Michel S Levy mslevy@laposte.net Merci de vos critiques et remarques

FEMININ
 
 

La liberté du sujet n'est garantie que par les limites que pose celle de l'autre. Nous ne sommes concrètement libres que pour autant que l'autre et le monde nous le permettent, à travers nos différences. Les libertés qui se vivent hors de ce cadre sont celles du symptôme. Singularité, folie et invention sont des dimensions aux limites floues qui mettent le cadre à l'épreuve, et parfois lui autorise un mouvement nécessaire.
C'est que tolérer la différence n'est pas un art facile. C'est pourtant ce qui garantit l'adaptation, l'avancée dans le changeant de la vie.

Aussi la fréquente revendication d'une liberté absolue pour soi et les siens n'est-elle souvent que la manifestation d'une fermeture, d'une toute-puissance déniant le plus souvent la place de l'autre.
La récente poussée de nombreux corporatismes et nationalismes peut ainsi se lire comme une chute libre de la confiance en l'autre, défini dès lors comme porteur de différences inconnues et menaçantes, intolérables.
Que le système de valeurs de chacun se limite afin de laisser place à celui de l'autre, lui aussi limité, voilà ce qui garantit la liberté individuelle. Sans cela, le trajet du sujet passe en dehors du champ social, ce qui reste possible, mais pas sans risque symptomatique ou réel… Quand l'invention est interdite, elle se risque…

Il en est ainsi des affaires de sexe. La vraie liberté de l'homme est garantie par la  place de la femme, et réciproquement. A cette condition, la genèse de la subjectivité de l'enfant passe par le féminin et le masculin pour se constituer. Sa liberté même de sujet dépend alors de la capacité d'articulation hétérologique de ces deux axes. Lorsqu'elle échoue, la porte est alors ouverte aux symptômes.  C'est là que s'interroge l'espace entre féminité et féminisme…
Si une part du féminisme est à l'évidence à l'origine d'un progrès social considérable, une autre, celle qui ne s'articule pas à l'autre sexe, peut être mise en question. C'est ce que nous allons faire, à propos de deux cliniques apparemment bien différentes, mais dont nous verrons  comment elles se relient.

FEMINISME

Il est troublant de constater qu'une partie de la revendication féministe a peu à peu dérivé vers un communautarisme, comme beaucoup de groupes sociaux à notre époque.  La faiblesse actuelle de la fiabilité du social pour l'individu pousse à ces dérives, où le désir devient un simple miroir narcissique, faute de confiance fondamentale en l'autre et en ses différences.
Revendiquer d'être librement soi-même et seulement cela aboutit souvent à une sexualité en miroir, dérivant vers la toute puissance. Un tel chemin est indépendant du type de sexualité, et se voit aussi bien en homo qu'en hétérosexualité…
Le livre de Judith Butler, Trouble dans le genre, en est une bonne illustration.
La liberté totale sexuelle prônée dans ce texte a pour but immédiat la désintrication entre l'apparence sexuée et les conduites sexuelles. Etre une femme n'obligerait pas à entrer dans une sexualité normée, c'est-à-dire dirigée vers l'homme, et réciproquement : sous couvert de libération et de lutte contre l'oppression sexuelle, on aboutit alors à un déchaînement des savoirs individuels virant à la vérité, sans articulation ni limite les uns par rapport aux autres.  
En fait, l'ennemi de ce livre et de ces mouvements de toute puissance y est dénommé au passage, mais sans être pour autant vraiment étudié, approfondi : il s'agit du rapport entre la norme et le sujet. Plus précisément, c'est la norme de l'autre, l'autre savoir, qui sont ici balayés. Or, la norme n'est pas qu'une oppression,  c'est aussi un savoir qui nourrit le sujet.
En explorer les limites est alors recommandé, ce qui n'est pas possible si on la supprime tout bonnement par un exposé de toute puissance…
Norme et sujet ne peuvent aller l'un sans l'autre, chacun s'appuie sur l'autre pour exister, en conflit ou en synergie, selon les moments et les situations. C'est là précisément l'apport principal de Lacan, à travers sa mise en exergue de la fonction du signifiant, qui ne signifie rien d'autre en fait que la fonction fondatrice pour le sujet de la norme. Le propre de l'humain est d'avoir à se situer vis-à-vis d'une norme, autre nom du culturel, tout bonnement.

On ne peut être femme que par rapport aux hommes, aux autres femmes et à l'enfant, c'est qui s'oublie dans ces mouvements de "libération". On ne s'y situe plus que dans la toute puissance de son propre désir narcissique, sans les limites, les frontières que représente l'autre, qui permettent de se situer vraiment et en réalité, sinon dans la norme, au moins en rapport avec elle. L'autre du même sexe peut-il jouer ce rôle ? Certainement, mais, au risque, parfois, d'un évitement plus ou moins conscient de ce qui est par trop différent.
Nous verrons l'importance des différences de fonctionnement physiologiques, psychologiques entre les deux sexes, porteuses de distances tout à fait irréductibles, mais qui sont autant de possibilités d'enrichissements, de découvertes, donc d'adaptations individuelles. Différences sexuelles, castration, et désir de savoir sont ordonnés dans une suite dont la rupture est propice à la production de symptômes.
L'affranchissement complet de la norme implique ainsi une sortie de cette initiation humaine à la différence sexuelle, pour entrer dans un univers qui se réduit alors à la toute puissance pulsionnelle, au commercial, totalement réduit à l'univers d'un besoin alors tout puissant.

Dans cette démarche, disons hyper féministe, c'est en fait la différence elle-même qui est vécue comme domination, et dénoncée comme telle. Or qui abolit la différence abolit en fait souvent toute limite, et à ces limites, les hommes y furent et y sont confrontés autant que les femmes. Dans l'histoire les premières victimes (si on en cherche) en furent probablement les hommes, si l'on se souvient que ce sont eux qui sont exposés dans les guerres, où ils ne sont "libres" que d'obéir à d'autres hommes. Pour prendre un exemple récent, 14-18, conflit moins barbare que le suivant, puisqu'il s'en est tenu essentiellement aux militaires, fut une boucherie masculine dont témoigne chaque stèle de chaque village français…
Si la norme est uniquement dénoncée comme oppression, c'est la réalité même qui se fuit, au sens où la réalité culturelle humaine est aussi cette part du réel arbitraire inévitable et structurante qui fait l'habitat de chacun. Par contre, si elle est acceptée, peuvent alors se discuter et se choisir les rôles et fonctions sociales, les droits et devoirs. C'est la fonction noble de la politique, qu'elle soit réformiste quand c'est possible, ou révolutionnaire sinon, avec alors les risques de retour cette toute puissance historiquement bien repérés.
 Bien entendu, toute une partie du mouvement féministe a participé aux évolutions sociales des femmes sans se fermer en un corporatisme dangereux. Sa zone d'ombre n'est liée qu'à l'irruption de la toute puissance narcissique féminine dont témoigne le mouvement queer, rejetant toute différence au nom d'un fantasme d'oppression. Je dis bien fantasme, car une réalité d'oppression existe universellement entre le sujet et la norme, mais c'est le statut de l'humain, quel qu'il soit. Ce n'est jamais une raison que cela soit exploité dans une revendication de victimisation toute puissante, qui fait basculer la lutte réaliste contre une oppression réelle dans une violence faite à la réalité, avec ses graves conséquences individuelles et sociales... Je renvois ceux que ce sujet peut intéresser au livre de Pascal Bruckner, La tentation de l'innocence.

Cette dérive du féminisme, représentée, avec des nuances, en France par Elisabeth Badinter, n'est peut-être pas sans rapport avec l'anorexie mentale, dans ses effets logiques de transmission narcissique féminine en miroir. Dans mes observations cliniques personnelles, elle entre en jeu également avec l'autisme. (Je n'ai pas trouvé de vérification statistique à ces liens précis, une augmentation de ces pathologies étant observée depuis quelques années, mais dans la population en général. )

Le contraire de cette dérive est donc, lorsqu'une dépression sous-jacente ne bloque pas ce chemin, l'exploration la plus précise possible des différences. Chacune de ces différences fonctionnera comme limite pour l'autre, l'autre sexe. Ce n'est pas son propre savoir qui fait l'homme en société, mais son goût pour le savoir de l'autre.


LE DENI DES DIFFERENCES SEXUELLES

Aborder la question de la différenciation sexuelle nécessite de sortir du dualisme, de la vision binaire, digitale, dirait-on aujourd'hui, introduite par Freud et Lacan, tributaires de leurs époques respectives. La notion de Phallus ou de son manque, si elle reste un organisateur psychique puissant, est néanmoins largement insuffisante pour servir d'appui clinique dans de nombreux cas. En effet, s'il est clair que l'homme a un pénis et la femme non, ce qui différencie anatomiquement et psychiquement les deux sexes est infiniment plus large. Le développement exclusif par la psychanalyse classique de l'idée d'un trait de séparation, d'une frontière qui à elle seule, selon qu'on soit d'un côté ou de l'autre, définit l'appartenance sexuelle, a finalement appauvri la recherche clinique dans ce domaine, en même temps qu'elle l'a cependant fondée. Lacan, quant à lui, pris dans le courant d'égalitarisme sexuel des années 70, participera à sa manière à la mode unisexe, puisqu'on peut dire que son  " sujet " n'a pas de sexe, chacun étant également limité par le manque du Phallus, au sens de Phallus imaginaire tout-puissant, quel que soit son versant, masculin ou féminin.
Que penser alors de l'investissement phallique freudo-lacanien dans cette affaire ? Je crois que quelque chose joue là comme un effet de frontière. Il est vrai que, pour ne pas être dans la confusion et dans l'exagération, l'univers féminin a besoin de s'arrêter sur cette césure nette et précise, qui manifeste une différence d'appartenance sexuelle claire. En tout cas si on est femme, on est pas homme et le phallus forme effectivement une limite signifiante de cet univers féminin. Réciproquement  pour les hommes. Simplement, ce n'est pas le seul signifiant de cette différence, loin de là. Une part importante de la littérature psychanalytique actuelle, féminine ou non, détaille ces autres signifiants, en particulier ceux que portent les femmes elles-mêmes, et dont les hommes sont dépourvus, soit anatomiquement, soit culturellement. La préhistoire donne plutôt raison à cette variété de signifiants de la différence sexuée, puisque les signes masculins et féminins sont présents ensemble sur les murs des grottes qui nous parlent encore. L'Asie, l'Afrique s'expriment de même, pour contester ce primat donné au phallus par la Vienne de 1900 ou la Sorbonne de 1970. Que les signifiants de la différence sexuelle soient présents symboliquement dans les deux sexes est un avantage pour faire jouer par là-même leurs limites respectives.
Dans mon expérience clinique, l'envie du pénis, à l'âge adulte, est un trouble identitaire, souvent hystérique, à ne pas confondre avec le désir sexuel, qui lui est source de connaissance. Il est aussi des hommes qui ont des envies de seins, par exemple, qui peuvent virer à la perversion, et donc faire passer à côté de l'amour Etre une femme est tout autre chose qu'avoir simplement envie de ce qu'on a pas, la femme ne peut être le négatif de l'homme. D'ailleurs, tous les développements freudiens ou lacaniens sur le pénis peuvent aisément s'inverser et se  mettre en oeuvre autour du pli féminin, qui fait autant défaut au garçon que le pénis à la fille. On peut noter, une réciprocité amusante : soutenir que la fille est caractérisée par l'absence de pénis est une façon de dénier le pli féminin, donc la différence sexuelle!!
Ce déni est une des formes de la toute-puissance, la principale même, chacun ne pouvant en réalité se connaître que dans ses limites, y compris sexuelles. Accepter sa différence, c'est entrer dans l'humanité. Toutes les négations de différences, sociales, physiologiques, instinctuelles, physiques, légales, quand elles dépassent la zone de l'enfance où elles entrent dans les jeux de maturation (ce que Freud avait repéré dans l'enfant pervers polymorphe, mais qui n'est le plus souvent qu'une étape sur le chemin difficile de l'accès à la réalité adulte), aboutissent à la même chose : une promotion d'atomes sociaux désarticulés, transformant en besoin matériel une frustration majeure. Pire, plus de transmission possible, si on est tout, sans limites. Les parents d'anorexiques sont ainsi souvent des parents en difficulté de transmission, faute d'intégration sereine de leurs propres limites sexuelles…

Mon hypothèse s'appuiera la complexité des identités sexuées. Incluant les avancées freudiennes et lacaniennes, il faudra les compléter et les relativiser par un ensemble de qualités spécifiquement masculines ou féminines qui, de manière beaucoup plus compliquée, beaucoup plus diverse, beaucoup plus variée, beaucoup plus profonde, différencient les deux versants du sexe.
L'inconscient en cause autour des différences sexuelles n'est donc pas seulement freudo-lacanien. Il est aussi le produit de l'hétérologie humaine, la conséquence largement irréductible des multiples logiques dans lesquelles baigne l'être humain, ce qui est le modèle premier de l'inconscient. De ce point de vue, dirait M. De La Palisse, il est tout simplement ce qui ne peut être conscient… J'ai déjà posé que l'inconscient est ce décalage entre prévision (ce qui se pense) et réalité (ce qui est). Il est à la fois en l'homme, en raison de l'incohérence relative des logiques subjectives narcissiques qui sont les siennes et hors de lui, à cause des rapports souvent non congruents entre ces logiques, dont les logiques identitaires sexuelles, et le réel.

