadre par exemple, ou l’inverse.. C'est une de ces limites obligées par la nouure entre l’imaginaire et le symbolique. Cette nécessaire limite des théories psychanalytiques, psychiatriques ou institutionnelles des troubles psychiques tient évidemment à leurs limites d'invention, d'évolutivité, de  capacité à gérer la crise réelle. Le réel n’est pas le symbolique constitué, et ne peut jamais s’y réduire. Et dans la constitution d’un symbolique nouveau, existe toujours un temps de retard sur ce réel.

Au fond toute théorie a ses limites et ce qui fait loi est la mouvance du monde et du temps, la seule constante étant du côté de l'imprévisible. La seule nécessité logique est celle du changement, du nouveau, de la surprise.

 

C'est de là qu'il faut partir, à mon avis, pour vraiment poser ce qui peut fonctionner lors d'une prise en charge institutionnelle. C'est faire en sorte que quelque chose puisse constamment advenir de nouveau.

Le thérapeute institutionnel doit alors accepter sa solitude, et savoir qu’il cristallisera sur sa fonction (et éventuellement sa personne…) les résistances. En effet, toute demande d'alliance intra institutionnelle dérivera vers le phénomène de groupe de pression, demandeur de stabilité. Si on a besoin des autres pour ne pas délirer, pour ne pas inventer un système clos et coupé de la réalité altruiste, aussi faut-il savoir cependant à certains moments être seul, quitte à ce que les tiers, les interlocuteurs indispensables soient pris à ce moment là à l'extérieur de l'institution de façon à faire avancer ces idées de thérapie créative.

La résistance institutionnelle à une clinique institutionnelle vient en fait, à ce moment là à la place de la résistance des patients, qui n’est alors plus entendue, les mettant alors en danger. Mais  c’est parfois aussi le seul chemin possible, à prendre alors comme un sens à venir pour les symptômes de ces patients pour lesquels, pendant la durée de la crise institutionnelle, la parole, reste alors impossible ou interdite. Ce temps à proprement parler d’analyse institutionnelle n’est pas perdu pour autant, lorsqu’il devient in fine productif de subjectivité chez les soignants, ce qui est la condition fondamental d’une écoute des patients à travers une clinique institutionnelle.

Alors, savoir être seul, gérer les priorités, n’être pas pressé, ne pas avoir trop le nez sur l'évènementiel, sur l'individuel, sur les narcissismes permet aussi de donner aux idées qu'on représente un champ d'expansion un domaine d'application beaucoup plus fécond. Ceci permet ainsi de voir ce que je rappelai en début de ce chapitre, à savoir que les applications peuvent se faire après coup d'une façon très surprenante. Aussi, savoir rester seul, savoir rester solitaire, savoir tenir, parfois longtemps, avec quelques idées dont l'on a pas de raison de croire qu'elles sont délirantes ou absurdes, mais dont on constate qu'elles sont simplement combattues et parfois vaincues à l'occasion de tel ou tel événement, tout cela ne doit pas faire désespérer la personne qui est en charge de ce travail mais bien au contraire, de lui permettre de persister puisqu'elle est, au fond, toujours seule à tenir cette place du sujet et qu'elle a à rester à cette place dans le dispositif institutionnel. Si le sujet est fondamentalement solitaire, singulier, la personne en charge de la clinique institutionnelle à aussi à l’être, condition première pour que cela fonctionne vraiment, et non dans du semblant. On voit qu’entre changer et durer, le débat n’est jamais simple. Et comme rien n’est simple, il n’est pas rare que l’isolement du clinicien institutionnel nourrisse en fait de profondes erreurs pour lui-même et les autres. Il peut aussi bien être garant de sa vraie fonction qu’alibi pour un symptôme persistant qui le concerne…

 

Individu et collectif.

 

Il est tout à fait clair que l'individu est l'ennemi du collectif, que le collectif est l'ennemi de l'individu, si l'on se place du coté de la toute puissance de chacun d'entre eux.

Or,  lorsqu'un symptôme apparaît quelque part, la toute puissance est  toujours convoquée, puisqu'il y a, en réalité, un défaut d'articulation, d'énergie, de limite de part et d'autre du sujet et du collectif. Ce défaut d'articulation créé nécessairement des phénomènes imaginaires. C'est toujours dans ces phénomènes imaginaires que la toute puissance se niche.

Aussi, si dans un symptôme, quelque chose de l'individu n'est pas entendu, la revendication sera à la fois justifié sur le fond et fausse sur la forme, c'est à dire utilisera plus ou moins les voies de la toute puissance. De même pour le collectif, lorsqu'il sera mis en question sur des éléments d'identité, la réponse ne sera pas nécessairement d'une adaptation facile et simple, mais celle d'une tentative de persistance toute puissante, au détriment de la réalité qui change.  Ce n'est que lorsque l'articulation se fait réellement que la toute puissance diminue et donne une part de son énergie à ce qui peut se reconstruire dans le concret.

 

Là comme ailleurs, l'efficacité du travail se décline en terme de détail. Aussi faut-il entrer dans une clinique institutionnelle qui rejoint la clinique individuelle. Un éclairage minimum du sens du symptôme doit pouvoir se faire lors des synthèses cliniques, de sorte que chacun puisse trouver une voix d'accès possible, autre que toute puissante, à cette authenticité du sujet qui fait défaut dans la manifestation des symptômes divers et variés qui égrainent la vie de l'institution. C'est cette compétence clinique singulière requise de la part du thérapeute institutionnel qui amène à supposer que l'ensemble de l'institution va fonctionner dans une fonction psychothérapique, chacun étant dépositaire d'une part de ce savoir, mêlé à tous les éléments de personnalité individuelle qui font la variété du collectif.

La synthèse d'analyse clinique, qui est là pour essayer d'aider chacun à trouver en lui une place de dialogue avec le symptôme du patient dont l'on parle, est en fait une synthèse dévolue à l'avancement de la pensée des soignants. Il faut évidemment ne jamais oublier que le seul qui peut vraiment dire quelque chose des symptôme est bien ce patient lui-même, et ce qu'il pourra en dire sera toujours plus ou moins à l'écart de ce que tout thérapeute ou groupe, quel qu'il soit, pourra en penser. C'est évidemment en laissant la place de cet écart que la clinique peut exister dans une institution. Mais pour que cet écart soit habité, saisi par le patient, encore faut-il qu'il ne soit pas trop loin de ses préoccupations personnelles. C'est au niveau de cette distance psychique entre ce que pense l'institution et ses membres et la position du sujet, du patient, que se situe la fonction thérapeutique de l’institution. Aussi, la clinique institutionnelle nécessite-t-elle une finesse clinique suffisante dans l'approche de chaque symptôme afin que la rencontre puisse s’opérer entre l'avancée du patient et la position des soignants, entre individu et collectif, pour que l’articulation n’use pas des forces magiques, groupales ou individuelles, de la toute puissance. Au thérapeute institutionnel la tâche écrasante d’entendre à la fois les besoins dits et non-dits du collectif et des sujets, soignants et soignés, afin de favoriser leurs articulations…

 

Psychiatrie et biologie.

 

La vision psychiatrique ou biologique empêchera souvent d’entrer dans le détail de ces cliniques. Ce sont là deux obstacles majeurs puisqu’ils supposent le problème solutionné sur un plan qui est en fait totalement mythique : nul n'a prouvé que le point de vue psychiatrique aboutisse à une avancée suffisante du côté du patient, alors que le point de vue biologique est une vue de l'esprit, qui pour l'instant n'est absolument pas prouvée et, là encore, met à l'écart, de côté la liberté de la complexion personnelle, individuelle du patient ainsi que toute la question du transfert thérapeutique, de l’engagement de l’équipe soignante dans le chemin possible du patient. Dans ces deux visions, psychiatriques et neurologiques, la responsabilité thérapeutique, transférentielle du lien est évacuée, et donc avec elle le moteur du changement psychique le plus puissant, à travers les logiques subjectives ainsi constituées.

La psychiatrie existe, la biologie aussi et il peut-être parfois utile d'utiliser tel ou tel médicament dans la pratique de façon ponctuelle ou durable. Foucault a bien montré les progrès de la pensée clinique psychiatrique dans le traitement de la folie, en rupture avec le rejet pur simple dont elle faisait auparavant l’objet. Mais l'aspect actuellement encore cassant, bloquant pour la rencontre thérapeutique du diagnostic psychiatrique, de l'hypothèse biologique est encore très fort et ne permet pas toujours à la réflexion de pousser jusqu'à cette dimension de miroir minimum dont on a besoin pour avancer dans ces problèmes. Evidement, si l'on pense qu'un patient est psychotique, pervers, avec une anomalie cérébrale expliquant ces poussées dépressives ou schizophrénique, on va arrêter le processus d'identification, donc de compréhension profonde de l'autre, à cette pseudo-explication. Gardons en mémoire que la structure psychique de la perversion narcissique, fréquente aux postes de responsabilité en institutions, dans une crainte archaïque de la rencontre de l’autre, va pousser au contraire à fuir toutes ces compréhensions en miroir, ces rencontres du semblable, qui sont pourtant les clés des transferts thérapeutiques réussis, lorsqu’ils préservent aussi les irréductibilités des différences individuelles, les incompréhensions nécessaires à l’espace vital désirant entre les sujets.

 

Aussi, ces modèles théoriques sont-ils souvent des obstacles qu'il faut repérer, dont il faut souvent répéter les limites. En fait, dans la pratique, si l'on sort des lieux d'affrontements théoriques que sont les écoles et les universités, la plupart des institutions, la plupart des cliniciens, procèdent plus souplement. Une fois que les choses ont été posées ou dites, on tente de comprendre au mieux ce qui peut permettre à chacun d'avancer, l'institution vers le patient, le patient vers l'institution. Là encore, les progrès de l'aspect institutionnel défriché par les grands ancêtres sont tout à fait nets et manifestes. Mais il faut sans cesse lutter contre les épinglages cliniques de tous ordres dont sont affublés nos patients, au détriment, souvent, de leurs réelles capacités évolutives. Le plus fréquent et le plus stérile est ce terme de « psychotique », si vite avancé, et virant automatiquement à une défectologie consciente ou inconsciente bloquant plus ou moins vite les transferts thérapeutiques pourtant d’autant plus indispensables dans ces cas… Mais j’ai déjà détaillé ce problème dans mon premier livre.

Il faudra donc une fois dégagées les explications trop rapide de la psychiatrie et de la biologie, voire d’une certaine forme de psychanalyse lacanienne trop objectivante, tenter d'éclairer ces symptômes, ces violences, ces comportements clastiques, de refus social, de refus de groupe et à chaque fois essayer de comprendre ces comportements en termes d'histoire pour le patient et en terme de transfert pour l'institution elle-même, jusqu’à ce point limite où une identification au semblable redevient possible, même si elle a à rester ponctuelle.

 

La violence en institution.

 

Prenons, par exemple, la violence en institution. Voilà un thème qui va, à la fois se décliner de la manière la plus générale et la plus particulière comme chaque thème clinique dont on va parler ici. Il s'agit bien entendu, d'une expression de toute puissance qui signale que le processus de développement psychique est arrêté, que le cheminement d'insertion sociale et familial est bloqué et que toutes les énergies pulsionnelles dont dispose le patient ne sont plus mises au service de quoi que ce soit de ce que l'on appelle en psychanalyse le secondaire, c'est à dire visant le monde du savoir, de l'apprentissage et du symbolique. Du coup, le sujet se retrouve investi uniquement du côté d'une explosion primaire qui n'est lisible qu’en termes d'impossibilité ou de refus violent de construction et de rencontre.

Bien entendu, ce qui va dominer les indices cliniques de ces cas, ce sont les obstacles à la rencontre, donc au savoir, et l’histoire de ces obstacles.

