L'hétérologie des cliniques. 
(exposé fait aux journées sur l'esprit de la clinique, organisé par l'association Alters à Toulouse, le 13/5/2011)
 
 


Définition du champ

 

La clinique désigne une série de sciences particulières, comme son étymologie l'indique : ce sont les sciences de ceux qui se penchent sur celui qui est incliné, qui ne se tient plus debout seul..

C'est à cet égard une science de la relation asymétrique, où l'un qui est censé se tenir est penché sur celui qui ne le peut plus...

Voilà la réalité où elle se constitue, constituée de la croisée de deux désirs, interrogeables chacun, celui qui émane de la souffrance de l'un, à terre, et celui de l'autre, debout, qui désire se tenir en face du premier. Elle décrit son champ, son réel, quelles que soient les positions théoriques vis à vis du symptôme, comportementalistes, cognitivistes, psychanalystes, psychologues, psychiatres, médecins, homéopathes, ostéopathes ou autres guérisseurs. Elle décrit par là même la possibilité d'une langue minimale commune pour se parler des cliniques... et avoir plaisir et respect à le faire.



 

Premier clivage : celui de la parité de position.

 

Il convient de noter que seules quelques unes de ces pratiques gardent une trace de symétrie, dans ce dispositif, puisqu'il est entendu qu'un analyste est aussi un analysant, chacun étant là à son tour droit ou incliné... Il en est de même dans le chamanisme, où celui qui occupe cette position est d’abord passé par l’initiation de la maladie, de la folie ou de la possession. Ceci entre dans le registre des initiations, forme particulière de savoir qui implique clairement une avancée personnelle dans la position subjective de patient en même temps que l’apprentissage formel d’un corpus, quel qu’il soit.

Il n’en va pas de même des cliniques qui font jouer un savoir, de façon exclusive, en face de son objet, la maladie ou le symptôme, sans que le soignant n’ait eu à passer par ce statut de sujet de la souffrance, de façon nécessaire. Toutes les autres pratiques que le chamanisme ou la psychanalyse sont de ce registre, puisqu’il n’est pas obligatoire qu’un kiné subisse un jour une rééducation d’une entorse, qu’un ostéopathe se soigne avec son corpus, qu’un psychiatre ait à faire avec des neuroleptiques, ou qu’un psychologue fasse une psychothérapie…

Cette séparation, nette et radicale, implique certaines conséquences fort importantes : non qu’elle soit du côté de l’objectivité ou de la croyance, puisque nous verrons que c’est une autre césure qui opère là, mais plutôt du versant de l’inconscient. En  effet, d’un côté, il est clair qu’un duperie opère, qu’un autre monde existe derrière celui des apparences, alors que de l’autre, la réalité se présente comme simplement explorable, accessible au fur et à mesure des avancées des instruments physiques et théoriques d’observation. D’un côté on croit voir, entendre, comprendre, penser, alors qu’on est vu, compris, pensé par une autre dimension, insue, invisible, inconsciente. De l’autre, on pense savoir, et l’hypothèse de l’inconscient n’est même pas nécessaire.

Difficile de ne pas donner des gages de sérieux aux deux points de vue ! Pour résumer, dans les corpus initiatiques, on apprend comment on est manipulé, alors que dans le domaine scientifique, on apprend comment manipuler… C’est ainsi que dans les procédés de dépossession de nos campagnes, le sorcier va aller au-delà des apparences pour dévoiler les forces occultes, invisibles, qui déterminent un trouble, en utilisant le récit de son client. Dans une certaine technique de psychanalyse, disons dans le domaine du travail de psychothérapie qui concerne le préconscient, on ne procède pas d’une autre façon,  à repérer dans la parole et ses aléas les axes de forces qui sont alors censés déterminer le conflit pathogène.

Dans ces champs, le présupposé commun est que chacun est dupe de ce qu’il produit, dans une méconnaissance de certains de ses actes et pensées, dont l’éclaircissement ne peut passer que par le transfert à un initié, qui a déjà parcouru ce chemin.