De ce point de vue, la féminité introduit un procédé singulier dans lequel s'aperçoit clairement en quoi l'introduction d'une nouvelle logique subjective produit un inconscient nouveau : si le paradigme du féminin maternel est, comme on le verra, un fonctionnement inclusif, signant une dépendance nourricière, affective, dès lors celui qui s'y prend, c'est à dire chacun et chacune, intégrant cette logique à son être même, dépend de l'axiome ainsi intériorisé, c'est à dire de la rencontre avec la mère. Une logique n'étant jamais entièrement cohérente avec l'axiome qui la fonde, un premier effet inconscient existe dès ce moment. Le narcissisme de l'enfant dépendra largement de ses logiques fusionnelles, qui ne seront alors pathogènes que de n'être pas limitées, en particulier par le père. Mélanie Klein, la première, a théorisé non pas les paradigmes de la psychose, comme elle le posait elle-même, et la suite du mouvement psychanalytique après elle, mais ceux du féminin… qui ne deviennent psychotiques, comme tout trait psychique, que de ne pas être limités,  nous y reviendrons.

Nous verrons que l'extension des qualités sexuelles masculines et féminines à bien d'autres éléments que la question du phallus, amènera finalement à comprendre mieux certaines pathologies et leur lien à la mère et au père. En particulier, nous verrons pourquoi, dans l'autisme, on retrouve, à peu près, quatre garçons pour une fille, et, à l'inverse, dans l'anorexie mentale, grosso modo, neuf filles pour un garçon.  Cette curiosité est d'ailleurs le vrai point de départ de ce travail, générant pour y répondre, une hypothèse autre que biologique …
On comprendra aussi pourquoi, les théoriciens de la psychose sont, la plupart du temps, des femmes : Mélanie Klein, Francès Tustin, Gisela Pankof et bien sûr aussi Françoise Dolto. Les théoriciens masculins, dans l'ensemble, auront plus de mal à en appréhender les traits, à en faire une théorie et une pratique transmissibles ou optimistes : ils en feront plutôt des butées cliniques, comme Lacan avec sa forclusion ou Freud avec sa théorie d'une force particulière des pulsions narcissiques. Il est des exceptions de part et d'autre, tels Denis Vasse, Bion, Winnicott.

L' " EGALITE " SEXUELLE

Le déni de la différence amène naturellement à la revendication de l'égalité sexuelle. Quelques constats tout d'abord : les hommes et les femmes ne sont égaux ni physiquement, ni psychiquement, ni symboliquement, ni en droit et ce dans aucune société. Qu'on puisse ainsi revendiquer l'égalité de droits entre les hommes et les femmes est possible et fréquent. Il n'empêche que, dans la réalité elle n'existe pas, puisque le droit s'adapte, pour certains points précis, à la spécificité féminine. On peut prendre ce qui se passe autour de la grossesse bien sûr, la récupération de trimestres de retraite en fonction du nombre d'enfants, etc. L'ethnologie ne retrouvera aucune société qui fasse une unité symbolique des deux sexes, le mode de différenciation sexuelle fondant même une bonne part des caractéristiques de chaque société. Il faut bien voir que la tendance actuelle d'uniformisation sexuelle est inouïe dans l'histoire de l'humain, au point qu'on peut se demander si elle ne rend pas compte d'une part de la barbarie moderne, la barbarie étant simplement entendue comme le résultat d'une tentative de sortie de l'univers symbolique. D'un autre côté, elle tend, dans les derniers avatars néo-libéraux de la société industrielle moderne, à remplacer tout univers symbolique par un monde de consommateurs, ce qui est la toile de fond mondiale de l'affrontement Nord-Sud actuel. Le couple fondateur de la publicité : frustration signifiée/boulimie réparatrice fonctionne à plein dans un lien social de plus en plus déstructuré. Il n'est plus nul besoin que le corps soit symboliquement sexué, il suffit que le sexe participe de la consommation généralisée. Le sexe ne situe plus, il se consomme comme le reste, ou ne sert qu'à la consommation, se réduisant à un flux financier. Ce n'est pas parce que tel homme présente des caractères féminins, telle femme des traits masculin, que les différences sexuelles n'existent pas pour autant. Ne confondons pas la liberté individuelle, biologique et culturelle, éminemment souhaitable, avec l'absence de structures, de lignes de forces, qui organisent notre monde…

La reconnaissance de l'autre ne peut passer que par la prise en compte  de ses différences. Hommes et femmes ne sont pas que yin et yang, s'ils le sont aussi. Ils sont également façonnés par une foule de différences de tous ordres, que la poésie dénomme le mieux : anatomiquement, la peau des femmes le plus souvent est d'une douceur satinée qui semble appeler la caresse, le contact (je serais moins disert sur ce qui peut attirer chez un homme, on le comprendra…). La souplesse invite à la danse, la voix à la musique, à la douceur. Le regard d'une femme est fréquemment d'une intuition, d'une pénétrance qui met tout à coup l'intime au premier rang. Dans la conversation, les changements de sujet, les sauts contextuels dessinent une profondeur d'ambiance, une circulation du plus complexe au plus simple, une respiration dont sont incapables beaucoup d'hommes. C'est ainsi qu'on peut se prendre à imagine qu'elles soient à "l'origine du monde"… quoiqu'on en dise. Je pense à Lacan, qui en même temps qu'il professait que la femme n'existe pas, cachait chez lui, sous une tenture, le célèbre tableau de Courbet exposant l'intimité d'un corps nu de femme. L'art et la poésie permettent heureusement des écarts que la société actuelle, qui se voudrait unisexe, n'autorise plus.
Disons un mot du toucher : il pourrait être plus féminin que masculin, les femmes ayant dix fois plus de récepteurs cutanés que les hommes : le toucher est une représentation tangible du lien social, fait exister pendant un temps plus ou moins court un être siamois, une fusion par contact de surface. Par extension, être au contact, en contact est aussi ce qui fait exister par exemple les équipages, qui se touchent par le biais du véhicule commun, de l'objet commun. L'ambiance et le lien particulier qui règnent au sein des bateaux, et ensuite parmi les membres de ces aventures, est largement lié à une expérience de toucher, de sensibilité communs. Cela est valable pour tous les sports collectifs.
La simple poignée de main est ainsi une brève expérience commune, qui signifie l'appartenance fugitive à un même corps, celui de l'humanité. Les femmes me paraissent parfois savoir tout cela mieux que les hommes. Le contact est une des représentations tangibles de notre habitat commun. Il relie  le monde de l'autre à notre désir intime. Ainsi, cette jeune femme, au sortir d'un épisode anorexique ayant nécessité une hospitalisation au tout début de la prise en charge, peut-elle me dire qu'elle ne supporte pas le contact, la caresse. Si elle peut l'exprimer, c'est qu'elle commence à se séparer d'une imago maternelle froide, rigide et destructrice, faisant couple avec une figure paternelle plus en dialogue, mais ne faisant pas limite à la mère, et complice de sa rigueur éducative. C'est en tout cas par ce sens que le désir propre de cette patiente a resurgi dans le transfert, le lien thérapeutique. Si je ne tends pas la main en fin de séance, c'est elle qui ne manque pas de venir la chercher! Bien entendu, l'analyste qui chercherait là un plaisir personnel, supprimerait du même coup l'espace transférentiel, et par là même l'avancée de l'analyse. Mais s'il n'entend pas ce qui se reconstruit là, il risque également l'échec, ayant manqué l'accompagnement de cette réparation indispensable pour le sujet.
Telle autre patiente, au sortir également d'un long travail autour d'états douloureusement dissociatifs, me demande de me taire, puis exprime un désir d'être prise dans mes bras. Elle vient de constater que sa mère, sans doute fille de nazi, est intouchable d'être porteuse d'une histoire supposée indicible, intransmissible. S'ouvre alors à nouveau l'alliance possible avec l'autre, signalée par le désir du toucher des corps, dans un moment par ailleurs de passage à l'acte homosexuel, mais probablement en réalité profondément réparateur d'une transmission de la douceur du toucher féminin qui a ici fait défaut.

Le toucher, ce lien d'un corps avec un autre, assure une fonction matricielle, au sein duquel toute la problématique signifiante peut évoluer, se reconstruire. Par extension, tout ce que Lacan appelait les formations de l'objet (a)  : (je rappelle ces formations, quatre chez Lacan, à mon avis largement extensibles : le sein, le regard, les fèces, la voix), conditionne aussi l'existence du sujet… et du signifiant par le plaisir qui y est relié ou non.

Corps de femme et corps d'homme se différencient de l'intérieur et de l'extérieur, symboliquement et physiquement. Dans le corps s'inclut le cerveau, lui-même différent d'un sexe à l'autre, comme la neurobiologie le montre largement actuellement. Même le livre polémique récent de Catherine Vidal et Dorothée Benoit-browaeys, Cerveau sexe et pouvoir ne peut que prendre acte de cette différence, si elle la minimise. Les capacités d'orientation spatiale sont mieux développées chez l'homme, d'après ces auteurs, qui pourtant ont écrit ce livre pour démontrer le contraire. Tout le reste de ce que j'ai lu indique de nombreuses différences entre cerveau féminin et masculin : les développements actuels sur les recherches neurologiques (Dick F.Schwaab, du Neederland Institute for Brain Research en particulier), tout à fait impressionnants, vont dans ce sens. Le cerveau de la femme est beaucoup plus apte que celui de l'homme à percevoir une ambiance, un ensemble de faits, à en faire une sommation affective et sensible, bref ce cerveau est fait pour développer l'intuition, l'appréhension de l'autre d'une façon globale, de manière à pouvoir en tirer des conclusions, des constructions compatibles avec l'authenticité profonde possible à  la fois de la maman et de l'enfant.  La plupart des auteurs trouvent des voies associatives plus développées chez les femmes. Les études dynamiques sur la pensée au travail montrent un cerveau beaucoup plus largement sollicité que chez l'homme, et de façon moins spécialisée.  
Ceci montre des qualités généralistes dont sont souvent assez dépourvus les hommes, beaucoup plus spécialisés dans tel ou tel domaine, dans lequel peut-être ils auront parfois des performances supérieures mais souvent très  partielles. Ainsi, si les QI des hommes et des femmes sont égaux dans la plupart des études, la courbe est cependant plus rassemblée chez les femmes que chez les hommes : ce qui signifie que les hommes sont plus souvent soit complètement idiots, soit hyper intelligents, selon les critères de ces QI…
Aussi, peut-on voir que la spécialisation féminine dont je parle, qui consiste à encourager le développement des logiques fusionnelles de dépendance, favorise, à travers le détail du plaisir, de la qualité du lien, la construction narcissique du sujet dans toute sa profondeur . Elle la permet, l'autorise et à ce titre-là est nécessaire à la construction humaine. Une logique fusionnelle est aussi matricielle. Dès lors qu'elle est limitée, elle permet tout bonnement la genèse même du désir…
Notons, pour la petite histoire, cette statistique indiquant que les papas font beaucoup plus souvent chuter les nourrissons des tables à langer que les mamans!!!