La configuration familiale est alors première, non pas en tant que cause fantasmée des problèmes  (il est trop commode de dire : tel gamin a un père violent donc … ou une mère perverse etc…) mais bien en terme de lien entre l'institution et les parents. Qu'est ce qui fait lien entre la famille et l'institution, lien concret, lien réel. Si par exemple les parents ne peuvent pas venir, qu'est ce qui fait que l'institution, en lien et accord avec le patient, ne peut pas aller à eux de temps à autres, qu'est-ce qui fait que l'on ne peut pas se rencontrer, se parler tout simplement, sans se juger, de façon à laisser au patient la possibilité d'évoluer dans un milieu non contradictoire, enfin le moins contradictoire possible, d'évoluer de façon à ce que les gens qui s'occupent de lui et qui font structure avec lui dans l'enfance et la réalité actuelle se relient suffisamment entre eux. L'une des définitions de l'enfance est évidemment que la structure du sujet est d’autant plus dépendante des structures externes, même si cela reste vrai tout au long de la vie. Les contradictions, les paradoxes, qui se créent entre adultes autour de l'enfant trouve leur cristallisation, leur point d'explosion en l'enfant lui-même, puis font traces plus ou moins explosives chez l’adolescent et l’adulte.

Cette politique d'alliance de l'institution avec les autres adultes autour du patient, dont la famille, est fondamentale pour pouvoir avancer ensemble.

 

Là encore, tout jugement de valeur, concernant même un père violeur ou des gens comme cela, devient vite un obstacle. En effet, pour le sujet, même si son père est violeur, il fait partie de son histoire et de son corps et il a à intégrer cela dans un niveau de complexité suffisant pour que la réhistorisation soit possible, pour instaurer une continuité suffisante en lui-même. Heureusement, il est en réalité facile de parler d'un père violeur comme d'un homme qui a connu des obstacles, qui a fait des bêtises, des erreurs graves bien sûr, condamnables mais qui au reste est un homme d'évolution, qui a évolué et qui est encore susceptible de le faire. Rien dans tout cela n’empêche de continuer à protéger le sujet concrètement, de restreindre ou supprimer des visites, des contacts.

Cette capacité d'évolution que l'on peut prêter aux parents à travers leur trouble, si on le fait de cette façon là, ramènera en miroir une capacité d'évolution pour le sujet lui même puisqu'il se sentira respecté au fond même de son histoire par les gens qui s'occupe de lui.

Cet élément est parfois très difficile à gérer transférentiellement dans une institution où les projections négatives sur des parents en grandes difficultés sont nombreuses et à chaque fois favorisent des réactions violentes du patient, dans la mesure ou il ne va pouvoir ni s’éloigner des parents en question ni s’éloigner  de l'institution dont il dépend, qui sont en position totalement contradictoire. L'explosion se produira en raison du manque de distance psychique de la part du patient, qui est le miroir même de l’aporie à laquelle participe l’institution par ses projections négatives.

Ce refus, conscient ou inconscient par l'institutionnel, le collectif, de l'histoire de quelqu’un, de sa culture, est une des causes majeures de la violence institutionnelle, comme elle est une des causes qui à été repérée des violences sociales récentes qui secouent régulièrement notre pays. Avant d’écouter le désir, derrière le symptôme de quelqu’un, encore faut-il entendre son histoire…Le racisme est la plus répandue de ces projections pathogènes, dans les équipes soignantes comme dans le corps social, avec les mêmes effets de retour violents : l’identification au semblable est là tranchée nette, le processus de symbolisation est donc stoppé. Mais il est clair que l’usage banal, courant, du diagnostique psychiatrique fonctionne de la même façon. Définir quelqu’un comme schizophrène, paranoïaque, hyperactif, psychopathe ou autre a ce même effet de casser l’identification profonde à l’autre, et de bloquer tout processus thérapeutique authentique.

 

On voit bien dans cet exemple la fonction de la clinique institutionnelle : elle préserve un savoir à venir, celui par exemple de l’histoire du patient, de sa famille, qu’elle maintient ouverte par un remise en question minimum de chacun. Les jugements hâtifs, projectifs, qui viennent protéger la pensée contre les changements nécessaires au dialogue, sont les obstacles principaux qui se rencontrent, et font résistance à la clinique institutionnelle dans le quotidien.

 

La parole pleine et l’institution.

 

Un autre risque très courant du travail institutionnel consiste en l'élaboration, la reprise de fantasmes « thérapeutiques » autour du patient en dehors de sa présence. C’est, il faut bien le dire, une critique qui peut aussi s’adresser à tout le courant de la psychothérapie institutionnelle.

Au fond, la définition la plus courte de la thérapie institutionnelle telle que je l’entends est de dire que c'est un dispositif qui met au centre la parole du patient lui-même, contre toutes les formes d’écritures.

    Ainsi toutes ces synthèses de cas, ces réunions cliniques et autres qui fonctionnent à partir des discours et comportement des soignés, des patients, en essayant de trouver un sens pour le patient lui-même,  ne sont–ils en fait que des fictions, des interprétations sauvages, dont l'efficacité est faible pour les patients, quand elles ne sont pas nocives. Leur seule utilité est du côté de la pensée des soignants, puisque cela permet d'ouvrir des pistes, des hypothèses, des modes de compréhension qui, même qu'ils soient fictifs, n’en préparent pas moins une réelle rencontre avec le patient et permettent ainsi à celui-ci d'être entendu sur un terrain préparé. Mais, tout ce qui se fait lors des synthèses de cas, lors des points cliniques etc.. sur le patient a nécessairement un effet d'interprétation sauvage, si on ne prend pas la précaution de situer cela du côté uniquement des fantasmes des soignants, de leur formation et si on ne veille pas à garder le caractère fictif pour les patients de ces élaborations.

La correspondance peut se faire entre ce que je décris là et ce que Lacan appelait parole pleine et parole vide. Au fond, lorsque dans une institution, on parle d'un patient sans qu'il soit là, il s'agit toujours de parole vide, vide de sujet bien sur, et lorsque, au contraire, le patient est présent dans une élaboration quelle qu'elle soit, soit avec l'équipe ou avec sa famille, on est bien certain que l'effet clinique sera opérationnel puisque la parole patente ou latente, muette ou exprimé du patient est réellement présente, et donc peut dès lors se remanier.

Bien entendu, cela ne veut pas dire que toutes les réunions doivent se faire avec les patients mais simplement, il faut avoir à l'esprit cette différence énorme entre l'efficacité clinique de la présence d'un sujet et les risques de dérives parfois dangereux du discours sur le sujet en son absence, qui vont souvent conduire à des surcroît d'aliénation alors que ces patients en on déjà leur dose si j'ose dire. C'est la fonction des grands diagnostics psychiatriques  posés à l'emporte pièce de façon très rapide, lorsque le psychiatre et l'équipe décident que tel patient est psychotique, paranoïaque ou pervers etc.. Tout est dit, le traitement adéquat chimique ou institutionnel va suivre et le pauvre patient qui n'a jamais entendu parler de tous ces mots qui ne seront jamais prononcés devant lui va se trouver environné d'un discours qui n'a pas de rapport avec sa volonté et son désir personnel conscient et inconscient d’avancer.

Je me souviens ainsi d'un groupe d'adolescent qui était dans un service fermé pour adolescent particulièrement difficile, souvent agresseur, violeur ou meurtrier, comme il en existe quelques-uns uns en France et où quelques uns a pu me dire : « de toute façon vous venez nous voir mais on sait bien que nous sommes fous, que vous nous considérer comme fou », cela à quoi je n'ai pu répondre que bien sur oui, puisqu'ils étaient dans un hôpital psychiatrique mais en ajoutant que cette définition n'était valable qu'à l'intérieur de l'hôpital lui-même. Dès que quelqu'un redevient capable de fonctionner à l'extérieur, et d'avoir une vie personnelle et sociale, le qualificatif de fou ou celui plus moderne de  psychotique devient discutable. Cela avait été parfaitement entendu et avait permis de passer ce cap sans problème majeur., la question suivante étant venue : comment en sortir.. Ce qui était finalement un bon début. Comment sortir de l'hôpital et aussi, surtout de la définition que donne les autres de soi, même si l'on a fait pas mal de chose pour, effectivement, y rentrer.

Certainement, en tout cas, beaucoup de choses changeraient dans les institutions, beaucoup de trajets cliniques iraient beaucoup plus rapidement si place était faite systématiquement, à un moment ou un autre, à la parole du soigné dans les réunions ou il s'agit de lui. Evidement cette place n'est pas totale, n'est pas complète, il ne s'agit pas qu'il y soit tout le temps, à tout moment mais son absence fait courir le risque d'un clivage, entre un discours qui se répand dans l'institution qui est au fond le discours soignant du corps médical, psychiatrique ou psychanalytique, et la parole propre des patients qui fonctionne à l'écart de cela, dans un espace étanche, clivé.

Toutes les réunions de travail qui ont lieu sans le patient ou le sujet désigné ont toutes, en réalité et quel que soit leur intitulé, comme effet unique et exclusif la formation et la thérapie des soignants. A défaut d'augmenter leur capacité d'écoute, d'assouplir leur résistance, de permettre de faire avancer leur intelligence du dialogue et de reconstruction avec les patients, elles renforceront au contraire les défenses entre les uns et les autres si on leur donne un autre but. Aucune ne parle du patient en tant que sujet, même si on ne parle que de lui…

Je me souviens d’une expérience institutionnelle dramatique à laquelle j’ai assisté pendant mes études : un service de réinsertion travaillait en deux groupes de parole principaux : l’un d’entre eux était composé d’un psychanalyste et des patients, qui étaient obligés d’y assister, l’autre était composé des soignants, de cet analyste et des médecins du service. Lecture était faite dans ce deuxième groupe de ce qui s’était dit dans le premier, ce dont se servaient ensuite les soignants dans leurs relations aux patients. Ainsi, une parole vivante de la présence du sujet devenait-elle objet d’écriture, d’étude et d’orientation des soins dans un deuxième temps. Cette transformation de la parole en écriture, par la lecture qui était faite, supprimait en fait toute subjectivité, à la fois celle des patients et celle des soignants. Une épidémie de suicides réussis était en cours quand je suis arrivé dans ce service, tant chez les patients que chez les soignants, qui cessa lorsque ce type de perversion institutionnelle fut enfin stoppée, et que la fonction de la parole vivante, réelle, fut restaurée. Parler de l’autre en son absence est une fiction, dangereuse dès qu’on lui donne un quelconque critère de réalité. Celui qui parle, même de l’autre, ne parle jamais que de lui…

Le sujet est celui qui est présent dans l’espace de parole et non pas celui dont on parle. Bien entendu, encore une fois il va de soi que pour s'intéresser à l’opérativité de telles idées, il faut supposer que la paranoïa, la schizophrénie et autre toc sont des maladies de la subjectivité et non pas des maladies génétiques ou biologique.

 

Thérapie institutionnel et direction d’institution.

 

C'est simple : il n'y a pas de thérapie institutionnelle si la direction ne s'engage dans un tel chemin, profondément. Aussi, toute expérience de thérapie institutionnelle va être soumise à l'idéologie du directeur en place et remise en question à la venue du directeur suivant. Je ne pense pas qu'il faille sans plaindre. En effet cela montre, s'il en était besoin, que la dynamique structurante d'un collectif est toujours dépendante de la présence d'une personne, de l'humanité incarné en un directeur qui est responsable de l'institution et de chacun dans certaines limites. Ceci fait planer sur l'ensemble de l'institution la représentation d’un homme, d’un style, influence le fonctionnement de chacun, dans un processus d'identification inconscient partiel largement opérationnel dans l'ensemble de l'institution.

Il y a ainsi un jeu de miroir entre le collectif et la personnalité de son directeur qui est inévitable, qui tient de la nature humaine et qui signe le côté changeant, dynamique et la capacité d'évolution des êtres humains et des institutions. En effet, passer d'un modèle à l'autre, d'un directeur à l'autre, d'une philosophie à l'autre dans une institution, même si cette philosophie n'est pas du côté de la psychothérapie institutionnelle,  est plutôt sain puisque cela permet de borner des expériences de les faire exister dans le souvenir, d’en reprendre, comme nous l'avons vu certains éléments, inconsciemment, qui se généralisent plus ou moins après, en dehors de problème narcissique de leur personnalisation, de leur origine et augmente, chemin faisant, la capacité opérationnelle du savoir humain.