Qu’une certaine psychanalyse puisse être considérée anthropologiquement comme une forme moderne de chamanisme n’est pas lui faire injure : l’homme se définit en effet toujours autant par ce qu’il ne sait pas de lui que par ce qu’il en sait, et ce n’est pas près de finir… Freud et Lacan ont chacun tenté de donner une forme scientifique à ce fait universel, avec plus ou moins de succès selon ce que chacun en pense. Que bien des troubles puissent appartenir à cette nature de l’homme est en tout cas un champ clinique qui n’est pas proche de s’épuiser, l’homme se définissant aussi de ce qu’il voit et entend, et non simplement de ce qu’il est biologiquement.  Il pense ensuite à partir de ces présupposés, qu’il ne peut mettre en question sans bouger son identité…Dans le mythe de la caverne de Platon, il ne s’agit pas d’autre chose, et l’homme qui se fait théorie de ces ombres qu’il prend pour du réel résistera toujours à l’arrivée d’un autre savoir, qui supprime le précédent, et donc une part de son identité..  Edgar Morin exprime bien cela en disant que ce qui nous éclaire un temps nous aveugle le tour d’après ! Bouger cet inconscient nécessite un passeur, car notre identité est toujours là en question dans ces cheminements. Il est donc des savoirs dont le lien intime avec l’identité nécessite le biais initiatique, nous dirions transférentiel à notre époque, pour avancer.

Il est clair que ces cliniques initiatiques, si elles permettent l’avancée identitaire, ont un inconvénient majeur, qui limite leurs effets, et qui est la projection ! A force de se mettre à la place de l’autre, à force de faire jouer le miroir de l’empathie, de l’identification, le risque est grand de projeter son propre monde sur celui de l’autre, et de bloquer ainsi un cheminement singulier et inoui, au sens de non encore entendu.

C’est à ce niveau que le cursus particulier de la psychanalyse se différencie du chamanisme, dans l’attention particulière qu’il porte à cet effet inconscient chez l’analyste, ce qui justifie les techniques de supervision ou de contrôle qui font défaut dans les autres procédés initiatiques, à condition qu’elles ne portent que là dessus, et non sur le traitement du patient lui-même, qui lui ne peut être géré dans un contrôle. Il ne peut y avoir de métatransfert... C’est la raison pour laquelle je ne distingue pas, personnellement, le contrôle de la cure !

Alors, cette différenciation centrale de la psychanalyse vis à vis du chamanisme lui autorise une position originale, qui est d’interroger radicalement le désir de l’analyste, pour aboutir, après l’idée freudienne d’assouplir le fonctionnement inconscient du praticien afin de ne pas obscurcir son écoute, en passant par l’hypothèse lacanienne qui en fait un désêtre, à celle d’Alters, qui le pose en garantie de l’hétérologie irréductible entre réalité sociale et réalité psychique. La nécessaire réinvention constante du lien social prend alors la place du blocage institutionnel...

 

Par contre, certaines de nos cliniques se réclament du domaine de la science, donc d’une certaine objectivité. Il est clair que de ce qui précède, nous en déduisons que leur objet n’est pas le changement identitaire, la modification de soi, mais bien celui du monde, des objets…

Il vient à l’esprit une exception, qui est tout le domaine de la psychothérapie, pour autant que contrairement à la psychanalyse, elle ne fonctionne pas sur le mode initiatique. On peut parfaitement apprendre une psychothérapie, qu’elle soit brève, cognitive, familiale, individuelle, sans passer soi-même par là, hormis dans quelques brèves séances de mise en situation qui ne sont nullement obligatoires dans le cursus la plupart du temps, ou en tout cas fort superficielles ou très ponctuelles. Dès lors, il est certain qu’on a à faire avec un objet de savoir, qu’on applique sur une problématique humaine, et que le risque de manipulation est là à son maximum, ce qui se voit bien par exemple avec les dérives de la programmation neurolinguistique, mise au point au départ pour les patients, et utilisée comme force commerciale pour la manipulation des clients actuellement. Ainsi, la règle des sciences objectives est là respectée, au moins du côté du soignant : il n’est pas question pour lui d’un changement identitaire dans l’exercice de son métier, mais de celui de ses patients. Il peut ainsi se ranger du côté de la science, mais avec le risque de faire passer son patient du côté de l’objet, même si c’est un objet psychologique…