Pour Spinoza, le corps et la pensée sont largement liés. On pense avec son corps : il est le fournisseur de tous les éléments internes de la pensée, et il est aussi ce qui la relie aux stimuli externes, dont les autres corps. Toute la pensée est façonnée, modelée par la manière dont le corps peut la vivre et l'agir. Le cogito cartésien, le célèbre "je pense donc je suis", (justement critiqué par Lacan, sous la forme de "si je pense, je ne suis pas" et "si je suis, je ne pense pas ") ne rend pas compte de cette réalité spinoziste. Cela se complique si le paragraphe précédent sur la fonction matricielle du corps féminin est juste : on pense aussi avec le corps des autres !!!

Ce qu'est un corps de femme ? Difficile à dire pour un homme, je n'y suis pas ! Mais en tout cas c'est, sans aucun doute, un lieu beaucoup plus concerné par le lien entre l'intérieur et l'extérieur, entre l'autre et soi, que le corps de l'homme. Cela va de soi si l'on pense à la grossesse, à l'acte sexuel, cela va aussi de soi si l'on pense à la place de la femme dans l'alimentation et la nourriture en cas d'allaitement. La femme à affaire avec ce qui produit du plaisir dans le corps, avec la frontière entre l'intérieur et l'extérieur de l'un et de l'autre.
Il est des femmes, proches du féminisme, qui de ce fait même passent à côté de ces spécificités féminines!! Julia Kristeva, par exemple, dans son Colette ne conçoit rien pour elle entre le refoulement et la jouissance, faute de concept spécifiquement adapté à la femme et à sa réalité. Comme Simone de Beauvoir, d'ailleurs, dans son célèbre Deuxième sexe : impossible d'être si loin (refoulement), impossible d'être si près (jouissance), impossible d'être femme, simplement, avec un hommes, puisqu'on ne peut qu'être son égal, dans la négation des différences réelles, biologiques et culturelles.
Toute différence est transformée par ces auteurs en risque de domination, d'ailleurs toujours dans le même sens : domination de l'homme sur la femme, tandis que  la domination parfois exercée par les femmes sur les enfants, d'autant qu'ils sont plus petits, n'est pas interrogée.

La place oubliée du plaisir de la différence ne laisse pas au désir de champ entre névrose et perversion.  Alors que ce plaisir est le lien entre l'auto conservation, le narcissisme et l'autre qui permet, conditionne l'entrée dans le champ du désir. Pas de désir sans limite à la toute- jouissance, pas de désir sans le plaisir du lien non plus, c'est que nous apprennent certaines femmes, si on veut bien les entendre, telle Lou Andréa Salomé…
Si l'autre se borne à fixer les limites, n'autorisant pas le plaisir du lien, alors voilà le désir bloqué de buter sur une castration impossible, d'être non négociable, non articulable avec le plaisir du sujet, qui est sa seule cohérence authentique possible.

Un aspect du féminin est donc fusionnel. Il s'agit d'une science, d'un art, d'un plaisir, d'une compétence concernant l'interne et l'externe, les surfaces de contact, leurs mouvements, leurs liens. Il s'agit de savoir prendre en soi ce qui est en dehors, prendre en soi pour le sortir, le donner, le remanier. L'univers physique et biologique de la femme la met, beaucoup plus que l'homme, aux prises avec cette thématique fusionnelle qui nécessite un savoir, une finesse, une science souvent inconnue des hommes. Cette compétence n'est pas ambiguë et il serait tout à fait abusif de voir dans cette description  un versant psychotique. Ce n'est pas le côté fusionnel en soi qui pose problème dans le féminin, bien au contraire, mais son caractère parfois illimité, lorsqu'il n'est pas borné par, à ses côtés, la présence de l'homme et de ses caractéristiques très différentes et tout aussi nécessaires à la vie psychique.
Le fusionnel en soi n'est donc pas mauvais, il est au contraire tout à fait souhaitable et indispensable à la constitution narcissique. Il n'est problématique que lorsqu'il est seul et sans limite. Je rappelle  cette phrase d'une femme, analyste, grande amoureuse, mais qui ne fut cependant pas mère : " La femme qui ne peut sacrifier son enfant au père ne peut l'élever. " Est-ce à dire que cette vérité, dans sa crudité, empêcherait le désir même d'enfant ? Vous aurez reconnu Lou Andréa Salomé, précédemment citée.

C'est dans le lien à l'enfant que se voit le mieux l'extraordinaire capacité féminine  qui consiste à faire vivre, à faire ressentir, à favoriser la formation et l'organisation d'un organisme qui s'est construit en elle et qui, à travers elle principalement, va peu à peu explorer le monde dans un partenariat presque totalement continu, lié, dans ce départ de vie. Tout ceci n'est totalement fusionnel qu'apparemment, puisque l'on sait que la présence du tiers paternel, social, qui était là pour la genèse puis comme soutien pendant la grossesse, conditionne  le bon fonctionnement de cette cellule fusionnelle. Si ce tiers est absent, alors le fusionnel compétent, efficace quand il est limité, se délite pour arriver à l'incompétence parfois dramatique, sous forme de traits psychotiques, qui se montre à ce moment. Dans mon expérience, la majorité des problématiques puerpérales du péripartum sont liées, sur un terrain certes parfois déjà fragile, mais enfin pas toujours, à une défaillance considérable de ce tiers paternel, défaillance réelle ou internalisée par la mère. Des dépressions très sérieuses peuvent alors se mettre en place témoignant de l'impossibilité du fonctionnement de cette cellule mère enfant, quand elle ne peut plus s'appuyer  sur ses propres limites. La clinique psychotique devient alors possible.

Le fusionnel féminin est aussi repérable dans une dimension précise dont on aperçoit bien le caractère matriciel, indifférencié : la musique et les chants. Si les hommes n'en sont pas exclus, loin de là, ce sont cependant les mères qui introduisent, le plus souvent, par les chansons d'enfant, cette dimension d'harmonie entre les êtres. Tout commence par ce plaisir des sens que ressent un enfant bercé dans les bras de sa mère, plaisir auditif, olfactif, tactile, visuel, qui l'englobe quasi totalement, le submerge agréablement, et ainsi l'introduit au plaisir de l'autre. Faute de quoi, ce sera le ronron de la voiture, son bercement, qui aura cette fonction d'endormissement ! Plus nombreux qu'on ne le croit sont ceux qui utilisent la voiture le soir pour traiter un trouble du sommeil de l'enfant, à défaut de pouvoir faire autrement, dans le stress d'une vie quotidienne où le plaisir ne se partage plus suffisamment.
Si la voiture reste au garage, peu à peu, l'enfant entrera dans l'échange, chantera à son tour, et la petite cellule familiale entrera dans ce registre humain fondamental du chœur, moment fusionnel où une communauté se retrouve sur les mêmes airs, dans les mêmes paroles, dans un temps de plaisir partagé qui est une des définitions de la civilisation, du groupe, du collectif. On a là une clé de lecture du succès du film " Les choristes ", outres ses qualités intrinsèques. Dans une époque de lien social fragile, ce film a répondu à un problème bien réel. Que dire également des troisièmes mi-temps de rugby, où il s'agit d'abord et avant tout de chanter et rire ensemble. Idem dans les grands rassemblements sportifs, avec les risques que cela comporte quand ce fusionnel groupal n'est plus contenu, n'a plus de limites, comme toujours dans ces cas-là.
Répétons-le, cette compétence fusionnelle, contenante, nécessite elle-même un contenant, donc un tiers, pour exister, pour fonctionner dans une limite. Elle est alors, chez une mère suffisamment bonne, comme disait Winnicott, incroyablement profonde, demande une aptitude, une sensibilité, une attention, une intuition qui  englobe l'espace, tous les éléments matériels autour de l'enfant, qui  appréhende également tous les signes qui en émanent, pouvant témoigner soit d'un mal être, d'un problème, d'une difficulté, soit plus simplement d'un désir, d'une envie. Tout cela, pour être traité dans l'expérience de la mère, implique le souvenir conscient et inconscient qu'elle a de sa propre mère, de sa propre enfance, et se combine dans des transmissions féminines complexes où les grands-mères, les tantes, les soeurs, les amies, ont leur mot à dire. Tout ce monde féminin  participe à déchiffrer l'univers de l'enfant, l'entoure, l'aide à se construire. C'est une tâche tellement large, complexe, difficile, frustrante à certain moments où l'on donne longuement sans recevoir, que l'on voit mal comment les femmes souvent isolées de la société moderne, peuvent s'en sortir sans trop d'angoisse et de difficultés. Il s'agit réellement d'une entreprise nécessitant un "pool féminin" pour être menée à bien, étant donné sa complexité incroyable. L'envie, le plaisir et l'amour de cet environnement en facilitent le déroulement, grâce aux interactions qui vont immédiatement se développer chez un enfant structuré normalement . Mais cela reste d'une complexité infinie, aggravée par l'isolement urbain familial actuel. On pourrait d'ailleurs à ce propos multiplier dans les quartiers les maisons de la mère et de l'enfant, des lieux de rencontre, de réunions où les femmes peuvent parler entre elles de ce qu'elles vivent, de ce qu'elles font, échanger. Avec des moyens probablement limités je pense que cela permettrait de résoudre beaucoup de problèmes. Bien sûr ces maisons seraient des lieux de rencontre familiale, où les pères seraient évidements les biens venus. Mais elles seraient  quand même centrées sur la transmission féminine et maternelle . Les maisons Françoise Dolto ont cette fonction, probablement cependant trop centrée sur la psychanalyse…

Qui dit compétence fusionnelle dit aussi complexité maximum : les capacités fonctionnelles du cerveau féminin sont, on l'a vu, ainsi plus diffuses, plus larges que celles de l'homme, ce que montre l'imagerie neurologique actuelle. La femme associe beaucoup plus largement que l'homme, ce qui est nécessaire à la compétence fusionnelle de la maternité. Ainsi les évènements familiaux, environnementaux  sont-ils vécus par le féminin comme des variations de l'identité même, et à ce titre, ils risquent de développer des conflits ou des tensions, des remaniement dont la profondeur échappe parfois à l'homme qui ne comprend pas à quel point l' identité féminine est constituée au quotidien de tant d'objets internes ou externes
Ainsi le lien qu'elle peut avoir avec les objets est-il beaucoup plus constamment relié à sa complexité intérieure que chez l'homme, et l'on comprend que leurs changements l'affectent beaucoup plus profondément, beaucoup plus intérieurement,  engagent  beaucoup plus son identité, que ce qui peut (parfois!!) se passer pour un homme : Même s'il réagit de façon similaire, c'est d'une manière moins diffuse, moins intense, moins intériorisée et ubiquitaire.
Les réactions affectives, passionnelles, dépressives, enthousiastes du féminin sont, elles aussi beaucoup plus liées à l'extérieur. … La sensibilité féminine dont on parle souvent, est à mon avis la conséquence de cette plus grande mobilité du sentiment d'identité entre complexité interne et externe. D'ailleurs, les neurologues constatent que les femmes possèdent trois fois plus d'odorat que les hommes, sont dix fois plus sensibles au toucher (ce qui est d'ailleurs exploité par les industries minutieuses, électronique ou couture), ont une ouïe plus développée…
Les hommes, eux, sont plus souvent capables d'imaginer un monde interne séparé du monde externe, ce qui peut provenir d'un manque d'identité fusionnelle et aboutir, d'ailleurs, à un manque de sensibilité, de perception du liens entre les choses et les êtres.