L’importance de ce que l'on peut appeler la présence réelle ramène évidemment à toutes les croyances qui sont le propre de l'humain. On peut dire que la définition de l'homme c'est de croire, plus qu’aucun autre animal. Il n'existe pas de société humaine sans mythologie, sans cosmogonie, sans théogonie. Si, suivant Nietzsche et Heidegger, dieu est mort et remplacé par la technique, cela ne peut aboutir qu'à une inflation de demande narcissique qui ne trouve plus sa limite dans l'investissement divin. Bien sûr, l'autre limite, malgré tout plus utilisable est celle de la transmission. Effectivement si l'homme ne croit plus en dieu, s’il a transféré le pouvoir divin sur le pouvoir de la technique avec tous les aléas bien décrits par les deux auteurs précédents, si tout cela favorise des débordements narcissiques dont les effets de miroir dans les institutions sont parfois important, c'est heureusement aussi compensé par la passion de la transmission, qui crée une dimension transcendantale immanente dont la fécondité n'a pas fini de se démontrer. Pas de savoir absolu, pas de savoir unique, mais des phénomènes de transmission, de contact et de communications multiples, et voilà le directeur institutionnel idéal, dans sa projection divine tempérée, amendée, mise au travail par tous les phénomènes, tous les mécanismes de transmission dans lesquels il s'inscrit.

Un  homme qui transmet, un homme qui communique, un homme qui se remet en question, qui cherche, qui apprend, est ainsi sans doute, une figure de direction qui met une borne à son pouvoir, celle du savoir toujours à venir, du lien, de la discussion. Ainsi toute une institution se mettra au travail derrière lui et avec lui, pour peu qu’une autorité suffisante indique aussi clairement les limites des comportements tous-puissants qui foisonnent tant du côté des soignants que des soignés. Il est hélas rare que ces deux qualités fondamentales, autorité et ouverture, coexistent chez la même personne.

 

Toujours, les phénomènes complexes d'identification et de transfert collectif passent par la figure d'un autre, ce qui peut renvoyer, pour ceux que cela intéresse, au travail de Gérard Mendel qui a fait plusieurs ouvrages sur cette socio-psychanalyse dans les années 70.  La critique qui lui fut faite était au fond celle de renforcer, par ce mode d’analyse, un modèle familiale dont la limite était précisément inscrite dans les troubles que présentent les patients. Pourtant, s’il est vrai que le petit autre n’est pas que familial, cela est moins certain du grand Autre. De fait, la quasi totalité des psychothérapies de harcèlement moral en institution, souvent produits par des directeurs pervers via quelques sous fifres du même acabit fonctionnent sur ces deux plans, d’une part un soutien dans un moment de souffrance extrême, d’autre part l’exploration progressive et patiente de la résonance entre la persécution actuelle et les imagos archaïques concernée, toujours présentes. Le patient est à la fois victime consciente et acteur inconscient de sa souffrance, comme presque toujours.

 

Le transfert de groupe

 

Ceci a une implication surprenante sur la question du transfert collectif. C’est qu’il n’existe pas simplement en soi, mais il est aussi un effet secondaire, contingent, des effets de l’actuel sur les structures profondes de chacun. Les gens sont pris dans les groupes par des activités de plaisirs communs, c’est à dire de remaniement identitaire  ou de dépendance, de fondement identitaire, bien que la frontière ne soit pas toujours nette entre ces deux plans. Un effet de groupe, une illusion groupale, nécessitent pour fonctionner des conditions qui seront à la fois du côté du groupe mais aussi de côté du sujet, plus ou moins passionnément, selon qu’on est dans le remaniement ou le fondement. On comprend bien à partir de là que les singularités de chacun vont œuvrer soit à adhérer plus ou moins passionnément à tel ou tel collectif, soit à s’en dégager où à y inscrire un symptôme, selon que le désaccord sera conscient ou non. On peut décrire ainsi, au plus bref, les évolutions des individus et des groupes, au gré des changements des uns et des autres et de l’évolution des résonances entre sujet et groupe. Ainsi, un transfert collectif est nécessairement éphémère, puisque qu’il est une résonance entre deux plans éminemment variables l’un et l’autre. Cette idée de l’éphémère comme condition de la rencontre est centrale dans toute application de ce qui voudrait thérapie institutionnelle. Elle se décline ensuite à l’infini, en fonction des lieux et des personnes. Toute institution durable sera rigide et productrice de symptômes. Souvenons-nous du délire de l’institution absolue, l’empire de 1000 ans de l’idéologie nazie…

 Attention, il ne suffit pas de poser qu’une institution souple, qui sait s’adapter, faire la place à l’invention pourrait échapper à cette rigidité productrice de symptômes… De même qu’il faut bien accepter la mort pour commencer à transmettre vraiment, de même faut-il poser la fin radicale de l’institutionnel pour que du subjectif soit avéré…. On voit ce type de clinique par exemple chez les possesseurs d’une carte d’invalidité pour des raisons psychiques : la dépendance est telle à la structure d’invalidité que le mouvement psychique devient souvent problématique. De même et pour les mêmes raisons, les deux institutions les plus pathogènes sont l’état et la famille, toutes deux institutions sans fin, sauf bien entendu pour les anarchistes et certains autres groupes plus ou moins séditieux, dont Alters, bien sûr..

Heureusement pour nos patients, les institutions psy sont plus éphémères pour eux que pour nous.. S’il arrive qu’ils y entrent, que ce soit en hp ou en cure analytique (qui est l’institution minimum), ils se produit aussi parfois qu’ils en sortent.. De ce point de vue, il n’est pas nécessairement bon signe que quelqu’un devienne analyste au sortir de son analyse ! Il peut se produire là l’espèce d’évitement de l’aventure singulière qui tente parfois ceux et celles qui passent d’emblée du statut d’élève à celui d’enseignant… De ce point de vue, la passe peut-être une impasse, le lien à l’institution analytique prolongeant le transfert à l’analyste, permettant de rester en quelque sorte abrité des effets subversifs et parfois risqués de son propre désir…

Il est clair que les institutions, familiales et autres, participent de nos identités. Il est certain que le désir s’appuie sur la norme pour tout simplement exister. Simplement, soutenons ici que le désir subjectif, pour être, a besoin que toutes ces normes et institutions soient finies, limitées, donc plus ou moins éphémères, afin de déployer son propre style, sa propre créativité.

Bref, être soi-même ne passe pas exclusivement par le fait d’obtenir l’accord des autres et des institutions, même s’il vaut mieux ne pas l’éviter totalement tout de même si on veut échapper à trop de délire….

Penser se fait par soi-même, ce qui dessine la limite de tout trajet institutionnel, y compris celui de la psychothérapie institutionnelle. Cette dernière peut donc aussi se différencier en ce qu’elle peut savoir cela, que les patients ont à lui échapper, voire la contester, dans le trajet vers eux-même… Le transfert de groupe peut être sur ce chemin, à condition donc de savoir en sortir…  Le travail de la clinique institutionnelle sera alors de favoriser les enrichissements du groupe par les sujets, et l’inverse, tout en pensant la limite à ce mécanisme, qui reste la liberté désirante de chacun.

 

 

 

Multiplier les logiques subjectives en groupe

 

Il devient pertinent, à notre époque, de partir des découverte des neurosciences, qui commence à montrer tout dialogue humain est largement susceptible de modifier le fonctionnement cérébral lui-même. Je renvoie pour cela au livre de Gérard Pommier quant les neurosciences démontrent la psychanalyse, et à ceux de Cyrulnik.

Vous savez déjà depuis longtemps que lorsque l'être humain se développe sans autre, tout simplement, il ne se développe pas, en tout cas du côté de toute la sphère du langage et de l'intelligence cognitive. Pensez aussi que lorsqu'il manque d'affection il ne grandit pas, et on peut explorer maintenant l'impact du repérage de la présence de l'autre même de la vue de l'autre, de la voix de l'autre sur le fonctionnement psychique et cérébral. Alors, si la psyché et le cerveau ne se développent qu'au contact de l'autre, le désir lui ne se développe qu'au contact de la liberté des différences entre les uns et les autres. Il est vraisemblable que nous avons besoin de ces deux dimensions, même si elles sont de nature hétérologique. La découverte par la neurologie des neurones miroirs indique ce temps d’aliénation au semblable, moteur du comportement d’imitation de l’enfant, mais qui fait sans doute toujours trace dans l’identification à ce qui fait autorité. Il ne faut sans doute pas s’en plaindre, mais plus efficacement limiter cet effet par le travail sur le désir, qui, lui, nécessite l’irréductible différence du sujet. Participer à instaurer le maximum possible de liberté de parole et de rencontre, voire de conflits à l’intérieur d’une institution permettra alors de multiplier les relations de qualité, c’est à dire fondée à la fois sur le semblable et la différence. Ce sera alors la condition pour des logiques subjectives se développent chez les uns et les autres, soignants et patients, dont on pourra espérer qu’elles compliquent les structures symptomatiques des uns et des autres, afin, dans le meilleur des cas, de les assouplir suffisamment pour entrer dans une vie plus créative et plus variée.

 

La liberté en institution

 

Il n'y a aucune raison que l'histoire de la liberté en institution soit guère différente de l'histoire de la liberté dans les sociétés humaines. Les combats y apparaissent moins sanglants mais cela n'est qu'une apparence puisque la sanction d'un défaut trop grand de liberté se traduit généralement en terme de symptômes psychopathologiques, dont le suicide.

Je serai par exemple intéressé pour connaître cette statistique qui pour l'instant n'est pas sortie du taux de suicide sur les handicapés à qui l'on a fait une stérilisation forcée. Les combats pour la liberté sont nombreux, ont coûté très cher à l'humanité et continuerons à coûter très cher. En effet, la liberté se conjugue avec la vérité et au fond, moins il y a de vérité plus il y a de liberté et plus il y a de vérité et moins il y a de liberté. La nature humaine étant d'aimer autant la liberté que la vérité, ce conflit fondamentalement hétérologique lui aussi n'est pas près de s'éteindre. La seule progression notable actuelle tient au niveau d'information actuel qui permet, par la multiplicité des choix, de tempérer tout effet de vérité avec la réalité des informations disponibles. C'est probablement là l'efficacité majeure d'Internet et c’est un apport dont il faut bien le dire qu'il est de nos amis américains, qui ont bien besoin de quelques points positifs ces temps ci…

Il y a donc fort à parier aussi que les statistiques d'évolutions des maladies psychiques, quelles qu’elles soient, seront différentes selon que les praticiens qui font ces statistiques prônent la liberté désirante de leur patient ou au contraire l'obligation de soin dans un domaine scientifique ou médical présenté comme indiscutable, comme vérité, qu’il soit psychiatrique, comportementaliste, médicamenteux, cognitiviste ou autre. De fait il semble bien que les premiers parlent d'évolution positive en proportion de l'investissement de  leur empathie de thérapeute c'est à dire de l'identification au semblable, les seconds parlant le plus souvent de traitements à vie et de nécessité de suivi continu ce qui, bien entendu, indique le peu d’évolutivité supposée par eux des patients dont ils ont  la charge.

On comprend alors bien qu’il ne peut exister de clinique institutionnelle sans liberté, donc sans risque, et qu’au contraire, vouloir protéger les gens au nom d’un savoir, d’une vérité qui leur est extérieure, qui plus est sans toujours leur laisser le choix, ne peut logiquement qu’induire plus de violences encore, dont le taux de suicide n’est qu’un des indicateurs.

Ainsi, la liberté de soin est toujours un risque, dans lequel le sujet peut alors émerger alors que l'obligation de soin est toujours une vérité qui s'impose au détriment même de la subjectivité. Ceci questionne au premier chef l’institution judiciaire dans son état, avec les obligations de soins : il n’est pas certain qu’une clinique institutionnelle y soit possible, et que les effets ne soient pas contraires aux espérances. De toute façon, quand ce qui est visé est le contrôle, et non pas le désir, on peut toujours s’attendre au pire…

 

Un élément concret de cette liberté de penser en institution est ce que j’appelle une synthèses cliniques : il s’agit d’une réunion qui peut être demandée par n’importe quel soignant, à laquelle vont participer tous ceux qui s’occupent du problème soulevé par le demandeur, que ce problème soit clinique ou institutionnel. Il peut s’agir aussi bien d’une question autour d’un patient que d’un problème de fonctionnement de l’institution…

Dans ce cadre, la hiérarchie prend simplement acte de cette demande de synthèse, et l’organise en présence du thérapeute institutionnel.