Le débat est encore plus clair du versant de la psychiatrie, avec l’insistance de l’organo-dynamie d’Henry Ey, à poser le patient, malgré l’éclatante insistance d’absence de preuve scientifique, comme le lieu du trouble organique, évidemment non partagé par le psychiatre, et devient éblouissant avec la neuropsychologie de l’enfant et de l’adulte, qui, adossée aux intérêts pharmaceutiques des différents DSM, invente à tour de bras des troubles cérébraux, avec chacun son médicament associé, introduits depuis longtemps sous le vocable de minimal brain dysfonctions. Il est ainsi devenu de pratique courante d’entendre des patients atteints de toc espérer l’opération salvatrice qui commence à se pratiquer actuellement : il est une demande de certains patients à entrer dans le rôle d’objet de la science...

L’humanisme évident d’Henry Ey n’empêche pas, s’il fait du patient un malade qui tente d’humaniser son handicap avec l’aide du psychiatre, que le lit est malgré tout préparé, par cette asymétrie fondamentale gardée tout au long de son oeuvre, aux développements techniques modernes déshumanisé dont se plaint en retour le monde de la psychiatrie. Cela sera sans fin tant que l’effort de la psychiatrie restera entaché de son problème fondamental qui est de chercher une anomalie anatomique, génétique, biochimique chez le patient atteint d’un trouble mental, qui ferait différence avec lui-même...

 

Les cliniques scientifiques qui concernent le psychisme, si elles font avancer nombre de compréhensions fines de ce qui se passe pour nos patients et nous-même, si elles affinent les psychotropes, courent cependant toujours un risque qui est très différent du risque des cliniques initiatiques..

C’est celui d’identifier la déviance mentale avec le pathologique. Dès lors, ce qui échappe au familial, au social, ce qui ne répond plus aux demandes des uns et des autres, aux normes, va devenir anormal, pathologique, trouble organique ou déficient, etc.. Ainsi s’exonère la responsabilité familiale, sociale, dans les difficultés de ses membres. C’est le cri récent de Kadhafi, s’exclamant à la télévision que dans les rues, les troubles étaient le fait de drogués.. C’est ce qu’on peut appeler le syndrome de la psychiatrie russe stalinienne, dont il n’est pas certain que la Russie soit la seule dépositaire…

Il est clair que ces dérives se lisent bien par exemple dans ce fait dramatiques des alcoolisations massives de jeunes dans nos sociétés occidentales, qui posent à l’évidence un problème politique et social urgent et grave, mais que certains neuropsychologues vont analyser sous le seul spectre de la neurochimie des addictions et des anomalies cérébrales supposée y être déterminantes, tels les petits ou gros porteur de sérotonine.. L’enjeu est de taille, car dans un cas, on se questionne et on risque de changer notre fonctionnement, nous, les adultes et responsables sociaux, alors que dans l’autre, aucune raison de s’arrêter en si bon chemin, et continuons à grande vitesse vers le mur, en étudiant comme des objets étrangers ce que nous participons en fait à produire nous-même…

 

Ainsi, les cliniques symétriques, transférentielles, initiatiques, et les cliniques asymétriques, scientifiques ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients. Le pire est sans doute de supposer une vérité de par ou d’autre… Dès lors, l’aveuglement sur les inconvénients respectifs va vite l’emporter sur tout effet thérapeutique. Voire le désir de vérité va impliquer toute sorte de falsifications plus ou moins vendeuse de la théorie ou des intérêts que l’on représente. C’est ainsi qu’il a fallu des décennies pour que sorte scientifiquement le fait que dans bien des cas, les antidépresseurs impliquaient plus de suicides réussis que les placebos. Les exemples hélas abondent en ce moment, et, tous, ont pour conséquence de déconsidérer la science pharmaceutique et médicale, ce qui n’est pas un mince problème.