Au fond l'on peut dire qu'en général les logiques subjectives de la femme sont beaucoup plus remaniables beaucoup plus souples, beaucoup plus mobiles, plus reliées à l'extérieur que les logiques subjectives masculines. Cela lui permet de fonctionner sans problème particulier, en profitant de leurs avantages matriciels, à la condition expresse d'accepter les limites, les frontières, consciente du devoir de s'y arrêter à certains moments. L'intervention du père, l'expression d'un désir inattendu, l'irruption d'un univers incompatible avec le féminin maternel prendront alors place dans le monde des logiques subjectives de l'enfant . Le masculin limite la projection narcissique de la mère.
Enfin, pourquoi fusionnel, et non matriciel? J'utilise plus volontiers ce premier terme, car il situe une frontière entre le normal et le pathologique, dans l'usage qui en est habituellement fait. C'est cette frontière que je met en question, en restaurant un usage positif de ce fusionnel, souhaitable, plus féminin, sans lequel l'humain n'accède pas à lui-même… Quant au terme de "matriciel", s'il suppose une "objectivité" de la mère, qui saurait ainsi être simplement réceptacle, sans se mêler narcissiquement à l'enfant, sans jamais être fusionnelle avec lui, si certaines femmes le soutiennent, c'est sans doute qu'elles ont un ancrage dans la castration extrêmement solide. Mais je doute cependant que cette "objectivité", cette séparation continue et certaine à l'enfant soit constamment de mise… Heureusement pour l'enfant, d'ailleurs.

LA PROJECTION ET LE SIGNIFIANT

C'est le moment de redéfinir la projection, à l'aide du concept de logique subjective plus spécifiquement féminine, ou maternelle : elle  comporte un axiome, la logique désirante qui se met en place à partir de cette rencontre (on ne peut à la fois s'engager dans une rencontre et l'observer de l'extérieur, ce qui crée une première dimension de l'inconscient, purement logique), puis des paradigmes (ce qui se construit dans cette rencontre) à double face : chaque sujet faisant sienne de la part qui lui revient. Chaque logique subjective a en effet son correspondant chez celui  qui a participé à l'élaboration axiomatique, puis paradigmatique.
Reste une interface entre soi et l'autre, qui est le signifiant, le point commun entre les deux logiques subjectives crées, qui en dépendent donc. Si la logique de chacun dépend, à travers le signifiant, de celle de l'autre, ce qui se passe en l'autre est aussi important que ce qui se passe en soi..
Ainsi, l'étude de la projection  découle de l' observation du lien intime entre soi et l'autre, mais elle s'est fondée sur une erreur,  selon laquelle les sujets seraient séparés, alors qu'ils ne le sont pas dans le signifiant axiomatique. Ils sont séparés  sans l'être, comme ces étranges objets quantiques que décrit la physique. En effet, dès lors qu'ils sont distincts, si un mouvement de l'un se repère chez l'autre, il peut venir à l'idée qu'un objet interne a été lancé, projeté. Mais se borner à raisonner en termes d'objet interne oblige de cliver incessamment ces objets qui sans cesse se remanient au gré de la vie pulsionnelle. On en arrive à des successions fort difficiles à suivre de projections et d'introjections, les parts bonnes et mauvaises ne cessant de se remanier en dedans et en dehors du sujet, dans un mouvement perpétuel dont on ne repère pas très bien les points de départ et d'arrivée .
Au contraire, dans le signifiant, il n'y a ni départ, ni arrivée, ni sujet, ni autre : Par définition,  ce concept  désigne une rencontre, un trait commun .  Le signifiant n'est ni de l'un ni de l'autre, mais façonne les deux à partir  de l'axiomatique de la rencontre . On comprend mieux alors que tout ce qui se passe chez l'un, du côté de la logique symbolique, signifiante, affecte aussi l'autre, par définition . Le concept de projection, devenu inutile, est remplacé par un dispositif qui fait jouer à la fonction signifiante le rôle d'interface participant constamment à la constitution symbolique de chaque sujet.
L'échiquier, ou le go bang donne  une bonne illustration de ce dispositif  : chaque joueur, à son tour, modifie le jeu, et, ce faisant, change à la fois son univers et celui de l'autre. Les joueurs sont à la fois distincts dans leurs réflexion et indissolublement unis par le signifiant de l'échiquier. C'est ce qui se passe quand on se parle, dans les conditions du vrai dialogue précisées par Francis Jacques, dans ses "Dialogiques". Un minimum fusionnel est la condition même de la création de l'univers signifiant. Le féminin y joue un rôle considérable, dans l'enfance, on l'a vu, et ensuite, comme on le sait en particulier du coté des muses…

Aussi la construction psychique est-elle constamment en soi et hors de soi, par l'intermédiaire de la fonction symbolisante de l'univers signifiant. Dans un vrai dialogue, chacun, en parlant, modifie le paysage symbolique de l'autre. Lacan a posé des jalons clairs à ce propos, avec ses bandes de Möbius et ses bouteilles de Klein. A ceci près que le lien entre l'extérieur et l'intérieur dépendait du nombre de tours effectués le long de la surface, alors que dans la proposition que je fais, chaque mouvement du dedans affecte immédiatement le dehors, puisque c'est la même chose de point de vue signifiant. Le signifiant est l'élément de la pensée qui supprime la frontière externe interne, puisqu'il est cette frontière même.
(On saisit alors mieux aussi le statut de l'imaginaire humain, qui  représente le conflit constant et nécessaire entre l'être du sujet et sa représentation. C'est que l'imaginaire et le signifiant ne sont jamais réductibles l'un à l'autre, s'ils dépendent malgré tout l'un de l'autre…)
La pathologie projective paranoïaque ne montre que la caricature fixée et non remaniable de ce processus simplement humain.

C'est en tout cas le talent maternel (d'une femme ou d'un homme…) de repérer de façon globale, intuitive, à la fois logique et illogique, rationnelle et imaginaire, le lien intime entre les logiques du corps, les logiques subjectives, les logiques imaginaires qui  permet d'inventer avec l'enfant des logiques subjectives qui se transforment  sans cesse au gré des remaniements des uns et des autres, de la façon la plus ouverte possible . Le risque est, si cet univers n'est pas suffisamment limité, de faire passer le désir de l'enfant pour la réalité. Autre risque : le travers  fort masculin qui fait passer les principes avant la possibilité même qu'ils soient compris et appliqués par l'enfant, dans un mouvement où le cadre vient instituer un préalable à l'invention, processus parfois structurant, parfois écrasant…
On ne voit nulle part mieux que chez l'enfant en quoi l'articulation hétérologique des rôles féminins et masculin permet, au final, que le sujet dispose de logiques subjectives à la fois suffisamment personnelles mais aussi suffisamment liées au social, à la norme. Cette articulation ne se fait pas dans l'harmonie, la liberté totale de l'un ou de l'autre, mais dans l'acceptation de la limite que représente pour chacun la présence de l'autre. Elle est hétérologique.

La thématique kleinienne faisant place à la castration uniquement  dans une intrication quasi infinie des bons et mauvais objets, passe à côté de sa vraie fonction : remplacer  la toute-puissance des axiomes par leur mise en relation, en limite réciproque, en relativité , grâce à leur multiplicité, selon la thématique du tiers, mais aussi en raison d'une bascule de leur fonction  qui n'est plus de se relier à des imagos toutes- puissantes, mais à d'autres axiomes. Il faut pour cela que les figures parentales acceptent que leurs désirs soient discutables…
La castration vient alors stopper la toute-puissance identificatoire des mots. Elle porte d'abord et avant tout sur les signifiants, et fait basculer l'identification première : elle passe des signifiants fixés à l'Autre (le signifiant maître de Lacan, S1) à une subjectivité mobile, circulant entre les signifiants (la suite des S2 chez Lacan). L'identité elle-même change de nature, passant d'un lien aux signifiants à un espace de circulation. Le changement est de même nature que celui qui va de la définition d'un mot à la définition d'un style.

GARÇONS AUTISTES

L'investissement fusionnel, si  nécessaire au développement de l'enfant, ne se produit pas de la même façon pour tous les bébés, il dépend de son  sexe. La relation d'une mère à sa fille ou à son fils est fondamentalement différente. La présence d'une petite fille est parfois "salvatrice" car elle favorise largement un effet de miroir, d'illusion groupale, d'alliance narcissique. Au contraire, l'arrivée d'un petit homme fait parfois advenir dans l'inconscient maternel un vécu catastrophique du masculin perçu non comme limite et donc source de connaissance, mais comme mutilation .
C'est ce que l'on retrouve largement dans les statistiques concernant les dépression maternelles, beaucoup plus fréquentes lorsque l'enfant est un garçon. De la même façon, on les observe fréquemment  lorsque l'enfant est autiste. Il est clair que ces dépressions peuvent être un facteur de cet autisme, comme en être la conséquence si la cause en est ailleurs. Elles seront alors simple cause aggravante.
On retrouve en tout cas dans les dépressions maternelles deux facteurs, extrêmement fréquents dans ma pratique :  
 - l'un spécifique, à savoir l'aspect caché de ces pathologies, largement ignorées de la mère elle-même, qui ne songe donc pas à demander des soins. Dès lors non traités, les enchaînements douloureux de la dépression s'enkystent.
 - d'autre part, les images narcissiques négatives qui sous-tendent ces dépressions sont extrêmement puissantes, ce qui rend compte de leur caractère illimité, de la très faible prise en compte des interférences des autres, de l'autre parent particulièrement. La différence sexuelle ne remplit plus sa fonction de limite, d'hétérologie,  face du gouffre narcissique ouvert par le vécu dépressif inconscient, dont l'aspect fusionnel devient alors uni modal et alors pathologique.

Il m'est arrivé plus d'une fois, au cours de ma pratique, de constater une dérive hyper féministe chez des patientes dont la dépressivité était souvent ancienne. Une dévalorisation de la féminité réelle, sous-jacente à ces attitudes revendicatives, servait de masque, construit pour lutter contre cette dépression datant de l'enfance.
On comprend mieux ainsi la dominance de l'autisme chez le petit garçon, dans la mesure même où  le chromosome Y ne fournit pas l'explication biologique globale souvent recherchée et jamais trouvée, de la production d'un autisme cérébral, organique. Je rappelle que l'on retrouve dans l'autisme à peu près 20% de causes organiques, lorsque les recherches sont effectuées de façon pointue. Cependant c'est un 20 % qui reste discutable pour diverses raisons. Quand on constate des anomalies cérébrales morphologiques ou fonctionnelles, on ne sait toujours pas distinguer si elles sont causes ou conséquences. Causes d'un mauvais développement ou conséquence d'un développement perturbé. Tout ce qu'on sait de mieux en mieux est que le cerveau se développe en interaction avec son environnement. Les études sur la petite enfance ne prouvent pas son auto organisation . Les neurosciences semblent plutôt donner raison à Winnicott, et à la théorie du développement interactif qu'à Mélanie Klein, et à ses hypothèses d'auto organisation cérébrale…

En tout cas l'idée d'un trouble de l'investissement narcissique maternel, butant précisément sur sa limite, celle que représente le masculin, permet plus de bon sens. On peut comprendre le désarroi de ces mamans prises dans un moment dépressif : là où elles ont besoin d'une thématique narcissique restauratrice, qui fonctionne comme une exigence, comme un absolu, en proportion de leur souffrance, elles rencontrent un enfant mâle représentant l'absence de soutien masculin, représentant la crainte de l'homme, représentant l'aliénation féminine face à l'homme. C'est en tout cas ce que j'ai souvent rencontré dans ces cliniques. Je n'ai trouvé dans ces cas aucune fierté oedipienne permettant d'investir ce petit garçon qui pourrait alors, dans le fantasme, entraîner la reconnaissance espérée du père  Là, le père n'est pas attendu, il est craint, à éviter…
 
Chez cette mère, le degré d'attention, d'implication, les soins précis et ludiques, l'importance du plaisir sont largement insuffisants pour déclencher l'intérêt de l'enfant, ce qui peut alors favoriser ou déclencher des réactions autistes chez certains, peut-être particulièrement sensibles. Si le masculin, vécu par cette mère comme persécuteur, provoque imaginairement cette dépression, le rejet effectif, inconscient qui en résultera pourra parfois résonner avec une défense autiste du petit garçon, pour induire un tableau clinique.  Le traumatisme du rapport à l'autre sexe survient, se répète là où une logique féminine réparatrice était espérée. Un défaut de réel soutien maternel, par la propre mère de la maman, favorise ces évolutions douloureuses. Voilà une raison psychologique majeure expliquant pourquoi les petits garçons sont plus souvent touchés par ce symptôme. Si les petites filles, sans être à l'abri, sont quatre fois moins nombreuses, c'est en raison de la présence plus rare d'imagos persécutrices maternelles, féminines, dont sont cependant porteuses certaines mamans dépressives,.
Comprendre l'impact de ces processus est impossible si on oublie la particularité fusionnelle du désir féminin, qualité littéralement matricielle tout à fait indispensable pour que se mettent en place toutes les fonctions vitales désordonnées de l'infans. Le travail de Bion sur les fonctions alpha organisantes de la maman face aux fonctions béta diffuses de l'enfant est déjà suffisamment clair pour que j'y renvoie le lecteur. Leur absence, liée au désinvestissement inconscient décrit, crée un monde tout bonnement inhabitable pour l'enfant . Il ne peut plus guère que se replier sur ses processus internes. La dépression maternelle, le plus souvent inconsciente, empêchant le déploiement d'une fusion maternelle bénéfique, participant ainsi au développement de l'autisme.