Les avantages de ce procédé sont multiples : n’importe qui peut ainsi alerter l’institution sur un malaise, une impasse qui peut être passée inaperçue de la structure hiérarchique. C’est ainsi et surtout une fonction de soutien par le collectif d’un membre du personnel en difficulté sur tel ou tel point. C’est enfin un moment qui va fonctionner comme ces réunions de constellation dont parle Jean Oury , à la différence près, importante, qu’elle ne sont pas à l’initiative de la hiérarchie, mais à disposition de tout un chacun, c’est à dire que c’est un dispositif d’échappement à la maîtrise du discours, d’où qu’elle vienne, condition forte de l’émergence d’une subjectivité. On dispose là d’un moyen d’éviter la tendance naturelle  perverse de toute hiérarchie, qu’elle soit administrative, médicale ou psychanalytique… Peut-on en effet reprocher à des personnes, dont la fonction est d’organiser et de contrôler, les effets collatéraux de ces soucis de responsabilité, qui amènent souvent à une trop grande centralisation ? Plutôt que de reprocher les dérives auxquelles nos fonctions nous portent, mettons en place les outils qui permettent d’en limiter les effets.

 

La psychothérapie en institution.

 

Ceci nous amène à la question de la psychothérapie en institution. Elle a probablement le même statut que la psychothérapie d'enfant, c'est à dire qu'elle est dans l'ensemble largement impossible. Bien entendu les psychanalyses d'enfant existent et sont à l'origine d'une nombreuse littérature et surtout et aussi de l'enrichissement de la théorie psychanalytique. Je rappelle qu'elles sont dans les faits extrêmement rares, difficile à mener, très souvent interrompues par les parents et que la validité de ce modèle thérapeutique trouve là ainsi sa limite.

Les indications de psychanalyse d'enfants sont peu nombreuses même si elles restent passionnantes lorsqu'elles ont la possibilité de se faire. Les interruptions par les parents  recoupent, dans l'expérience que j'en ai et celle des collègues que j'ai interrogé là dessus, à peu près 50 % des cas.

On a le même problème pour les psychothérapies en institution, lié à la même difficulté de guidance parentale : il n'y a aucune raison pour qu’une institution réagissent mieux que les parents à un changement psychique réel, c’est à dire impliquant la subjectivité singulière de l’enfant, du patient .

 Mais aussi, les obligations de rencontre thérapeutiques décrétées par les directions génèrent les problèmes dont nous venons de parler pour le judiciaire. Bien entendu, les psychologues se sont, par rapport à cela très vite positionnés et l'immense majorité d'entre eux tentent de résister et ne voient leur patient qu'à la demande express de ces derniers. Ils ont souvent du mal…

 

Reste le problème des psychiatres. En institution psychiatrique ou dans le champ médico-social, ils vont souvent être emmené à rencontrer des adultes et des enfants qui n'ont pas le moins du monde demandé quoique ce soit. Ils sont dès lors, qu’ils le veillent ou non, dans le contrôle social et sortent du champ du désir.

C'est un des points qui différencie la psychiatrie et la psychologie, qui n'a pas été suffisamment souligné et étudié jusqu'à présent. L'obligation de rencontre avec le psychiatre aboutit la plupart du temps à la concrétisation par le patient de l'idée que son environnement et son entourage se défaussent sur lui de la responsabilité du problème, et cherche à le contrôler. Cela va faire naître, vivre en lui, quelque chose de mauvais qui doit être traité, qui doit être modifié afin que tout aille mieux. Les résistances à ce type de rencontre, heureusement, vont être extrêmement nombreuses.

N’allons pas croire qu’on ne peut faire autrement, en particulier dans les cas où le patient, manifestement délirant et dangereux pour lui et les autres, est hospitalisé d’office… On peut parfaitement contenir quelqu’un et respecter son désir ! C’est à dire lui laisser le choix du moment et du lieu du dialogue, voire du dialogue lui-même. Il ne s’agit là que de l’attitude interne du psychiatre : soit il continue, quoiqu’il se passe, à supposer un désir à son patient, et à œuvrer en fonction, soit il en fait un objet médical…

L'obligation de soin, supposant que le porteur du symptôme est  « malade », est donc elle-même une résistance du judiciaire à l’idée du désir.. La mise à jour de cette résistance permet en réalité de découvrir qu’un inconscient renvoie toujours à un autre inconscient. Il n'est jamais question, dans le trajet du symptôme, de la responsabilité finale de l’un ou de l’autre. (hélas, cela a souvent été largement traité autrement : cela à été la grande erreur de Bettelheim, de Mannoni qui a expliqué en grande partie, à mon avis, leur problème de transmissibilité. )

        Evidement, si le trouble est biologique, c'est une autre façon de dire qu'il est dans le corps et pas dans le sujet, dans ses relations, dans son inconscient. Aussi tout les tenants de la biologie n’ont-ils, évidemment, aucune arrière pensée à forcer des soins, à forcer des relations, à voir les familles sans les patients par exemple, puisque le patient est censé tout porter tout à travers son cerveau mal fagoté, sans autre forme de procès.

        La liberté du patient a disparu dans l'histoire, il n'a plus qu'à accepter son sort, revendiquer son aliénation, en faire son mode d'être.

 

Bien entendu, la liberté n'est que partielle comme partout. En tout cas, pour les adolescents en institution, par exemple, elle fait souvent faire des bêtises et donc arriver à certaines limites. Ne pas forcer une consultation thérapeutique dans ces cas permet de laisser la contrainte de la réflexion au niveau du cadre de l’institution et de la famille, et non pas au niveau de l'intimité psychique d’un sujet. C’est à dire que ce qui est nécessaire alors, c’est de parler en institution et avec la famille de ce qui se passe, de ce qu’on comprend dans ce qui malmène tout le monde. L'avantage est que la liberté de pensée persiste alors et que le sujet restera un jour accessible dans son désir : ensuite, dès qu’il désire participer à des rencontres thérapeutiques, quelque chose se gagne immédiatement. Qu'il y ait à travailler au niveau du cadre réel de l'enfant, familial et institutionnel, ce n'est simplement que le rappel d’une réalité sans lequel le psychisme humain ne peut pas se développer. Il est à parier qu'un cadre remanié par la clinique institutionnelle va beaucoup plus souvent permettre l'émergence d'un désir et d'une demande que le forçage thérapeutique à une consultation qui n'est en rien désiré par le patient. Il y aura probablement plusieurs avantages, à ce moment là, si une demande thérapeutique existe, à ce qu'elle soit faite en dehors de l'institution si les moyens de celle-ci le permette.

S’il est souvent difficile de résister à la pression des institutions mises en souffrance par les symptômes des patients, des adolescents en particulier, c’est pourtant fondamental, puisque c’est souvent la seule garantie qui reste pour préserver la subjectivité du patient. Mais les pressions pour « soigner » sont souvent fortes, surtout actuellement qu’elles sont massivement relayées par une psychiatrie qui ignore de plus en plus l’importance de la question subjective.

 

        Un analyste devrait être quelqu'un dans la société dont le statut et la place sont précisément la garantie du désir du patient. Effectuer une demande thérapeutique c'est reconnaître que dans le social, l’existence de son désir peut être repérée par quelqu’un. C'est généralement la fin des symptômes délinquants spectaculaires de l'adolescence lorsque l'on arrive à cela, puisqu’un désir de savoir quelque chose de l’autre, par l’autre, se produit alors en lieu et place du passage à l’acte. On aura compris que cela ne peut pas se faire par le forçage du désir puisque par définition le désir est ce qui résiste à l'autre, même s’il passe par lui, pour parvenir à faire que quelqu'un, peu à peu choisisse, dessine et engage sa singularité dans la vie collective. Quand on force ce qui résiste, ça finit toujours par casser…

    Ainsi, une institution qui se voudrait thérapeutique a plutôt à se situer du côté d’une interrogation constante du cadre plutôt que du versant du travail sur le désir du patient. Bien entendu elle a à être à l'écoute lorsque ce désir s'exprime et peut aider à le réaliser, à le canaliser. En aucun cas elle n'a à l'imposer ou l’exiger, voire simplement le demander, puisque les aliénation des enfants qui sont en institution ont la plus part du temps été générés par des désirs adultes autour d'eux qui faisaient vérité et qui s'imposaient à eux dans la contrainte. C'est à éviter que se renouvelle ce type de traumatisme que le thérapeutique, qu’il émane du psychologue, du psychanalyste ou du psychiatre peut exister en institution.

    Pour le moment la voie est libre pour travailler de la sorte puisque, dieu merci, aucun modèle biologique, organique, génétique de la délinquance enfantine, du refus scolaire, du trouble du comportement n'est encore avéré réellement, rigoureusement, au niveau de la science occidentale, si on exclut les propositions génétiques absurdes du Dr Sarkozy…

 

Désir et réalité

 

Le débat entre le désir et la réalité, sociale, normative, institutionnelle, est, on le voit, au cœur du travail de la thérapie institutionnelle.  Des forces considérables et souvent contraires s’exercent là, qui expliquent que le débat vire si souvent au conflit en ces endroits. Si norme et désir se nourrissent en fait l’un de l’autre, ce n’est pas toujours dans la convivialité…

C'est autour du désir et de la réalité que s'articule le passage de la monologie à l'hétérologie : plus l'orientation se fait vers le désir, et plus la tentation monologique se montre en miroir de ce désir, alors qu'à l'inverse, la réalité va montrer l'hétérologue du monde. La tension est constante entre ces deux plans, sauf à invoquer un dieu ou une évidence qui va clore le débat, posant un désir en dehors de l'homme, de sorte que la réalité se serait faite elle-même désir. Les violentes projections monologiques qui se montrent alors dépendent du statut même du religieux, lorsqu'il est trop intolérant… aux autres religions!

Pour résumer, le désir, lorsqu’il est trop laissé seul, vire souvent à la projection fanatique, et la réalité, si elle est exclusive du désir, produit vite du symptôme. Le désir a besoin d’être contrarié, la réalité ne s’en prive pas, qui le réduit même parfois à rien, ou presque rien.

Le statut du fantasme, qui est à cette place de tension entre désir et réalité, ne peut se réduire à un inconvénient imaginaire, comme cela a pu être développé par Lacan, qui supposait sa traversée possible.

Il est précisément l’accommodement que tente le désir pour préserver la figure du semblable, que ce désir tend naturellement à annexer, donc à détruire, alors même qu’il en a le plus grand besoin.

Il est aussi tout autre chose, à savoir une préparation, une maturation de la capacité d'invention et de transmission de l'homme. La période de latence est d'abord et avant tout une intense période de fantasmatisation, qui va préparer le plongeon dans la vie sociale et sexuée. Le fantasme est d'abord et avant tout un travail de la pensée, préparant à l'action, à l'invention, au travail de l'homme. Il ne se traverse pas pour aller vers un désêtre morne et impossible, dans lequel chacun serait un iceberg froid et solitaire, il se repère simplement, et doit s'articuler à l'action et à la figure du semblable. Dès lors qu'il est lié à l'acte, il se transforme, se remanie, en reste à sa fonction de préparation virtuelle à la rencontre de l’autre et du monde. Un fantasme qui ne se remanie pas est malade, d'être séparé du réel, de fonctionner en place du monde au lieu d'en être le prélude. En psychopathologie, le fantasme n'est pas un problème en soi, c'est son immobilité qui fait souffrance, qu’il ne se mette pas dans le jeu vivant de la rencontre de l’autre et du monde.

Ce possible de la rencontre, du nouveau, de l'inouÏ, fondamental pour rendre l'univers changeant de l'homme habitable, c'est ce que certaines religions permettent, contrairement à d'autres : ainsi, à Délos, l'île sacrée des grecs, au 5° siècle av.JC , un temple était érigé, vide, dont la fonction était d'accueillir les divinités étrangères ! Que les institutions de formation d'analystes et de thérapeutes ne font-elles de même, ouvrant leurs cénacles au débat, à la contradiction, aux invectives, pourquoi pas, au nouveau, à l'aventure, plutôt que se fermer sur la répétition du même… Celles qui s'y risquent sont minoritaires et rares. Ce sont elles qui sont recommandables, car assurées de remaniement. Il est là une garantie fondamentale, quelques soient les tentations conscientes ou inconscientes des uns et des autres, que le travail l'emportera sur les jeux de pouvoir. Ce n’est pas facile, car les conflits sont parfois durs. Mais ils valent mieux que toute fermeture, qui ne fera que conforter, à terme, l’existence d’un fantasme malade délié du réel. Ainsi, on voit clairement que le fonctionnement d’une clinique institutionnelle, dans un lieu thérapeutique comme de formation ou de transmission, aura pour fonction principale de maintenir coûte que coûte la fonction du fantasme individuel, en maintenant l’espace nécessaire entre réalité et désir, pour que l’un n’écrase pas l’autre.