Je ne rends pas pour autant les mères responsables de l'autisme. Ce travail met simplement l'accent sur un aspect d'une réalité beaucoup plus compliquée. La vraie cause est dans les interactions complexes qui se mettent en place autour d'un enfant particulier, mais qui sont d'autant plus délicates actuellement qu'elles concernent  des mères isolées, loin de leur propre famille et de leurs traditions féminines, dans des configurations familiales trop souvent réduites à la mère et à l'enfant, avec un père mal préparé à la paternité, souvent travaillant trop, peu présent, angoissé lui-même de la  perte de son soutien conjugal, lui qui vit aussi dans cet isolement beaucoup trop fréquent dans notre société.
D'une façon générale, les mécanismes d'insuffisance de liens sociaux familiaux complexes, variés, stables sont les vraies causes de la progression actuelle de ces troubles, la maman combattant comme elle peut une dépression envahissante et souvent sourde, non diagnostiquée et non traitée. Dans la clinique, ces situations sont extrêmement fréquentes  voire majoritaires autour de l'autisme, et l'on peut penser qu'il ne faut pas chercher midi à quatorze heures, malgré la mode biologique actuelle, encore actuellement largement infondée en dépit de ce qui s'écrit trop souvent.

L'ANOREXIE MENTALE ET LE FEMININ  

Si Freud a imaginé un fonctionnement de la femme sur le négatif de l'homme, selon un désir qui s'organise sur le mode de l'envie du pénis, les réactions des psychanalystes femmes à cette idéologie freudienne ont heureusement été fortes. Mélanie Klein en particulier, avec sa théorisation de l'objet intériorisé et projeté, toujours dans le jeu du désir, a dépassé la question de l'Oedipe fixé sur l'objet phallique pour en faire une forme psychique plus généralisée, l'identification oedipienne étant pour elle présente archaïquement, dès les moments oraux et anaux de la petite enfance. Les idées qu'elle a mises en place sont valables pour les deux sexes, mais probablement a-t-elle plutôt longuement parlé de la femme sans le dire. La psychanalyse a ensuite classé ses idées nouvelles et étonnantes du côté du remue-ménage des premiers âges plutôt que dans une spécificité féminine, où à mon avis elles se prolongent pourtant, en raison précisément de l'intrication toujours plus présente chez elle que chez l'homme de ce mélange entre intérieur et extérieur, tant du corps que de la pensée.
Le concept clé de Mélanie Klein, l'identification projective se comprend mieux si l'on se réfère à l'idée de logique subjective, on l'a vu. Si en effet on a constamment besoin de l'autre pour se comprendre et se penser, pour construire nos logiques d'être, si cette place de l'autre est toujours l'axiome de nos logiques, c'est tout simplement cette part que l'autre prend dans notre propre construction qui apparaît dans la projection… Cette part est simplement à mon avis toujours plus importante chez la femme, en raison de ses différences anatomiques et culturelles. Les logiques subjectives narcissiques y trouvent un creuset naturellement et culturellement fusionnel, ce qui ne pose pas de problème particulier, encore une fois, si une limite, un cadre y est donné. Ce n'est que de l'absence de ce cadre limitant que l'anorexie, ou d'autres traits pathologiques, se déduisent d'un fusionnel féminin par ailleurs plutôt souhaitable. Que les logiques subjectives ne soient pas tout à fait les mêmes chez les hommes et les femmes, de ce point de vue de l'interne et de l'externe, est une autre forme de la castration…

Malheureusement, celle-ci a tout simplement été partiellement déniée chez beaucoup d'auteurs féminins des années 70-80, L'objet utérin d'Irigaray, par exemple, prend cette place dans une démarche qui déplaçait l'idée de castration sur la toute-puissance au lieu de la laisser sur le pénis, ce en quoi je suis d'accord, vers une égalité sexuelle qui confine comme d'habitude dans ces cas-là à une toute-puissance masquée. Une domination réelle (dans certains domaines) et supposée à la fois, dénoncée, est en fait remplacée par une autre…
Bien au contraire, ce que je propose est une profonde différenciation du cheminement psychique entre l'homme et la femme, une absence d'égalité, de chemin commun, générateur alors d'un vrai plaisir de rencontre.
Dans nos sociétés dites modernes, et que certains dénomment barbares, cette différence continue à s'effectuer et à fonctionner. Je peux en prendre pour preuve cette revendication qui fuse de toutes parts sur la parité dans le champ politique. Si on veut plus de féminin, à juste titre, c'est bien que la différence intéresse plus d'un, et non un égalitarisme vite stérile!!

Alors, tant sur le plan psychique, anatomique, cérébral, légal, social, on peut chercher longtemps l'égalité, on ne la trouvera jamais ailleurs que dans le fantasme. C'est précisément sur ce terreau social de déni des différences sexuelles, dans une dérive patente de certains mouvements féministes, que s'augmente le nombre d'anorexiques, et ce n'est pas un hasard. C'est alors précisément la non reconnaissance de cette différence fondamentale qui fait violence dans l'anorexie mentale, avec son corollaire de manque de plaisir à être soi et à rencontrer l'autre, du même sexe ou de l'autre.


FILLES ANOREXIQUES

Il est clair qu'une dérive exagérément féministe aboutit à un divorce souvent extrêmement douloureux entre réalité féminine et le fantasme de toute-puissance sous-jacent. Sur ce terrain sociologique, la situation de la femme est souvent extrêmement difficile.  Cumuler les rôles d'homme et de femme aboutit à des semaines de 70 heures, et peu provoquer une dépressivité.
Dans les recherches actuelles, on retrouve très fréquemment cette dépression maternelle dans la problématique de l'autisme, certaines statistiques parlant de 50 % de mères ayant fait un épisode dépressif plus ou moins important l'année précédant l'accouchement d'un enfant. Je soupçonne la même proportion pour l'anorexie mentale, dans un mécanisme cependant bien différent.
 On peut concevoir que l'enfant salvateur, l'enfant consolateur, dès lors objet de la réparation maternelle, sera bien plus volontiers une fille, dans un effet de miroir venant nourrir ce narcissisme douloureux. Elle sera alors investie, et bénéficiera de l'attention profonde de la mère, évitant alors l'autisme, mais pas l'anorexie si l'investissement narcissique se mue en surinvestissement, si l'enfant elle-même s'y prête, si le père n'intervient pas suffisamment. La profondeur même des logiques fusionnelles, matricielles,  mise  en place par la mère est telle que la différenciation féminine de l'enfant, sa possibilité d'être une autre femme, souvent difficile,  sera tout bonnement impossible dans l'anorexie, faute de tiers et de limites à ces logiques maternelles. Tant que la dépendance est le monde de la petite fille, cela peut tenir, jusqu'à la puberté…
C'est seulement au moment de l'adolescence que l'impasse survient : la question du sexuel , d'abord repoussée par l'investissement narcissique maternel, l'amour absolu qu'elle portait à sa fille  revient brutalement dans la réalité de ces enfants qui ne sont absolument pas équipées pour la gérer. Elles ont, en effet, été élevées, éduquées dans la négation de la différence sexuelle, dans la toute-puissance féminine. C'est ce qu'elles reproduisent et montrent en une sorte de miroir déformé  : une femme sans sexe, une mère sans père, une femme auto suffisante .
Leur découverte tardive qu'une mère absolue est une femme limitée provoque un repli de l'amour sur la haine, préparé par le huis clos fusionnel précédent. La tromperie apparaît dans toute son ampleur inconsciente.
L'anorexie mentale doit surtout s'entendre comme une crise qui traverse l'adolescente, dans la mesure où, sans en être consciente, elle ne peut ni ne veut se dégager de l'investissement fusionnel et maternel. Mais elle ne peut plus non plus vivre exclusivement du maternel Ce n'est pas plus envisageable que la reproduction parthénogénétique  dans l'espèce humaine.
Le refus de l'alimentaire se lit aussi comme la preuve que dans ces cas-là, l'alimentaire, exclusivement maternel, provoque un tourbillon d'amour et de haine sans limites. L'aliment représente la mère, n'a de fonction qu'avec elle.
D'ailleurs, il existe une répartition parlante dans l'alimentaire, pratiquement dans toutes les civilisations. Il n'est inscrit dans le symbolique humain, d'une façon dominante, que pour le solide et la boisson élaborée . L'eau simple étant très vite utilisée de façon autonome, le sujet ne passe alors plus par la mère : je ne connais pas d'adipsie mentale, elles sont tout à fait exceptionnelles. Mais là encore, cela parle d'un fusionnel féminin particulier, d'un féminin qui n'est pas arrêté par la logique masculine. Fantasmatiquement, le corps anorexique n'est qu'une conséquence du corps maternel, sans que mention y soit faite du corps paternel. Il ne peut exister dans le sexuel. Il doit redevenir un corps de petite fille lié à la mère, donc maigrir, maigrir. La contradiction  entre le refus inconscient de la mère signifié par le refus de nourriture, et le désir de revenir à un corps de fillette dépendant de cette mère  n'est qu'apparente  : c'est la mère sexuée qui est refusée…

LA VIOLENCE ANOREXIQUE

L'anorexie mentale ne se comprend qu'en raison d'un refoulement d'une extrême violence d'une part, accompagné d'un trouble profond de l'identité féminine d'autre part.
La violence extrême : la particularité du symptôme anorexique est de recouvrir une violence faite à l'enfant, complètement déniée, complètement refoulée, complètement mise de côté, de sorte que la seule possibilité qui lui reste pour résister à l'écrasement, à l'éradication de sa subjectivité est une résistance corporelle qui va montrer qu'un être humain sans subjectivité n'a pas sa place dans le réseau humain. La réponse corporelle protège d'une réponse psychique impossible dans l'état de dépendance de l'enfant ou l'adolescent.

Le deuxième axe, qui est celui de la féminité, nous a déjà amené à quelques remaniements des théories psychologiques actuelles sur les femmes en comprenant précisément en quoi toute la thématique fusionnelle est beaucoup plus intimement liée à leur destin qu'à celui de l'homme, le plus souvent heureusement d'ailleurs.

Commençons par la violence subjective : les mêmes violences subjectives qui  aboutissent parfois à une anorexie mentale chez la fille, produisent des états de pseudo déficience mentale voire de dépression chez l'homme. L'homme ne peut réagir à la  violence inconsciente maternelle que par une absence d'appétence sociale, une aboulie éventuellement sexuelle, une timidité comme il est dit parfois, mais aux conséquences cataclysmiques sur son développement personnel et social. La jeune fille au contraire, face à la même problématique,  réagit par ce qui relie l'intérieur à l'extérieur, par une atteinte de ce flux continu, entre le dedans d'elle et le désir de l'autre, la force de ce lien étant à la fois, chez la femme, psychique et physiologique. Qu'une femme soit pénétrée , traversée par l'autre est une expérience fondamentale, fondamentalement différente d'une expérience masculine . Elle a ceci d'inouï pour l'homme qu'elle fait  lien avec l'autre à l'intérieur même d'elle, à l'intérieur de sa propre subjectivité.
L'histoire de la femme est ainsi celle du cheval de Troie. Ce qu'il y a dans cet objet intériorisé sera soit bénéfique, soit maléfique. Mais comme elle apprend à parler, à penser et à dire avec l'intérieur même de cet objet, elle ne pourra l'expulser, le critiquer au besoin si un tiers ne joue pas son rôle de mise en perspective de ce champ maternel interne. Elle ne pourra que montrer son désir de s'en dégager par un symptôme, faute de pouvoir  effectuer l'action symbolique de mise à l'écart. Ainsi, les vomissements, l'anorexie qui se mettent en place témoignent simplement de l'objet trop ambivalent que l'anorexique ne peut mettre à l'écart, faute de pouvoir en distinguer les divers composants, bon ou mauvais pour elle, l'objet tout entier portant son identification sur un mode fusionnel. L'anorexie est donc un essai de solution, un début de résistance, mais qui s'applique à la forme maternelle incorporée plutôt qu'au contenu symbolique, au corps plutôt qu'à la pensée. C'est autour de cette thématique que Jean et Eveline Kestenberg ont écrit leur texte sur l'anorexie mentale, La faim et le corps.
Lorsque l'anorexique pourra expulser ce lien fusionnel qui la trouble tant dans son identité, après des traversées de conflits réels douloureux et violents avec ses parents, pris eux aussi dans leur propre limite inconsciente, le symptôme cessera d'être  autant nécessaire.


ANOREXIE, AUTISME ET ŒDIPE : LES MULTIPLES IDENTITES SEXUEES.

Ce que j'ai argumenté nous permet ainsi de mieux saisir pourquoi il y a 4 petits garçons autistes pour une petite fille, et inversement pour l'anorexie. C'est dans le miroir narcissique d'une mère trop seule que cela s'explique et se joue. Une maman perdue et dépressive aura plutôt naturellement tendance à désinvestir le représentant de l'autre sexe, et à surinvestir l'image miroir de la réparation idéale d'elle-même. Pour peu que le père et le reste de la configuration familiale s'y prêtent, beaucoup de petits garçons seront inconsciemment repoussés, et beaucoup de petites filles capturées.
Dès lors c'est l'entrée même dans le complexe processus identificatoire qui dans un cas, se bloque, dans l'autre se réduit dramatiquement.
Comprendre comment s'organisent les identités sexuelles, permettra, je l'espère, de mieux nous situer dans nos transferts thérapeutiques. Un petit garçon doit trouver son identité sexuelle face aux autres garçons, aux  hommes puis face aux femmes. Réciproquement pour la petite fille.
Que voit-t-il, que voit-elle dans la rencontre des hommes et des femmes de son entourage familial? Comment se parlent les humains autour d'eux ? Chacune de ces rencontres génère ce que j'appelle une logique subjective. L'axe identificatoire sexuel, multiple pour chacun des sexes, est à bien comprendre : ce n'est pas un bi sexualisme, parfois décrit en psychanalyse, selon lequel il y aurait une part d'homme chez la femme et une part de femme chez l'homme, ce qui me paraît plus que douteux, à quoi je ne crois pas plus que Lacan. Ce que certains dénomment la part féminine en l'homme est au contraire pour moi sa capacité d'apercevoir et de comprendre la femme, non pas en tant qu'il est lui-même cette femme mais justement en tant qu'il ne l'est pas, donc qu'il la joue ou la comprend partiellement, ce qui est évidemment bien différent. Réciproquement chez la femme. L'idée d'être l'autre sexe, de l'intérieur de soi, amène très probablement à une identification de type hystérique, fonctionnant avec les aléas que l'on connaît à cette identification. Ce sont certains de ces chemins, dans leurs multiplicités et leurs complexités, qui font défaut dans les processus identitaires de l'anorexie, et sont totalement absent dans les formes complètes d'autisme.

UNE PART OEDIPIENNE SOLLICITE LE MIROIR, L'AUTRE OUVRE UNE PERSPECTIVE.

Ainsi, féminité, anorexie, autisme sont liés par le  concept de logique subjective : si l'inconscient est le lieu de l'autre, disait Lacan, c'est en raison du fait que tout le système symbolique, conscient et inconscient se constitue dans les rencontres humaines. L'entrée dans la logique subjective se fait par l'identification, le  stade du miroir toujours recommencé. Elle est fusionnelle par nature, en raison du mécanisme même de l'identification.
L'indifférenciation entre l'un et l'autre, le  fait fusionnel, est une nécessité logique qui est le point de départ, l'axiome de toute logique subjective, ensuite intériorisée par le sujet. C'est le point de départ arbitraire de toute symbolisation, le fondement même de l'intériorisation identitaire qui crée ensuite une distance à l'objet (voir la réflexion freudienne sur le jeu de for da) grâce à la symbolisation. L'appropriation, qui signe le respect, l'espace entre soi et l'autre, repérée sous le terme d'imago, reste alors la trace de cette genèse. Mais l'indifférenciation est l'étape nécessaire pour que l'identité du sujet s'engage dans ce lien. C'est ce que Lacan a repéré dans le statut du signifiant, pour lequel sujet et objet sont constamment, si on le lit bien, indifférenciés. L'indifférenciation, le miroir, est l'étape préalable nécessaire à l'identification. Sa nature fondamentalement fusionnelle n'est alors  limitée que par la présence d'autres logiques signifiantes. On ne fait que passer d'une fusion à une autre, seul ce mouvement hétérologique rend  compte d'un sujet qui ne se fige pas dans un fonctionnement soit  psychotique, si la fixation apparaît réelle, soit névrotique si elle n'est que symbolique. Autrement dit, ce n'est que dans la mesure où on est capable de changer d'opinion et d'interlocuteur qu'on s'éloigne de la psychopathologie…
Pour moi, la fusion identificatoire normale de toute constitution de logique subjective ne se fait pas avec la mère, ou le père, mais avec les signifiants proposés dans ces rencontres. La fusion ….pathologique avec l'autre réel ne se produit que dans la mesure où les signifiants d'autres logiques subjectives, d'autres rencontres, sont activement interdits par ce premier système de relation. Ce qu'on appelle la castration  est garanti par l'obstacle que la réalité et l'autre, toujours changeants, opposent à notre désir de toute puissance, qui tend à rester de façon monologique dans un système de pensée clos.

L' indifférenciation/identification ne fonctionne  pas de la même façon pour les deux sexes : elle renvoie plutôt à la constitution de logiques subjectives narcissiques du côté maternel, alors qu'elles seront préférentiellement sublimées du côté paternel. Ces deux versants constituent l'identité du sujet, remaniable autant que restent mobiles les  signifiants, soit la vie durant. On conçoit alors aisément que ces deux types de logiques d'être, masculines et féminines, présentes chez les deux sexes, auront besoin d'être articulées, pour fonctionner de concert, de manière hétérologique, et souvent comme limite l'une de l'autre. On comprend alors aussi  que féminité et masculinité renvoient plus à des fonctions logiques qu'à des êtres de chair précis. Il ne s'agit pas dans ce travail de désigner des hommes et des femmes normalisés dans des caractéristiques fixées et souhaitables, mais de repérer des fonctions logiques différentiées, narcissiques et sublimatoires, dont l'articulation hétérologique est nécessaire au sujet, qu'il soit homme ou femme, et quelles que soient ses moeurs.
Historiquement, ces fonctions encore, clairement réparties il y a  quelques décennies, deviennent  actuellement plus floues : Féminité et masculinité ne sont plus simplement affaires d'homme ou de femme. Reste qu'on aura toujours besoin des registres narcissiques et sublimatoires pour constituer le sujet en liberté,  pour ne pas reproduire l'impasse de l'indifférenciation narcissique de l'anorexique, ou le refus d'engagement dans la logique subjective narcissique de l'autisme. Le mouvement sociologique de notre époque, qu'on le regrette ou qu'on l'applaudisse, tend à découpler le féminin et le narcissique, puis le masculin et le sublimatoire. Peut-être, dans quelques dizaines de milliers d'années, ces répartitions nouvelles de rôle auront pour effet de gommer également les différences anatomiques, externes et internes, dont j'ai parlé !!! Reste que l'être humain aura toujours besoin de se constituer par l'autre, et aussi de se différencier de cet autre pour jouer son propre destin. Ces deux étapes, narcissiques et sublimatoires, resteront logiquement de mise. Mais il n'est pas certain qu'elles resteront liées au masculin et au féminin comme elle l'étaient encore il y a peu, et le sont encore largement actuellement. Un défaut de narcissisme fera en tout cas toujours risquer la réaction autiste, comme un manque de différentiation exposera à la brutale révolte muette de l'anorexie.

LES LOGIQUES OEDIPIENNES

L'Œdipe s'entend mieux comme l'entrée dans l'identification par la dénomination, sa sortie correspondant à l'entrée dans la subjectivité, par la relativité que permet la mise en relation réciproquement limitante des dénominations.
On peut soit jouer avec les mots, et aucun d'entre eux n'est tout-puissant, soit ne pas jouer avec les définitions, ce qui installe la toute-puissance. L'humour est le premier des tiers, et sans doute le trait le plus fondamental pour accéder à la subjectivité. Le plaisir de l'humour est ainsi une condition forte du désir.
Dans chacun des axes oedipiens que j'ai décrits, une logique subjective se crée, avec son axiome arbitraire, qui ne se relativise que de se mettre en relation avec d'autres logiques subjectives, celles des autres axes en particulier. Les axiomes se font  place l'un à l'autre, aucun n'est alors tout-puissant, et le sujet circule d'une identification à l'autre, au lieu de rester enfermé, s'il n'y a pas cette hétérologie . On voit ainsi que l'hétérologie est une autre définition de la castration. Dès lors, s'éclairent toutes ces catégories d'Œdipe direct, inversé, complet  : l'important est d'une part que le sujet puisse circuler entre des signifiants nombreux, et d'autre part qu'il soit capable de comprendre, et de faire fonctionner suffisamment de logiques subjectives pour s'y retrouver dans l'humain. L'identité sexuée multiple devient alors la capacité complexe à se mouvoir dans les logiques sexuelles présentées au sujet, la  capacité à s'y prendre et à s'en déprendre.
Comment un homme peut-il aimer une femme s'il n'a pas une idée profonde de ce qu'est le féminin, et réciproquement? Comment un homme peut-il aimer un autre homme, si les logiques masculines ne sont pas inscrites en lui avec assez de plaisir? Idem pour les femmes.

On voit ainsi,que la question de l'hétéro ou de l'homosexualité devient secondaire, chacun étant dans ses préférences, ses inclinaisons personnelles, sans problème particulier si les multiples voies vers l'autres et ses logiques infiniment variées ne sont pas trop appauvries ou interdites par son histoire. Il est des hétérosexuels pris dans des "vérités" identitaires violentes, pour eux et les autres, et des homosexuels sensibles à la subtilité des différences multiples de l'humain, et inversement.
On voit bien aussi que  les nombreuses descriptions de la littérature psychanalytique sur l'Œdipe direct (attirance d'un sexe pour l'autre sexe) l'Œdipe inversé (attirance d'un sexe pour le même), le complexe d'Electre (attirance de la fille pour le père), etc… n'aboutissent qu'à une confusion nettement observable dès qu'on tente de comprendre l'orientation désirante à partir de ces distinctions  : Lacan, par exemple, note la présence d'une complexe d'Œdipe tout à fait classique chez un de ses patients homosexuel, ce qui est contradictoire avec la théorie de l'homosexualité "définie" par un Œdipe inversé. Etc…
Je défends au contraire l'idée de multiples logiques identitaires, en lien et en limites mutuelles, rendant la subjectivité, quelle qu'elle soit , plus souple, plus adaptable  à chaque histoire singulière, d'autant plus facilement  qu'elle sont plus nombreuses et articulées hétérologiquement (c'est-à-dire sans se réduire logiquement les unes aux autres) . Cette théorie  me semble  meilleure,  propre à faciliter l'écoute  thérapeutique.