Voilà qui pose la question du fantasme collectif et individuel… Tranchons : ce qui est collectif sera toujours un système d’aliénation, ce qui est individuel restera du côté de la liberté subjective. Dans ce cadre précis, on ne peut rigoureusement parler que de fantasme individuel. L’inconscient collectif, qu’il soit jungien ou dans la définition de la thérapie institutionnelle, restera en fin de compte plus à mettre du côté du surmoi que du fantasme.

L’importance indéniable qu’il y a à interpréter les effets du collectif vise à faciliter la prise de conscience des mécanisme d’aliénation et de normalisation qui sont le propre de tout groupe humain. Mais il ne faut jamais oublier qu’en procédant de la sorte, on ne fait que remplacer une norme par une autre, fut-ce celle du psychanalyste. Comme toutes les normes ne sont pas équivalentes dans leurs effets, on peut se prendre à espérer que l’émergence subjective s’en trouve parfois facilitée, mais à la condition expresse de ne pas oublier le point précédent : la première qualité de l’analyste est l’humilité. Quand à faire d’un effet de groupe un équivalent du fantasme, on ouvre alors la porte à l’interprétation sauvage, souvent en grand groupe, grand travers de la psychothérapie institutionnelle, monté au rang de règle par certains, avec les catastrophes cliniques qui s’ensuivent nécessairement, ce qui a profondément desservi la cause de ce courant de la thérapie institutionnelle.

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion et reprise :

 

Cette conclusion de la première partie s’organisera en reprise des points forts des sous chapitres précédents :

 

 

Ce minimum de la psychothérapie institutionnelle, présent dans toutes les institutions de santé mentale actuelles, il est la mise en tension du lien entre parole singulière et discours collectif, a la fois chez les soignants et chez les soignés. Au fond, lorsque dans une institution, on parle d'un patient sans qu'il soit là, il s'agit toujours de parole vide, vide de sujet bien sur, et lorsque, au contraire, le patient est présent dans une élaboration quelle qu'elle soit, soit avec l'équipe ou avec sa famille, on est bien certain que l'effet clinique sera opérationnel puisque la parole patente ou latente, muette ou exprimé du patient est réellement présente, et donc peut dès lors se remanier.

Le couple reste toujours partiellement opposé entre parole et discours

 

Le temps à proprement parler d’analyse institutionnelle n’est pas perdu pour autant, lorsqu’il devient in fine productif de subjectivité chez les soignants, ce qui est la condition fondamental d’une écoute des patients à travers une clinique institutionnelle.

Le temps de symbolisation ouvre l’espace du désir.

 

La clinique institutionnelle nécessite une finesse clinique suffisante dans l'approche de chaque symptôme afin que la rencontre puisse s’opérer entre l'avancée du patient et la position des soi   gnants, entre individu et collectif, pour que l’articulation n’use pas des forces magiques, groupales ou individuelles, de la toute puissance.

Entre symptôme et désir c’est le temps du patient déchiffrage inconscient, la mise en symbole des jouissances inaperçues…

 

On voit bien dans cet exemple la fonction de la clinique institutionnelle : elle préserve un savoir à venir, celui par exemple de l’histoire de la famille du patient, et maintient ouverte une voie vers un remise en question minimum de chacun, y compris chez les soignants, par exemple vis à vis des jugements hâtifs qui viennent protéger la pensée contre les changements souhaitables plus qu’ils ne la font avancer.

Peur de quoi ? Pourquoi pas de nous-même, en fin de compte, et de notre difficulté à assumer nos propres actes de rejet et de jugement, dont parlent en réalité les passages à l’acte de ces jeunes gens des cités comme de nos patients...

Savoir et jugement : la césure entre les deux permet l’ouverture de la pensée.

 

Le travail de la clinique institutionnelle sera alors de favoriser les enrichissements du groupe par les sujets, et l’inverse, tout en pensant la limite à ce mécanisme, qui reste la liberté désirante de chacun.

Entre groupe et sujet, c’est le  désir qui fait frontière.

 

On comprend alors bien qu’il ne peut exister de clinique institutionnelle sans liberté, donc sans risque, et qu’au contraire, vouloir protéger les gens au nom d’un savoir, d’une vérité qui leur est extérieure, qui plus est sans toujours leur laisser le choix, ne peut logiquement qu’induire plus de violences encore, dont le taux de suicide dans nos sociétés trop hiérarchisées et trop contrôlante, hygiénistes, n’est qu’un des indicateurs.

Entre la liberté d’instituer et liberté de pensée, le rapport est inverse. Il faut un minimum de loi pour un maximum de pensée….

 

Ainsi, on voit clairement que le fonctionnement d’une clinique institutionnelle, dans un lieu thérapeutique comme de formation ou de transmission, aura pour fonction principale de maintenir coûte que coûte la fonction créative du fantasme individuel, en maintenant l’espace nécessaire entre réalité et désir, pour que l’un n’écrase pas l’autre.

Entre réalité et désir, entre loi et subjectivité, le fantasme garanti une créativité proprement humaine.

 

Ainsi, un espace clinique peut s’ouvrir, dans lequel l’oreille de l’analyste peut travailler. Elle n’aurait pas sa place sans ces deux préalables, la capacité d’identification à l’autre (désir) d’une part, le respect d’un cadre minimum,(réalité symbolique) d’autre part.

Le miroir altruiste et la réalité symbolique se protègent, se nourrissent l’un de l’autre : trop de miroir, d’empathie, de désir du semblable, et la porte est ouverte au déchaînement de jouissance sous couvert des bons sentiments, trop de symbole, et un univers purement littéraire, légal, conventionnel, théorique stérilise alors le fantasme créatif.

 

 

Toutes ces propositions sont à la fois liées, dans leur fondement,  et indépendantes par la variété des contextes où elles se déclinent.

Elles reposent toutes sur la limite que le symbolique oppose à la jouissance, ouvrant à la transmission et au savoir, mais aussi sur la limite que la jouissance oppose au symbolique, ouvrant au domaine du fantasme créatif. Mais elles se déclinent toutes dans des contextes en fait infiniment variés. C’est dans cette oscillation que du désir et de l’invention peuvent continuer à circuler dans une institution….

 

 

Deuxième partie :

 

clinique institutionnelle et psychose

 

La théorie qu’on se fait de la psychose détermine le type de clinique institutionnelle qui va s’appliquer. Il importe donc de dévoiler ici la théorie sous-jacente à ce qui précède… Jouons cartes sur table !!

 

Issue du siècle des Lumières, la révolution citoyenne occidentale va libérer à la fois le cerf, le fou et le criminel dans un vaste mouvement social de fraternité et de partage de savoir qui viendra prendre la place de la hiérarchie figée religieuse et aristocrate des savoirs et des pouvoirs. L’idée centrale est que tout citoyen est en droit égal à un autre….

La thérapie institutionnelle va naître de là, avec Tuke en Angleterre, puis Pinel en France, qui s’inspira du premier. Dès lors, Tuke, puis Pinel cherchèrent la part de raison qui existe en chacun, fût-il fou, puisque tout le monde est citoyen. Le travail est alors de renforcer cette aspect du patient, jusqu’à parvenir à une éventuelle guérison, toujours espérée comme possible. Citons Pinel  :

 

On doit marquer un grand intérêt et une bienveillance affectueuse au malade, être envers lui d’une justice sévère, le punir de ses écarts et de ses fautes par des privations ; mais revenir aussitôt aux voies de douceur et de condescendance : cette tâche doit être remplie par la personne qui seconde le médecin et qui a la direction de l’établissement pour la police intérieure. Le complément indispensable pour que l’ambiance de l’institution soit thérapeutique est la plus grande surveillance sur les gens de service pour les empêcher de se porter envers l’aliéné à des propos offensants ou à des actes de violence. La dernière phase est celle de la convalescence, au cours de laquelle il importe de consolider les progrès obtenus en calmant les restes d’agitation : bains tièdes, boissons relâchantes, travail des mains propres à fixer l’attention sans fatigue. Ce n’est que le calme revenu que l’on pourra prévoir des entrevues avec les parents ou des discussions pour des intérêts de famille.

 

 

Cette part censée de l’être qui serait constamment présente en chacun, fou ou non, criminel ou non, ouverte par les philosophes des Lumières, ouvre ainsi le traitement moral de la folie, et fait naître la thérapie institutionnelle. Mais ce n’est pas un hasard si l’idée inverse va venir de l’Angleterre : en chacun de nous, une part de folie existe, qui , elle aussi, est susceptible de faire résonance avec la folie, d’une part, mais  également qui peut à l’occasion nous introduire à un savoir nouveau…

 

 

 

Le défrichage de Laing et Cooper a ouvert cette voie chamanique en Occident, chemin selon lequel la folie a quelque chose à nous apprendre, est porteuse d’un savoir dont sont exclus les gens « raisonnables », eux qui tentèrent, les premiers, d’entendre la part de raison qui existe  dans toute folie.

L’idée fondamentale est la même quelque soit le champ, antipsychiatrique ou ethnologique : difficile d’entendre, dans une crise, la naissance d’un savoir nouveau, susceptible de changer la donne à la fois du porteur de cette crise, mais aussi de tous ceux qui y participent… Si   la transe, la folie chamanique, spontanée ou provoquée par des substances psychotropes, ouvre à un savoir divinatoire sur la société, la folie selon Lang et Cooper vient bousculer le savoir et les structures sociales, elle aussi..

 

"La schizophrénie" d'après LAING :

 

Ce n'est pas une maladie, c'est une expérience au coeur de l'humanité. Au cours de ce voyage existent de nombreuses occasions de perdre la route. On y rencontre nos démons, nos terreurs. Les meilleurs guides de ce voyage sont ceux qui en sont revenus. Dans un premier temps il s'est effectué de l'extérieur vers l'intérieur, du mouvement vers l'immobilité, du Moi vers le Soi (accès au dossier "ca moi surmoi"), de l'existence extérieure vers la matrice. Dans un deuxième temps, il y a un voyage de retour de l'intérieur vers l'extérieur, de la mort vers la vie, de l'immortalité vers la mortalité, du Soi vers un nouveau Moi, de l'état fœtal vers une renaissance existentielle. Le schizophrène, c'est celui qui a été doté d'une expérience supplémentaire. L'homme que la société dit "normal" se définit par une absence d'expérience.

 

 

 

Le point de départ en France de ces mouvements se cristallise autour de François Tosquelles .

 

 

Il parle de sa vie, de sa manière de considérer «les fous». De sa façon de les prendre en considération. Disons avec une sorte de respect ! J'ai cru comprendre, en le lisant, qu'il avait très peur de les abîmer. Qu'il fallait plutôt se couler dans leurs pensées, les caresser très délicatement dans le sens du poil pour avoir une chance, non pas de les remettre dans un soi-disant bon chemin, mais plutôt réussir à soi-même marcher à leur côté sur les chemins de cette soi-disant folie

 

« La qualité essentielle de l’homme c’est d’être fou.

Et que tout le problème c’est de savoir comment, il soigne sa folie.

Si vous n’étiez pas fou, comment voulez-vous que quelqu’un soit amoureux de vous, pas même vous.

Et que les fous que l’on met dans les asiles psychiatriques,

c’est des types qui ratent leur folie.

L’essentiel de l’homme c’est de réussir sa folie... « 

 

 

[1]"Tosquelles lui-même, Catalan et réfugié républicain chassé par les franquistes en 1938-1939 à la fin de la guerre civile d’Espagne, séjourna dans le camp de Rivesaltes ; ce n’était pas un camp nazi, mais il n’est pas sans avoir connu là une expérience concentrationnaire dont on peut penser qu’elle l’a marqué."