Il est net, si l'on s'appuie sur ces bases, que la thématique de l'anorexie mentale se caractérise alors par une grande pauvreté des identification positives, plaisantes, à la fois à son propre sexe, à l'autre, et aux logiques de relations entre les deux.. Lacan disait qu'il n'y a pas de rapport sexuel. Corrigeons : il n'y a pas de rapport sexuel absolu, mais il existe bien une représentation du rapport sexuel. C'est la façon dont le père parle à la mère, de la mère, dont la mère parle au père, du père qui représente en fait le rapport sexuel, et donc conditionne, outre les identités sexuées proprement dites, le mode d'entrée dans la puberté.
Nous verrons plus loin qu'une constante dans l'anorexie est le défaut de logiques subjectives correspondant à l'Œdipe inversé. Dans mes observations, l'identification positive entre mère et fille, père et fils, est en effet constamment altérée .Mais ce n'est cependant pas une clé : si manque en effet ce versant oedipien, les logiques subjectives de rapport entre les sexes  sont aussi affectées,  parfois même quasi inexistantes. Tout peut se voir, se décliner, selon les situations particulières. Ainsi, rares sont les anorexiques qui peuvent décrire des rapports amoureux entre leurs parents, au sens simplement de dialogues de tendresse. Or la manière dont les hommes et les femmes se parlent dans une famille, représentation opérante du rapport sexuel, est fondamentale .  L'entrée suffisamment harmonieuse dans la puberté en dépend  largement .


La caractérisation  des différences  sexuelles va permettre de poser des constructions de logiques subjectives dont les rôles complémentaires participeront  à l'organisation équilibrée  du sujet.
Ainsi, la finesse sensorielle et intuitive des femmes va-t-elle largement favoriser les logiques subjectives narcissiques, alors que les surinvestissements symboliques des hommes vont orienter beaucoup plus vers la sublimation, le  sacrifice de l'objet au  bénéfice du fait culturel.
Une vision particulière du complexe d'Oedipe fait jouer une articulation complexe entre ces deux champs, chacun se limitant dès lors au profit de l'autre. La condition en est donc de faire jouer deux Oedipes par sexe : le petit garçon, s'il cherche à rivaliser, voire à supplanter son père,  entre ainsi dans le rôle du petit homme aux yeux de sa mère, endossant au passage les valeurs, et les logiques subjectives liées au père. Notons que cela se fait dans le cadre des jeux de l'enfance, donc le plus souvent sans le désir de tuer le père et ses effets dévastateurs. Le plus souvent, c'est même du côté  du père qu'il trouve une alliance mimétique, y compris dans le jeu de la rivalité, qui peut, en tant que jeu, être partagé  par les parents. L' identification directe se fait avec le parent du même sexe, une identification inverse se joue aussi avec celui de l'autre sexe.
Il est en effet trop oublié que l'Oedipe est une identification à part entière. Dans l'Œdipe direct, le petit garçon apprend les rôles masculins  avec les femmes, dans l'identification avec le père, il apprend à être homme avec les autres hommes, dans l'Œdipe inversé, il s'essaye à comprendre la femme. Il va entrer dans les logiques maternelles de douceur, de chant, de contes, de câlins, de caresses, de finesse intuitive, d'autant plus que le père est là, n'en est pas gêné, bien au contraire. Ce qu'on appelle la période de latence est en fait un moment d'intenses préparatifs, à travers les jeux, de l'apprentissage de tous ces rôles complexes. Quel petit garçon, dans ce cadre, n'a pas joué à la fille, quelle petite fille n'a pas joué au garçon?
Dans les deux cas, le refoulement ne concerne que les désirs tout-puissants, qui sont habituellement facilement mis à l'écart en raison de l'amour voué aux deux parents, qui, eux, acceptent ces jeux en tant que tels. Aussi le versant anxieux de l'Œdipe, qui correspond au vœu de destruction de l'autre sexe, est-il souvent absent, comme le montrent d'ailleurs les quelques études qui ont tenté de retrouver  ce complexe avec son aspect de rivalité anxieuse.
Chaque jeu relationnel, si la présence  de l'autre parent l'autorise de façon bienveillante, inscrit chez le jeune sujet une logique particulière à chaque sexe, qui  lui permettra ensuite de s'inscrire dans le complexe univers sexué de l'adolescence. Quant à être maternel avec le père, paternel avec la mère, ce fait n'est pas rare dans mes observations. Un réel jeu oedipien peut se voir dans les deux sens, où le petit garçon fait la femme avec le papa, prenant soin de lui, mimant les  tendresses maternelles. Cela se voit plus souvent avec les enfants plus petits, où le grand prend  alors un rôle maternel tout à fait net. C' est plus  évident parfois chez  la petite fille, avec parfois une réelle compétition à la clé. Ces conduites, souvent passagères, fugaces,  n'ont, encore une fois, que rarement le caractère d'un comportement exclusif, violent envers l'autre parent. Mais elles permettent d'enrichir la palette de l'enfant sur les différentes logiques humaines, qui peut ainsi  les comprendre en profondeur, comprendre aussi le rapport sexuel.
Il n'est pas rare de constater également cet Oedipe inversé chez la petite fille :  elle  joue au père vis-à-vis de la maman, intériorisant ainsi le rôle masculin dans ce qu'il amène à la mère. On constate ces phénomènes est en particulier autour des jeux de déguisement, avant et juste après la période de latence .

Ainsi, chacun de ces rôles oedipiens multiples  aide l'enfant à apprendre la complexité de la vie . Il choisira ensuite ce qui lui va le mieux, sans pour autant se trouver  démunis lorsqu'il  rencontrera d'autres logiques d'être. On en trouve une bonne illustration  dans les romans : si Flaubert est Mme Bovary, pour prendre l'exemple le plus célèbre, chaque romancier ou romancière  explore les rôles les plus variés, avec une profondeur de pensée et de sensibilité qui ne tient jamais au sexe réel de l'auteur !!!
Chacun de ces versants oedipiens est ainsi soumis à une transmission spécifique, la diversité de ces transmissions assurant leur articulation, dont on sait je la dénomme hétérologique, c'est à dire qu'aucune d'entre elle ne peut être réduite en aucune des autres, chacune ayant des domaines interférents et d'autres, irréductibles…

L'INCOMPREHENSION SEXUELLE

Ainsi, fondamentalement, un homme ne peut comprendre complètement une femme, et réciproquement. C'est à partir de cette base qu'un dialogue vrai peut s'instaurer entre homme et femme : qui ne soit pas du semblant. Parce que, évidemment, si l'on ne "comprend" pas l'autre, on a besoin du dialogue pour avancer dans la rencontre. Au contraire, un sentiment de compréhension permet de s'en passer, dans une relation dès lors très manipulatrice et toute-puissante.
 Par extension, une mère peut-elle comprendre son enfant ? Une femme peut-elle en comprendre une autre, ou un homme? Elle, il peut le croire, la projection étant là particulièrement leurrante. La question homosexuelle peut alors s'ouvrir, au sens psychanalytique, et non hormonal, génétique ou social. En effet, le désir homosexuel est alors le déni de la non compréhension de l'autre sexe, son évitement. C'est aussi la raison pour laquelle peu d'anorexiques sont effectivement homosexuelles, ce déni même étant absent pour elles…

MASCULIN ET FEMININ : DES LOGIQUES HETEROLOGUES

En résumé, si le féminin est borné par le masculin, la place de celui-ci est à l'évidence tout aussi importante pour l'enfant, singulièrement pour l'enfant anorexique et autiste, créant les conditions de l'accès à la complexité, donc à l'humain.. J'ai axé ce travail sur le maternel en raison de son impact particulier sur la genèse des logiques subjectives enfantines. La mère est une matrice dominante de la pensée de l'enfant, puisqu'elle l'est de son corps. Pour autant, la place du père reste centrale, mais d'une autre façon : il est ce que la ligne d'horizon est au port. L'appel du large n'est nullement incompatible avec les plaisirs du port…
Ce que le père propose à l'enfant, parfois sans même lui parler,  du fait même de sa simple existence, c'est la réduction des plaisirs narcissiques pour accomplir un destin singulier. Et le père est fait pour cela, physiquement, cérébralement, et psychiquement.
 On peut montrer que le cerveau masculin prédispose l'homme à privilégier l'investissement d'une logique particulière, au détriment de la multiplicité des points de vue. Le paradigme en est Einstein, ou Rousseau, qui, comme on le sait, ont  privilégié leur œuvre intellectuelle au point de sacrifier leurs propres enfants . Certains ont pu ainsi soutenir que l'autisme n'était qu'un cerveau d'homme poussé à l'extrême. On parle ainsi souvent d'autisme pour certains hommes politiques…
La propriété masculine de pousser la logique à son acmé, si elle rend compte de la dominance nette des hommes pour la pensée stratégique, et pour la création de systèmes logiques hypercomplexes rend aussi un service capital à l'enfant en l'inscrivant dans la logique sociale, au prix du sacrifice de la toute-puissance de son désir. L'influence du père limite  la construction par l'enfant de son désir, pour l'articuler à la norme sociale (soit dans l'accord, soit dans le désaccord, dans l'évolution ou la révolution…)
Les logiques subjectives qui se créent avec le père, dans l'intime du quotidien partagé, ne vont donc pas seulement faire tiers avec celles de la mère. Elles amènent tout autre chose et participent à fonder un sentiment d'identité vis-à-vis du masculin, pour la petite fille comme pour le petit garçon . L'Œdipe et l'identité forment un ensemble cohérent,  harmonieusement composé  de logiques subjectives hétérologiquement liées et déliées, partiellement compatibles et incompatibles, en conflit ou en synergie, selon des configurations singulières …. infiniment variées.

Au contraire, dans l'autisme, par exemple, les pères excessivement investis dans une logique monomorphe qui les éloigne du quotidien familial, n'aident pas l'enfant à trouver un autre point d'appui identitaire, alors que le maternel, lui-même ainsi insuffisamment soutenu fait déjà défaut. (Je ne prétends pas que ceci concerne tous les autistes, mais cela se voit fréquemment ). On trouve ainsi souvent en clinique une correspondance circulaire entre un père surinvesti dans une entreprise extrafamiliale, et une maman dépressive.
Dans mes observations cliniques à propos d'anorexie, c'est l'absence  de l'Oedipe inversé qui me semble être la règle, que ce soit pour le garçon ou pour la fille. Ce n'est pas exclusif d'autres troubles oedipiens, mais qui me paraissent moins constants. Ainsi, une petite  fille qui  ne joue pas au père vis-à-vis de la mère n'entre pas dans ce rôle qui lui  permettrait de voir la mère de l'extérieur, avec d'autres yeux, dans une logique  masculine. Elle ne fait pas ce pas de côté qui  lui permettrait de voir une femme  comme objet de désir d'un homme, et  non comme ce miroir maternel qui fait violence à sa capacité d'être une autre femme. D'après mes constatations, l'Oedipe direct  existe,… mais violemment refoulé le plus souvent, dans une aporie fusionnelle, en raison de parents qui supportent mal ces jeux, voire qui les prennent au sérieux, faisant virer l'Œdipe à la crainte incestueuse et à ses ravages.
Pour le garçon, le  dispositif est le  même, avec le même résultat  sur son  corps propre, haï de  ne pouvoir jouer à être homme avec une femme. Il lui manque les logiques subjectives qui préparent un corps mâle à  être aimé d'une  femme.  Ne reste que l'identification directe au père, très lointaine dans les cas rencontrés, insuffisante pour qu'un trajet narcissique persiste à minima . De plus, elle est cachée par un trait fusionnel très marqué à la mère, faisant encore plus violence au corps propre du sujet, et expliquant que ces cas flirtent fréquemment avec des thèmes psychotiques.
La faible part que prennent les garçons dans cette pathologie anorectique tient à la rareté de la collusion entre un investissement fusionnel maternel exagéré, (puisque  avec un garçon, le  miroir narcissique ne joue pas  pour  la mère )  coïncidant  avec une identification au  père quasi absente, voire violemment repoussée (inconsciemment) par des parents aux rôles sexués eux-mêmes fragiles. Ce sont des familles où on ne  voit pas qu'un homme, avec les valeurs qui sont les siennes, puisse être aimé par une femme, qui serait elle-même suffisamment claire avec les  siennes propres. Le corps  adolescent n'a dès lors plus de place dans une psyché qui ne peut quitter le statut d'enfant, la  dépendance fusionnelle étant aussi extrême que l'impréparation aux complexes jeux sexués de l'adolescence et de l'âge adulte

L'hypothèse ici soutenue pour l'anorexie est, pour le garçon comme pour la fille, l'impossibilité d'endosser symboliquement  l'autre sexe, du fait de l'absence d'Oedipe inversé, qui laisse le  corps  sexué sans représentation dans le rapport  sexuel. Ne subsiste alors que le miroir narcissique tout-puissant lié à l'imago maternelle .
Le très beau livre intitulé Anorexia, de Jean-Philippe de Tonnac, lui-même ex-anorexique, illustre cela de l'absence du moindre chapitre sur la  place intime du père, d'un père en position d'être aimé par une femme.
Le  défaut d'intrication des rôles masculins et féminins dans le psychisme de l'anorexique est particulièrement lisible lorsqu'on écoute ces patients.
Ces rôles n'étant ni réductibles l'un à l'autre, ni complètement compréhensibles l'un par l'autre, leur seule articulation possible est de nature hétérologique. Sans elle, l'acceptation structurante de la différence humaine  se  ferme, tandis que l'univers de la vérité, de la  certitude, de l'absolu ouvre ses logiques mortifères.