Sans douter le moins du monde des excellentes intentions de l’auteur, cette remarque me semble un peu rapide là où Tosquelles s’est trouvé au centre de beaucoup de choses qu’il est dommage de négliger ; elle pourrait de surcroît provoquer quelques malentendus : je me demande si on ne confond pas là quelque peu Tosquelles avec le Bettelheim de 1937 à Buchenwald en train d’inventer les principes de son Orthogenic School, par renversement dans le contraire des situations extrêmes de l’univers concentrationnaire. Dans son livre largement autobiographique L’enseignement de la folie, Tosquelles ne donne pas à son séjour (au camp de Septfonds, en fait) une telle importance. Tosquelles parle tout aussi accessoirement de cet épisode dans le beau film qui lui a été consacré en 1989. Lors de la mort de Tosquelles ce film passa à la télévision avec un commentaire introductif en forme d’éloge funèbre, qui pourrait bien être la source du malentendu : une voix-off y disait que Tosquelles avait conçu sa méthode "dans un camp français pendant la Seconde Guerre mondiale" !Cette curieuse erreur pourrait bien avoir valeur de lapsus, la France était-elle du côté nazi dans l’esprit du commentateur ? En partie, ce n’est même pas faux. Une petite mise au point semble donc s’imposer au sujet de l’origine des idées de Tosquelles, idées bien connues par ailleurs.

Prénommé Francesc en catalan, François Tosquelles naquit à Reus (Catalogne du Sud) au début du siècle dans une famille bourgeoise de médecins progressistes. Il reçut très tôt une formation psychiatrique, et fut un militant révolutionnaire catalan dès avant la guerre civile espagnole, un combattant républicain pendant, et un résistant français après. Si les idées techniques de Tosquelles se sont forgées dans son action pendant la guerre civile de 1936-1939 comme psychiatre dans l’armée républicaine (celle des rouges, bien sûr, los rojos), son attitude globale devant la vie est, elle, clairement issue d’un fond de culture anarchisante catalane des années vingt et trente. La Catalogne connaît alors une vie culturelle, sociale et politique effervescente, qui conduisit à la proclamation de la République en avril 1931 (République qui donna un statut d’autonomie à la Catalogne et au Pays-Basque, ce qui énerva la droite au moins autant que la réforme agraire, la séparation de l’Église et de l’État, et le nouveau drapeau national, tricolore rouge-jaune-mauve!). Un climat culturel dans lequel baignaient à peu près tous les catalans, comme Páu (Pablo) Casals avec ses "concerts ouvriers catalans", Salvadór Dalí et sa révolte artistique contre son notaire de père, ou encore un Pompeu (Pompée) Fabra, qui devint le plus grand linguiste catalan de son époque pour échapper à la direction de la fabrique du sien. Selon Tosquelles, cette culture catalane "met l’accent sur l’ensemble du réel connu avant de procéder à son analyse", là où la Raison française conçoit les problèmes hors du réel concret de l’existence humaine. En tous cas, le contexte révolutionnaire catalan de l’époque remettait en cause toutes les idées reçues et les hiérarchies établies, et ne pouvait qu’être favorable à la révolution psychanalytique alors encore vivace (rappelons la première chaire de psychanalyse, donnée à Ferenczi en 1918 par le régime bolchevik de Béla Kun, l’adhésion de Trotsky aux idées psychanalytiques vers 1910, etc.).

Tosquelles s’était formé au contact de la pensée originale du Pr. Emili Mirá, à l’Institut Pere-Mata, un homme qui très tôt fut bien au fait de la psychanalyse et qui avait les conceptions philoso-phiques existentialistes de ce courant de pensée espagnol issu de l’intérêt qu’Unamuno avait porté à Kierkegaard. Il était familier de la phénoménologie allemande d’Heidegger et surtout des idées de Weiszäcker. Enfant, déjà, son père, ami de Mirá, emmenait le petit Francesc en visite les dimanches à l’Institut Pere-Mata, où il fut fasciné par les fous.

Nombre de psychanalystes du Mitteleuropa fuyant la montée du nazisme et ses conséquences fort prévisibles s’installèrent à Barcelone dès 1931 à la faveur de l’avènement de la République : "on a oublié cette petite Vienne que fut la Barcelone de 1931-1936". Tosquelles suivit une psychanalyse assez sui generis avec un analyste réfugié juif-hongrois à Barcelone, le Dr. Sándor Eiminder, du groupe d’Aichorn. Mais cet analyste hongrois avait inventé sur place une variante technique qui ne devait apparemment rien à Budapest : l’analyse en langue inconnue ! Il parlait en effet très mal l’espagnol et le catalan. Un jour Tosquelles eut une otite, et Eiminder vint le voir chez lui... Le père de Tosquelles lui demanda comment il pouvait analyser son fils dans une langue qu’il comprenait à peine, et Eiminder répondit qu’en quinze jours il avait appris 50% du catalan. Le père exprima son admiration devant les dons de polyglotte bien connus des gens de l’Europe centrale, mais se montra un peu sceptique. Sur quoi Eiminder expliqua que les Catalans, tous les deux mots, s’exclament "me cago en Deu", ou "merde", ce qui faisait les 50% en question. Tosquelles, qui rapporte tout ça dans le film que j’ai cité, poursuivit en disant qu’il devait beaucoup à cette visite transgressive et à cette remarque linguistique qui lui a fait comprendre que ce qui comptait vraiment c’était moins ce que le malade dit que la coupure, la séquence : "merde" équivalait à un point, et "me cago en Deu"à un point-virgule. Il fallait écouter la musique du patient, plutôt que ce qu’il raconte : Tosquelles n’a donc pas attendu Lacan pour évacuer le signifié au profit du signifiant.

Quand on entend parler français par Dalí ou Tosquelles, ils ont plus qu’un air de famille. Dalí était beaucoup moins dalinien que catalan tout simplement, y compris dans ses facilités pour le surréalisme, qui semblent aller quasiment d’elles-mêmes pour les Catalans (dans ce que Devereux appelait "le segment ethnique de l’inconscient"). Il s’ensuit un petit malentendu culturel franco-catalan : quand Lacan faisait son Dalí, du coup il ressemblait à Tosquelles, fatalement ! Il est alors comique que certains s’imaginent que Tosquelles imitait vaguement Lacan... Ces Catalans avaient décidé, pour protester contre l’oppression de la langue catalane, de refuser de prononcer correctement les langues de leurs oppresseurs (qui étaient autant les Castillans que les Français). Dans son livre et son film Tosquelles fait un éloge de ce mal-parler ou mal-prononcer, érigé en technique psychothérapeutique là où il oblige le patient à faire l’effort de traduire, donc à vraiment prendre une attitude active envers l’autre. Exemple savoureux : pendant son analyse, il se plaignit du "commerce" entre ses parents, dans un mixte de catalan, castillan et mauvais français ; Eiminder, doutant de comprendre, suggéra en allemand "Umgang ?"(leurs relations ?) ; et Tosquelles sur son divan comprit "un gang ?" et pensa qu’Eiminder lui suggérait que ses parents étaient comme des gangsters ; tout cela avec d’excellentes retombées dans le travail en cours. On trouve à partir de là une théorie de la nécessaire étrangeté de l’analyste, "qui a intérêt à être étranger ou à faire semblant d’être étranger ; ce n’est pas une coquetterie de ma part de parler mal le français". Ce mal-parler produit un effet remarquable dans le film même, quand Tosquelles, rendant hommage aux analystes antinazis réfugiés à Barcelone, mentionne Sándor Eiminder : on l’entend dire "Sando Reiminder". Sur quoi la dame qui dit le commentaire du film enchaîne en prononçant, elle, à l’anglaise "...celui qui deviendra peu après, malgré la barrière de la langue, son psychanalyste, Sandor Reminder". Reminder, en anglais le mémento ! Celui qui remémore ! Et le voilà devenu anglo-saxon, cet hongrois barcelonais du Mittelmeer, auquel le mal-parler semble ici faire franchir le parcours Ferenczi-Balint-Winnicott.

(…)

Bien avant Saint-Alban, la guerre civile permit donc à Tosquelles de mettre à l’épreuve du feu ses idées psychiatriques déjà longuement élaborées dans la mouvance de la psychiatrie catalane du début du XXe siècle. Nommé responsable psychiatrique du front Sud (Valencia-Almería), il constitua à Almodóvar del Campo (au Nord de la Sierra Morena, dans la Mancha, la région des aventures de Don Quichotte !) des équipes avec quiconque était partant pour, y compris des curés et des prostituées (devenues "des infirmières du tonnerre de Dieu"), mais "avec le moins de psychiatres possible"car ceux-ci "ont trop peur des fous". Il constata que la guerre produit beaucoup moins de névroses et psychoses que la vie civile (et en guérit même quelques-unes), et qu’il y a intérêt à garder les malades près du front, à 15 km, près de leurs problèmes ; "plus loin, à 50 km, on en fait des chroniques". Mais il soigna surtout les médecins, qui souffraient... "d’illusions bourgeoises : s’installer un cabinet, gagner des sous, faire son truc tout seul, bref des salades

Tosquelles, on le constate, n’est pas à l’origine d’une théorie de la folie, mais d’une pratique de cette dernière. Il est fou, le revendique, et fait ainsi sauter la barrière entre psychiatrie et folie, continuant la voie de la restauration d’une identification au semblable ouverte par Tuke dans son dialogue avec ses patients.

C’est le préalable à tout travail consistant, ce qui n’est pas rien, et est précisément la raison pour laquelle j’ai longuement cité son travail. Mais ce n’est pas une théorie de la psychose…  D’ailleurs, toute son œuvre est plus un manifeste politique sur le lien entre pouvoir et individu, pétri de l’histoire des anarchistes et communistes espagnols, qu’une théorie précise de la structure psychotique. Du moins en fait-elle un trait simplement humain, compatible avec l’idée du semblable, et c’est pourquoi j’ai insisté sur ces lignes qui lui font hommage. Toute théorie qui se voudrait une réelle ambition thérapeutique sur le trait psychotique doit en passer par l’idée de semblable…

Toute l’école anglaise de psychanalyse, à l’exception notable d’Anna Freud, de Mélanie Klein à Francès Tustin, est sur le même registre de départ de relation au semblable, tout en isolant un trait psychotique le plus précisément possible, sans en faire cependant l’exclusive des patients psychotique : un noyau psychotique est présent chez tout homme. Tout au long des textes de ces auteurs anglais, l’identification au patient reste possible, contrairement à Freud, Anna ou Sigmund et à Lacan. Freud arguait d’une force pulsionnelle biologique irrépressible venant déborder les constructions liées au refoulement, Lacan d’une forclusion par définition irréversible, même s’il a par la suite tempéré son propos avec sa théorie du « patch ».

Je rappelle que Mélanie Klein, à la suite d’Abraham, voyait dans le mécanisme fondamental de la psychose une introjection soit orale, soit de la première phase anale d’imagos terrifiantes, donc destructurantes par les clivages et autres désorganisations projectives qu’elles provoquent de ce fait, produites par soit des causes externes (éducatives), soit internes. La mention de causes externes laisse ouverte l’identification dont je parle, de même d’ailleurs que la cause interne, qui n’est pas expressément biologique chez elle, comme chez Freud.

On retrouve la même nuance de pensée chez Francès Tustin, laissant les deux voies ouvertes, de la cause interne ou externe.

Ce n’est pas par hasard si ces théorisations ont ouvert la voie à des pratiques institutionnelles et des traitement individuels inventifs, souvent efficaces, et a permis d’autres avancées théoriques et pratiques importantes, tels les œuvres de Bion, Bolwby, Winnicott, Bettelheim.

 

Deux évènements plus récents ont marqué la stagnation des recherches psychodynamiques en matière de psychose, et donc aussi plus ou moins bloqué les innovations institutionnelles : les « avancées » de la neurobiologie, qui produisent de toute pièce une défectologie moderne basée sur une pseudoscience la plupart du temps malhonnête, parfois à l’insu même de ses défendeurs, et les théories de Lacan sur la forclusion. Dans les deux cas, l’identification au semblable est bloquée par l’attirail théorique, qui fait du psychotique un autre radicalement autre…

Les difficultés actuelles de la psychothérapie institutionnelle sont fondées sur la diffusion extrême de ces deux mouvements d’idée à notre époque en France, et donc la banalisation de leurs erreurs à propos de psychose. Allons y voir d’un peu plus près.

 

Jacques Lacan et Oury.

 

 

 

Pour Lacan, ce qui crée la coalescence entre signifié et signifiant, coupant l’accès à la parole propre, c’est la forclusion du nom du père. Ceci suppose, on ne le remarque pas assez, une mère incastrable… si elle est laissée seule, ce qui ne va pas de soi à priori.

Dans la symbolisation du nom du père, le sujet est abrité de la signification écrasante, du fait que l’émetteur de signification est désigné, donc limité dans sa toute puissance par cette désignation même. Dans la forclusion, cette signification est illimitée, non différentiée de la jouissance toute puissante, du fait que l’émetteur n’est pas désigné. Le signifiant est jouissance, dès lors, et ne peut plus se différencier de l’imaginaire, alors qu’il était dans la castration, au passage du nom du père.

 

Mon désaccord avec Lacan est clair : si je suis d’accord avec le mécanisme, par contre je ne le suis pas avec son irrémédiable. En effet, le sujet étant en souffrance, écrasé par la jouissance des signifiants, il advient toujours que cela s’entend dans le corps, dans les symptômes. Un autre incastrable, ça fait continuellement pression pour le rester, ce n’est pas une position naturelle et stable. Alors, si le jeu des relations, donc des pouvoirs des uns sur les autres, s’auto limite, souvent par l’effet de la crise que provoque le symptôme, le signifiant peut alors reprendre sa fonction vers le savoir et, pourquoi pas, le désir, à travers la constitution des logiques subjectives, qui se renouvellent en fait constamment tout au long de la vie. Un trait psychotique n’est stable que dans un environnement relationnel stable. La vie ne permet pas cette stabilité au-delà de quelques années…

Lacan en reste à un univers éclaté, à un vide de sujet, à une présence de la jouissance souvent mortifère agglomérant tout désir dans des passages à l’acte ou des délires. Il a fait là une théorie du moment psychotique, et non de l’évolution d’un trait psychotique. Or, la vie n’est pas une photo, c’est plutôt du cinéma…

 

Cet aspect figé de l’analyse lacanienne ne correspond pourtant pas à la réalité clinique de l’évolution à long terme des psychoses, comme toutes les études le montrent, ouvertes par celle de Luc Ciompi.

Bien entendu, les soignants qui partagent cette théorisation lacanienne seront en difficulté pour aider le trait psychotique à évoluer, puisqu’ils ne croient pas à son bouleversement, tout au plus à son aménagement, sous l’influence d’un « père réel » qui viendra faire patch avec la structure forclose. Le blocage à peu près complet de l’identification au semblable, clé de toute avancée thérapeutique, est là théorisé, validé, fixé : le fou, c’est l’autre. C’est sans doute pour des raisons de cet ordre que Tosquelles, pour reprendre son langage, pensait que les psychiatres étaient souvent les derniers à pouvoir aider les fous…

 

La stratégie de Jean Oury, hélas trop basée sur cette théorie lacanienne, c’est que la psychose circule dans son éclatement signifiant, favorisant la rencontre des patchs cités plus haut, plutôt que de se fixer dans une jouissance mortifère, dans une structure trop fixée. De mon point de vue, il a raison sur un point, tort sur une autre : il est dans le vrai en favorisant les rencontres, en veillant à ce que l’institution reste vivante, c’est à dire mouvante et conflictuelle. Ce qui n’est pas rien, déjà. Il a par contre tort en sous estimant constamment, en raison de son obédience lacanienne forte, la forte subjectivité à l’œuvre chez chacun, qu’il soit dans un trait psychotique ou non. Lorsqu’on interprète tout collage, comme il le fait, et souvent en groupe, de surcroît, on bloque par là même les ébauches de logiques subjectives qui se constituent entre les êtres dans une institution. Les seules choses à interpréter en institution, ce sont les conflits, dans la mesure où ils bloquent les rencontres authentique. Il n’y a rien à dire et à connaître, par contre, de ces rencontres, dans la mesure où c’est leur intimité même, leur secret, qui fonde le remaniement narcissique espéré… Seulement, pour travailler ainsi, encore faut-il croire dès le début à une subjectivité à l’œuvre chez les patients, une subjectivité non psychotique, si j’ose dire. Cet aspect de l’expérience Ourienne est plutôt un frein à la thérapie institutionnelle, de la même façon que c’est cet absence d’a priori qui a permis les avancées anglaises et autour de Bettelheim.

Il peut sembler paradoxal de poser Oury comme un frein à la thérapie institutionnelle, mais il est sur ce plan victime de son orientation lacanienne. C’est un frein, car le blocage brutal des remaniements narcissiques induits par l’interprétation groupale des « collages », en fait des logiques subjectives naissantes,  a sans doute des résultats cliniques qui ne parlent pas en faveur de la psychothérapie institutionnel.

Ainsi, pour moi, ce qui se passe entre les gens ne regarde pas l’analyste institutionnel, tant que cela ne génère ni conflit ni symptôme…

 

Et si le psychiatre avait parfois besoin de la psychose, comme Céline de l’écriture…

Oury, Lacan, Céline ne montrent-ils pas une nième version du couple perversion psychose où on ne sait plus trop qui a besoin de qui ? C’est que la maîtrise perverse du symbolique appelle le vide et la mort pour continuer à penser…. L’autre est alors parfois sacrifié à cet usage, littéralement. Car de toute façon, il ne faut pas d’autre qui parle vraiment dans la perversion, on ne prendra donc que son vide, pour ne pas imploser de sa propre vérité absolue. Il ne faut évidemment pas qu’il guérisse, des fois que  l’autre apparaîtrait en face de soi, limitant notre maîtrise...

On comprend mieux qu’en soit issue une théorie structurale, mais non thérapeutique, évolutive…..

 

On pourra tenir à peu près les mêmes raisonnements autour du travail de Racamier, dans la théorie freudienne de la psychose : l’institution est constamment contenante du débordement pulsionnel narcissique, constant lui aussi, car biologique. La théorie est biologique, structurale aussi, mais non thérapeutique non plus. La thérapeutique est la science du remaniement des structures, et non celle de leur fixation…

 

 

 

Alors, quelques détails de la théorie de la psychose que je propose, qui sont plus développés dans les deux chapitres que je consacre à ces questions dans mon livre « psychanalyse : l’invention nécessaire ».

La disjonction entre sens et symbolique est constante, le sens étant lui-même basé sur la coupure entre le signe et le signifié, laissant ainsi le lien entre les mots (le style…) à disposition de l’imaginaire du sujet. Lorsque le signifié dispose d’une certaine autonomie vis à vis de la signification, existe une coupure, une limite qui permet au monde symbolique de jouer son rôle d’orientation imaginaire. Sinon, il prend un rôle de définition, d’identification absolue au signe, qui casse la mécanique identitaire subjective.

Si la coupure entre signifiant et imaginaire n’y est pas, pas de sujet possible, pas de sens au symbolique, par d’orientation sensée à l’imaginaire. Toutes ces instances ont besoin de jeu entre elles pour fonctionner, pour que les effets de résonance jouent leur rôle central au niveau subjectif.

En termes plus simples, mais strictement équivalents, si l’être humain est complètement assigné à un rôle, il perd son humanité. S’il n’a pas ce minimum de liberté qui va lui permettre de redéfinir suffisamment ce dans quoi il est pris, en famille ou en société, il ne peut fonctionner. Et, enfin, s’il croit en la validité de ce qui l’aliène, s’il s’y identifie complètement, ce qui se passe lorsqu’il y est pris tôt dans la vie, le mécanisme psychotique peut s’enclencher…

Seulement, et c’est là l’idée centrale qui permet de comprendre ma divergence avec Lacan et les neurobiologistes, il existe une garantie constante de l’originalité subjective face à l’épinglage signifiant : c’est le corps, tout simplement… Le corps, sommation de toutes les exigences internes et externes, éprouve et tente de traiter, constamment, ce qui lui parvient de l’intérieur comme de l’extérieur.

Cette originalité du corps, cette singularité irrépressible, lorsqu’elle n’est pas entendue par la pression signifiante, va créer divers évènements, selon la capacité du sujet et de son environnement à gérer le discord.

Si l’identification à la pression signifiante est massive et ancienne, on sera alors du côté psychotique, tout simplement. C’est à dire que le corps sera étranger, comme il l’est dans maintes formes de schizophrénies. Ou il sera forcé et réduit à un outil douloureux, à la fois pour lui-même et les autres, complètement inféodé à un système rigide de représentations, comme dans certaines formes de paranoïa.

Si au contraire, on suppose un corps valide, contrairement à la neurobiologie, et qu’on a pas la tête fermée par la théorie de la forclusion, on pourra observer cette résistance du corps, ces symptômes nombreux et précieux, qui pourront alors commencer à restaurer l’espace entre les mots et les affections du corps, ouvrant la voie à nouveau vers un sens proprement subjectif.

En fait, lorsqu’on observe avec cette lunette, nulle forclusion ne tient, nul trouble neurobiologique ne ferme l’horizon : le corps résiste encore et toujours à la pression signifiante, quand on sait l’entendre. C’est au cœur de cette résistance que peut se faire l’alliance thérapeutique, dans des aléas transférentiels maintenant bien décrits par tous auteurs cités dans ce travail.

Peu à peu, ce patient travail de tissage entre les affects corporels et le monde du symbolique, tissage plus lâche, moins irrespectueux des aléas singuliers des affects, permettra que ces liens repassent dans la parole du patient, à condition que son inventivité soit respectée, sa créativité restaurée. Le recours aux souffrances physiques et aux passages à l’acte deviendra alors moins fréquent, moins nécessaire, au fur et à mesure de l’évolution.

Cela passe par le respect de l’intime des logiques subjectives qui se nouent dans les trajets de vie de nos patients, qu’ils soient institutionnels ou non.

 

La profonde méconnaissance de la place des émotions et des affects dans l’univers langagier du trait psychotique est constante, et fait alors le quotidien du travail thérapeutique.

La clinique institutionnelle qui se base sur cette théorie va alors reprendre toutes les projections, tous les clivages, tous les transferts fusionnels positifs ou négatifs, ingérables d’être trop massifs, sur le versant de l’abîme qui sépare la rigidité signifiante de la souplesse de l’éprouvé. Rendre leur souplesse aux mots et sa consistance au corps est le (long) chemin inverse qui devient possible, lorsqu’on aperçoit cette voie.

Impossible de la prendre si on se calque à la théorie trop rigide de l’ « épinglage signifiant » lacanien, impossible aussi si l’on suppose que le sens profond des dysfonctionnements corporels et pulsionnels est lié à une dérégulation neuronale. Dans le premier cas, on va échouer en raison de l’interdit partagé par thérapeute et patient de l’invention de la langue, dans le second car le corps sera mis du côté du non–sens au lieu d’y introduire…

 

La difficulté principale vient de la méconnaissance par toutes ces théories des fonctions de plaisir et de jouissance. Ces mots, parfois tabous, souvent synonymes d’explosion pathologique du côté de la toute puissance, représentent pourtant aussi ce qui est le plus puissant levier de construction et reconstruction psychique. Là encore, comme souvent , tout n’est affaire que de quantité. Trop n’est pas recommandable, mais trop peu non plus…

Or, le plaisir est précisément à cette croisée entre un corps singulier et un tissus signifiant, dans ces résonances qui donnent enfin sens à un désir. Et la jouissance est aussi cet acte solide et souvent irréversible d’engagement du corps dans la construction singulière de sa vie. Pas de subjectivité sans ces deux aspects de l’avancée du corps sensible dans l’univers signifiant. Les deux en sortent changés, et le corps, et l’univers signifiant.

On comprend mieux la difficulté de l’affaire, et pourquoi aussi, et là dessus je le suis, Lacan disait qu’il n’existait qu’un seul transfert. Traiter de la psychose est très exactement interroger notre propre capacité créative, voire rebelle. C’est poser la question de l’invention de notre propre vie. On voit que la place d’un clinique institutionnelle n’est pas de trop dans une institution qui mêle tous ces plans chez soignants et soignés.

 

Je propose au final que l’institution (ou le transfert qui en est la forme la plus réduite) puisse être vue comme un lieu de réparation narcissique du lien entre corps et signifiant, par le biais des logiques subjectives crées par les multiples rencontres. La réparation narcissique avancée, une subjectivité peut réellement apparaître ( encore une fois, mais il faut le répéter à notre époque, c’est ce que montrent les études à long terme). Pour que le sujet divisé de la névrose apparaisse, encore faut-il que le moi soit constitué dans le miroir altruiste…

En conséquences la clinique institutionnelle, qui conditionne la liberté de parole, donc de rencontre, par l’élaboration des strates de conflits dans l’institution, est une condition thérapeutique indispensable, l’espace de parole ainsi libéré permettant le plus libre jeu des interférences des désirs des soignants et soignés. Tout ceci favorise alors les rencontres intimes entres humains, et donc la création des logiques subjectives, bases du narcissisme.