Notons  au  passage que la théorisation ici présentée est contradictoire avec l'hypothèse lacanienne  selon laquelle il  n'y aurait pas de rapport sexuel. Il faut nuancer Lacan, et introduire qu'il existe bien des représentations du rapport des sexe. C'est, selon moi, précisément à cause de leur absence que le corps sexué de l'adolescent ne trouve plus de place dans sa psyché, et parfois dans sa vie même.
Restons d'accord avec Lacan pour simplement soutenir que la castration ne se dissout pas dans le rapport amoureux, que l'amour n'est une solution ni à la névrose, ni à la psychose…
Mais ce rapport sexuel existe bel et bien dans la  psyché, soutenant même le plus  fondamental de la castration : lorsque tout va bien, aucun parent n'étant alors tout-puissant, puisque la relation entre eux implique que chacun se trouve limité par l'autre. Il  semble même alors qu'ils puissent prendre plaisir  à explorer chacun les contours, les  limites, physiques et psychiques, de l'autre.

Ajoutons que la technique, dans l'anorexie mentale, venant dénommer la violence destructrice colossale du miroir narcissique avec la mère n'est  valide qu'à condition de ne pas être elle-même  sauvage. Elle ne doit pas s'exprimer en dehors d'une ébauche de sa présence dans la parole pleine du sujet. A cette condition, elle trouve là une nouvelle validation : c'est une place  paternelle défaillante qu'elle prend : elle introduit une limite à la violence fusionnelle inconsciente de la mère. Ceci  implique en même temps de prendre le plus possible le père réel en alliance dans ce processus, pour éviter  de l'invalider encore plus qu'il ne l'est.
Qu'il faille parfois séparer l'enfant de sa famille  témoigne de la violence mortifère qui  inconsciemment., l'a entièrement envahie . Mais elle risque d'être peu utile, si elle ne s'accompagne d'une élaboration de cette violence d'autant plus destructrice  qu'elle est méconnue de tous et toutes. Cette tâche peut s'effectuer dans le respect des uns  et des autres, dès lors que le thérapeute comprend que tous sont dépassés par ce qu'ils produisent. Chacun est là aux prises avec son propre inconscient,  et c'est simplement  ce qui nécessite qu'on mette le point sur le I du mot violence.
Si la mise en mots de cette violence respecte  la barrière conscient/inconscient de chacun, elle va peu à peu remplacer les passages à l'acte mortifères par des possibilités  d'individuation et de symbolisation progressives .
Le thérapeute pourra être, tour  à tour, représentant d'une fonction maternelle qui trouve sa limite, et d'une restauration narcissique paternelle, d'un travail général sur les limites et le cadre. A lui de s'aider, au fur et à mesure de la prise en charge, de tous les apports externes  qui serviront d'appui au sujet pour la création de logiques subjectives nouvelles, rendant à mesure la dépendance thérapeutique moins obligatoire, et favorisant … par là même la différenciation. L'idée des identifications oedipiennes multiples, fonctionnant dans tous les sens possibles du rapport sexué, (rapports de dialogue, je le rappelle)l'aidera beaucoup à accompagner et comprendre ces chemins anorexiques.
Les techniques de double contrainte employée par l'école italienne de thérapie familiale de Mara Selvini me paraissent n'être adaptées qu'aux cas à  connotation psychotique forte : pour qu'elles réussissent, il faut que le langage ait un pouvoir absolu. La violence, en tout cas, se répète alors  dans l'injonction du thérapeute, proférée indépendamment de la parole du sujet. Le risque d'interprétation sauvage est là majeur. De même, les contraintes hospitalières  ne doivent être mises en place qu'en dernière extrémité. La séparation familiale suffit le plus souvent, sans avoir besoin d'entrer dans le chantage au poids qui accompagne le forçage alimentaire parfois organisé par les équipes hospitalières. Dans ma pratique personnelle, on sépare l'enfant de la famille, dont on va s'occuper par ailleurs, et on ne  parle plus d'alimentation avec l'adolescent. Cela suffit souvent pour que la courbe de poids reprenne vite un tour rassurant !

FEMININ SINGULIER

Ainsi se relient d'un seul trait les éléments de la dépression féminine, leur lien à l'autisme, à l'anorexie mentale : lorsque les caractères de différentiation sexuelle féminine fonctionnent sans limites, de façon monologique, ils deviennent des enfermements, des huis clos dramatiques, alors que leurs caractéristiques originelles sont de création, de remodelage, de refondation, de découverte progressive de soi-même, d'accompagnement intime de la construction de la personne Toutes ces qualités profondément féminines ne deviennent alors pathologiques que du fait simplement d'être seules, sans bornes.
Que le féminin soit borné par le masculin, que le masculin soit borné par le féminin et voilà une hétérologie qui peut à nouveau fonctionner, restaurant la liberté d'action et de pensée subjective .
Les aléas que j'ai décrits du côté de l'autisme et de l'anorexie mentale ne sont que des exceptions qui confirment la règle, aucun système n'étant parfait, toute médaille ayant son revers. A cause de la spécialisation féminine autour des fondations narcissiques du sujet,  les perturbations dans la régulation générale des fonctions féminines par les fonctions masculines entraînent des types de pathologies particulières, le désinvestissement du masculin concernant l'autisme et le surinvestissement du féminin impliquant l'anorexie mentale.

Dans un cas comme dans l'autre, la pathologie provient du désinvestissement de l'autre sexe, des logiques masculines, qui ne limitent plus le féminin. Les logiques masculines sont en effet pour le féminin des logiques de discontinuité, de saut, permettant l'écart du maternel. La littérature psychanalytique en a abondamment rendu compte déjà sans qu'il soit besoin d'y revenir. Pour l'anorexie mentale, la dérive se fait vers l'investissement exclusif par l'enfant des valeurs maternelles, au détriment des autres, laissant une adolescente en grand désarroi pour entrer dans une vie sexuelle et sociale ou, en fait, bien d'autres rôles que le rôle maternel sont nécessaires pour pouvoir exercer sa vie.

Nous avons vu dans mon livre précédent que les logiques fusionnelles correspondaient tout simplement au fondations narcissiques du sujet, donc à ce qui lui permet de prendre conscience de lui-même à travers l'autre, dans une dépendance logique à cet autre. La place du maternel dans le déroulement de ces logiques est naturellement éminente. On a vu plus haut que par nature et fonction la femme est habituellement mieux équipée que l'homme pour favoriser l'émergence des logiques narcissiques chez le jeune enfant. Pour la petite histoire, sachez par exemple que les papas font beaucoup plus souvent tomber les bébés de la table à langer que les mamans, dans une étude faite à ce sujet.
Une logique narcissique de dépendance devient donc fusionnelle de façon pathologique à partir du moment où l'acte fondateur, qui est l'alliance avec l'autre, l'alliance avec la mère, (ce que j'appelle l'axiome de ces logiques) se transforme en une nécessité exclusive du développement.
Par exemple, la grand-mère méditerranéenne (la mienne, donc…), qui vérifie si on aime son couscous! La réponse étant oui, voilà qu'apparaît une logique de convivialité, de don et d'accueil fondant un pacte bienfaisant entre une grand-mère et son petit-fils… Que cela se poursuive par la nécessité d'en reprendre quatre fois pour ne pas risquer de la peiner, sans que personne n'intervienne, et voici le plaisir du début de ce lien qui se transforme en cauchemar gargantuesque! Impossible dès lors de démêler le tien du mien, impossible de démêler l'autre de soi dans ce qui est une fondation commune, une assise partagée dont les deux dépendent aussi étroitement. C'est que le maternel, dans cet exemple, n'est pas limité par un grand-père qui pourrait faire limite avec autorité ou humour.
La dimension enfermante de la relation mère enfant, n'est évidemment pas absente de certaines relations entre père et enfant. Elle est tout simplement habituellement moins puissante, moins fréquente, moins attentive aux détails, moins durable, moins opiniâtre, moins détaillée, moins englobante, mais plus tranchante, plus cadrante, plus socialisante. Evidemment l'inscription dans les logiques subjectives paternelles se fait aussi selon des logiques de dépendance narcissique, et heureusement. C'est à ce titre là qu'elles viendront balancer les précédentes, et réciproquement. Mais, encore une fois, dans la petite enfance, le champ en est moins vaste et moins profond que le champ maternel,  .
On sait en tout cas que chacun des deux champs, paternel et maternel, a besoin de l'autre pour que la conscience de soi existe indépendamment des figures parentales. Chacune mettant l'autre en perspective, c'est justement le huis clos fusionnel qui est ainsi évité. Alors l'enfant trouve sa place, échappe à l'autisme, tandis que la petite fille peut se muer en femme singulière, avec ses propres désirs ce qui lui évite l'anorexie.

CONCLUSION

Enfin, répétons qu'un lien existe entre certaines dérives des mouvements de libération de la femme, "l'égalitarisme" sexuel qui suivi, et la difficulté de beaucoup d'adolescents à se repérer dans le familial, puis le social.
Nous avons en effet vu, dans le détail de la structure  psychique de l'anorexie, comment les rôles sexuels ne sont pas en place, dans leur différenciation, puis dans leur articulation, leur co-existence psychique hétérologique. Je rappelle que  l'idée hétérologique suppose la coexistence de  différences radicales, irréductibles, et permet la circulation dans un monde qui n'est pas harmonieux.
Le résultat en est un dramatique écart entre un corps physique et culturel différencié, un cerveau différencié, des organes sexuels différencié, d'une part, et des logiques subjectives, des capacités symboliques qui ne suivent pas...
Je préfèrerais, et de loin, une société qui avance sur le  plan de la citoyenneté, de l'idéal républicain, afin que chacun et chacune, avec ses différences, trouve sa place, tel qu'il est, tel qu'il se cherche, et parfois se trouve. Le féminin et le masculin pourront alors exister dans leurs limites respectives. Les talents particulier à chaque sexe pourront s'épanouir sans risque, que ce soit le talent fusionnel féminin, ou le talent stratégique masculin. Il faut, pour cela, que cesse le ravage de la  pensée  simplement marchande, qui attise les individualismes forcenés, rabattant le désir (de la différence) sur le besoin (tout-puissant) de n'être que soi, au détriment d'un monde d'échange de savoir, de respect symbolique de l'autre et de sa différence fondatrice. C'est la condition pour sortir d'un narcissisme fermé, avec sa pensée unique,  pour entrer dans le culturel et son fourmillement de logiques multiples, comme dans un monde à  explorer, un univers de désir. Il ne sera fondé que sur l'acceptation de sa propre limite, condition de la rencontre de l'autre.

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