 

On voit que je vais à l’encontre de ce qui est souvent posé : la crainte de l’investissement entre un patient et un soignant. C’est au contraire éminemment souhaitable, à condition que les limites en restent régulées par le collectif, garantissant alors une intimité possible… Le danger est la dyade fusionnelle secrète, clivée, non la relation à deux parmi d’autres. Ce que je dis souvent en institution: si un psychotique aime différemment deux personnes dans un collectif, c’est gagné… Il faut commencer par un parmi d’autres.

Le trajet thérapeutique commence toujours par l’apparition de ces logiques subjectives de dépendance, base biologique sans doute de l’appel narcissique au semblable. Qu’il faille ensuite un peu de bouteille pour accompagner ces liens sans les casser est certain. Mais trop souvent, on met au contraire en garde contre ces investissements, bloquant ainsi tout processus thérapeutique. Encore une fois, une dyade dans un groupe n’est pas dangereuse, elle est au contraire sur le chemin de la restructuration. L’exemple clinique est celui décrit dans « la forteresse vide ». C’est précisément de que fit Bettelheim. Il faut le réhabiliter, même s’il convient de critiquer au passage sa diabolisation des parents.

 

Ce qu’il faut à tout prix rejeter : le tout psychanalytique à la Oury, soit un savoir en position de dominance théorique dans une institution. Les savoirs pédagogique, scolaires, administratifs psychanalytiques sont au même niveau, chacun dans son domaine. Les supervisions d’éducateurs par des psychanalystes n’ont aucun sens. Qu’un éducateur supervise les éducateurs, un pédagogue les scolaires, etc… Puis que tout le monde se retrouve, pour débattre, au même niveau.

Pourquoi ? Que chaque corpus théorique reste à sa place, et les  logiques subjectives qui se créeront entre les gens seront réellement régulées, chacun faisant tiers pour l’autre. Le pire dans une institution qui traite de psychose est qu’il y ait de l’autre incastrable, c’est à dire en position de savoir. On est là, comme on l’a vu plus haut, dans la répétition du couple psychotique pervers. Une logique subjective est un dialogue vivant qui ensuite s’intériorise et produit chez chacun de l’inconscient. Le dialogue vrai nécessite que se taise la vérité théorique pour faire place au sujet, à l’invention, au verbe vivant, et parfois à une chose à visée plus lointaine, qui s’appelle la transcendance…

 

Enfin, le fil rouge : on ne sait rien pour l’autre, on ne sait rien de son désir. On peut parfois, soudain, en prendre acte, après qu’une démarche vers le semblable, vers les semblables, plutôt, produise son aporie logique : la méprise, qui fait que le plaisir de l’autre, central, indispensable amorce, ne dit pourtant pas rien de soi-même. Repérer ce moment  de spaltung est possible, si on sait l’attendre, au moment venu, qui n’est jamais décidé par nous…. En prendre acte s’accompagne parfois de la naissance d’une parole, récompense rare, mais forte, de ce travail de clinique institutionnelle. C’est qu’un sujet, au travers de la psychose, qui au fond est la croyance en l’objet, est apparu dans les multiples dynamiques transférentielles, le chemin devenant porteur de plus de plaisir que l’arrivée, le désir devenant préféré à l’objet. On aborde là sur les rives de la névrose, en étant passé par l’invention d’une parole basée sur les affects du corps… Aucune possibilité d’accéder à la spaltung signifiante si l’illusion narcissique n’est pas d’abord restaurée.

Bien entendu, tous les refoulements, clivages, projections à l’œuvre chez les soignants vont faire continuellement obstacles à ces chemins, de même que les mécanismes homéostasiques sociaux et institutionnels, par définition du côté de l’inamovible, comme tout système thermodynamique, comme tout système tout court. Ainsi se justifie toute la première partie de ce travail…

 

 

Pour conclure

 

 

Ce qui façonne l’être humain est le lien structurant constant entre l’interne et l’externe instauré par le signifiant. Ce signifiant, fondé par le plaisir du miroir et de la projection, fixé par le signe, inaugure une identification à un élément du réel qui devient aussi un élément du soi par le biais de l’identification symbolique.

L’interne et l’externe ne veulent plus rien dire du point de vue du sujet, qui se trouve exactement à l’interface : c’est tout le développement lacanien du cross cap…

Le remaniement signifiant est dès lors possible des deux bords, l’interne et l’externe, le sentiment d’identité devenant exactement une interférence. Le réel, l’externe d’une part, le soi, l’interne d’autre part ont alors une action sur ce signifiant. La structure psychique se modifie donc par ces deux influences, constantes, de l’interne et de l’externe.

 

Mais il est autre chose qu’il faut fortement répéter à notre époque : sur ces deux plans, l’interne et l’externe, tout n’est pas réduit à l’univers symbolique, et de loin. Les éléments du réel et du soi qui ne sont pas symbolisés vont constamment troubler, déranger, remanier l’univers symbolique, qui n’aura de cesse, l’existence durant, de tenter de rattraper un retard par nature constant.

Ce qui s’offre alors à la conscience est de trois ordres différents : l’univers symbolique, l’univers sensoriel et imaginaire, l’univers réel. Ils ne se recouvrent que partiellement, mais l’univers symbolique est constamment ce qui fait l’interface entre les deux autres, dans un remaniement permanent.

Ainsi, l’ordre symbolique est tout autant une émanation du réel que du soi, et reste soumis à ces deux influences, limité qu’il est par la coexistence des plans qui le fondent. La réduction symbolique n’est jamais acquise, elle est même constamment changée, le signifiant vit et meurt sans cesse au gré des interactions entre le collectif et les sujets.

 

S’il est vrai que l’homme façonne le monde par son activité symbolique, il est en retour tout autant façonné par lui…

Nos systèmes logiques sont limités par ce qui les a formés, valable un temps et dans un contexte donné, lumière qui nous éclaire un moment, puis nous aveugle dans une autre circonstance. Ils ne sont alors pas simplement des erreurs, mais aussi des traces que le réel a participé à produire, et que l’homme a symbolisé au passage. Quand on intègre cette idée, il vient alors qu’il n’existe pas « d’erreur logique »,  mais simplement des contextes qui se changent, deviennent plus ou moins contradictoires ou synergiques, selon le déroulement de l’histoire et du temps. Ce point de vue est commun à la pensée systémique et à la psychanalyse. Ce qui les différencie est la théorie et la pratique du transfert, centrale en psychanalyse, inexistante en systémie, transfert qui engage l’analyste lui-même dans un processus de changement profond, autant que son patient.

Ce travail d’historisation constante de la pensée est, on le sait, une part très importante du travail de la psychanalyse, qui la différencie aussi d’autres écoles psychothérapiques, et de toutes les techniques rééducatives : il n’est pas pour la psychanalyse de norme de la pensée, de bonne façon de penser, de correction à apporter pour redresser un raisonnement. Il n’est même pas d’éthique, si ce n’est celle, minimale, qui fonde la métapsychologie psychanalytique.

Et pourtant, elle se targue de répondre à une demande thérapeutique, individuelle ou institutionnelle…

Alors, qu’il y ait de l’organique ou non, que la pensée soit visiblement distordue ou non, délirante ou pas, invariablement, la psychanalyse va répondre par sa théorie du désir, qu’elle applique à l’institution!! Quelle est la validité de cette démarche, et surtout, quelle est sa relation avec ce qui est posé plus haut, sur le statut instable du symbolique, interface entre l’inconnu de soi et l’inconnu du monde ?

C’est que l’éthique minimale évoquée plus haut est que le désir est une dynamique psychique, qui se saisit du possible pour créer l’invention de sa propre vie. S’il est indispensable, on l’a vu, de passer par l’autre en tant que semblable, il n’est surtout pas question de s’acharner à ce que l’autre nous ressemble, ou ressemble à l’idéal qu’on se crée, voire à l’idéal que le patient amène lui-même en séance, conscient ou inconscient..

La rage normative de certains cognitivistes, voulant réduire tout le champ du psychique au médical, à leur pratique, est en fait une violence projective qui appelle à ce que la toute puissance de la pensée façonne le monde de l’autre, voire le monde tout court, vers un idéal fixé et obstinément sourd. Si le bilan en terme de symptôme existe peut-être, il serait urgent de faire celui des suicides.. L’adage principal de la médecine est « primum non nocere », d’abord ne pas nuire. A quand des études sérieuses sur les effets collatéraux morbides des techniques institutionnelles de soin ?

Le déchiffrage du réel de soi et du réel du monde passe par le symbolique, le langage. Il passe donc par cette rencontre, cette convention qu’évite l’autiste, de partager avec l’autre sa vision du monde. Chacun reste dans la sienne, bien sûr, sauf le mot partagé, qui est le premier stade du miroir, le principal d’ailleurs. Le signifiant s’invente dans un partage de sensations, de plaisirs, où la place de l’autre est éminente et nécessaire. L’un lance un phonème, l’autre le reprend, ainsi que le miroir qui capte et renvoie l’image ici sonore. Il n’est pas du tout cet épinglage, comme disait Lacan, cette place assignée à un sujet, dont il n’aurait rien à choisir, dans lequel il n’aurait aucune liberté d’invention ou de circulation, qui est plutôt un univers pervers ou paranoïaque. Il s’origine dans un jeu altruiste.

D’ailleurs, comme le montre la clinique de l’autisme et de la dysphasie, lorsque le jeu n’a pas sa place éminente, pour une raison ou une autre, qui peut tenir à l’enfant, aux parents ou aux deux, les troubles apparaissent, l’entrée dans l’univers signifiant se fait mal ou ne se fait pas.

 

Le talent du thérapeute institutionnel est alors, en fin de compte, par les espaces qu’il ménage, de favoriser le passage de la crise au jeu, du tragique au rire, ce qui est, on en conviendra, presque toujours possible.

Alors, l’invention subjective gardera sa place dans le canevas institutionnel, garantissant ce qui est souhaitable pour les uns, et fait peur aux autres : le remaniement symbolique, au travers des rencontres subjectives authentiques ainsi favorisées.

 

Ensuite, la spaltung lacanienne reste nécessaire, afin que chacun revienne à son destin, à son désir, sans se déchirer autour de la possession d’objets devenus sans cela barbares. Mais la condition de la spaltung reste l’existence du lien au semblable, préalable narcissique nécessaire : que voulez-vous séparer, s’il n’y a rien à séparer….

 

Les inventeurs de la thérapie institutionnelle furent ainsi les dramaturges grecs, qui, les premiers, osèrent questionner les structures sociales en mettant en place une autre structure, le théâtre, avec cette fonction précise de montrer et d’interroger le social, de se séparer de l’immédiat du pouvoir, de le représenter. Ce fut la même révolution que proposèrent les philosophes, à la même époque, vis-à-vis de la théogonie, dans la mise en tension du couple savoir-croyance. Si les Dieux deviennent interrogeables, si les structures du pouvoir le sont aussi, alors la porte est ouverte au développement de la subjectivité, qui est par définition subversive vis-à-vis de l’institutionnel. Bien entendu aux dépens de la tyrannie, fût-elle éclairée : la seule défaite connue d’Alexandre le grand est face à Diogène…

 

Alors, pour conclure cette deuxième partie, quel est le minimum de la définition de la thérapie institutionnelle, telle que je la propose ici ? Si l’analyste est le miroir du désir du sujet, il doit se déprendre de toute objectivation, et aider les autres à le faire. Montrer le jeu des objets de conflit conscients et inconscients est alors son lot, afin d’en désamorcer la tendance à faire effet de vérité, au fur et à mesure de leur constante création, y compris par lui-même. Tâche proprement inhumaine, par là souvent éphémère, déchaînant parfois la haine de ceux qui ne sont rien sans leur objet absolu, mais qui est largement récompensée, souvent, par la liberté créative qu’il arrive parfois, chemin faisant, de constater.

Le travail est immense dans ce domaine, en ce qui concerne les lieux de soins pour enfants, en particuliers ceux qui sont massivement et abusivement médicalisés, sous la « garantie » universitaire de la neuro-pédiatrie… Ils représentent à notre époque l’inverse exact de la psychothérapie institutionnelle, évacuant la question du désir et du sujet, et même l’éthique, sous un faux prétexte de « scientificité » prétenduement indiscutable…


[1]http://mpzga.free.fr/tosqweb.html

 



Pour des supervisions institutionnelles : mslevy@laposte.net

 

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