De l’autre côté, lorsque la psychanalyse fait fonctionner son hypothèse de l’inconscient de manière toute-puissante, les dégâts ne sont pas moindres, soit de passer à côté d’aides médicales pourtant parfois indispensables, soit d’aboutir à une forme de paranoïa qui implique qu’on aurait pouvoir sur tout à condition d’éclairer sous la bonne lumière ce lieu devenu mythique de l’inconscient...

Enfin, de la définition même du champ clinique évoqué plus haut, on déduit l’importance de cette position de symétrie ou non de la position théorique du praticien. C’est que tout simplement, cette symétrie implique que le patient peut alors se relever vraiment, revenir debout avec son soignant, lequel, par le même effet de symétrie, peut à son tour, à l’occasion, s’incliner.. Alors, ce qui fragilise le thérapeute est aussi ce qui permet le surgissement du patient ! On peut concevoir alors, sans leur donner raison pour autant, que certains s’accrochent à une vision asymétrique de cette rencontre avec la folie...

 

 

 

La vérité comme obstacle à l’évolution des cliniques.

 

Le notion de vérité unique s'est décalée, portée par la notion de dieux au pluriel puis au singulier pendant quelques centaines de milliers d'année, pour se poser ensuite sur la science. L'acmé de cette heure de gloire de la science est la fin du 19° siècle, époque aussi de l'invention de la psychanalyse, qui s’en réclame dès le départ. On règle son compte définitivement à Dieu et aux mystères d'Eleusis. Nietzche et Marx portent chacun leur coup supposé fatal, l'un au niveau de la croyance religieuse, l'autre sur le plan politique, dans un commun nivellement de la valeur humaine à chaque homme, ouvrant la voie au structuralisme. En effet, si chaque homme est fondamentalement équivalent, la structure du monde devient son habitat,  et l’objet du débat, et non plus seulement la hiérarchie sociale ou religieuse. A chacun alors d’en faire, dans une égalité de volonté et de courage, ce qu’il en peut. Place est faite alors à la volonté de chacun, au destin individuel, à la responsabilité personnelle, et, en fin de compte, à chaque oeuvre. Darwin achève le travail sur le versant de la nature en transformant le mystère des origines en vision scientifique simplement contextuelle. Comme toujours, ce qui est un progrès sur le plan de la créativité et de l’invention pose d’autres problèmes ailleurs : si on en a enfin terminé avec toute structure indiscutable d’oppression religieuse, intellectuelle et morale, cela laisse tout de même augurer ce cher marquis de Sade, dans les débuts de cette époque, avec toutes les aimables conséquences qu'il décrivit abondamment dans son oeuvre. Cette conséquence peu étudiée du positivisme scientifique est liée au fait que toute visée transcendantale a disparu avec la destruction des anciennes valeurs : on a jeté en quelque sorte le bébé avec l’eau du bain.

 

Heureusement, ce positivisme vacille ensuite, au 20° siècle, sous la double poussée des logiciens et des physiciens, qui, chacun avec des concepts différents, mettent en question la continuité logique supposée de la nature, du social et du politique, c'est à dire des systèmes de la pensée et du langage au fond.

Les logiciens, en quête d'origine, comme tout le monde, ne vont finalement n'y trouver que l'arbitraire, l'axiome indémontrable, l'impossibilité d'un continuum logique du côté des mathématiques. Gödel pose l'ultime pierre de ce nouvel édifice. Les physiciens ont de leur côté troublé le jeu avec les paradoxes logiques de la mécanique quantique.

 

Mais le principal a été accompli, malgré tout : chaque homme a acquis durant ces siècles de combat et de débat le droit de penser par lui-même, de faire sa théorie, sa morale, cessant de laisser cela à quelques élites. La dérive sadienne n’est donc là pas un épiphénomène, puisque si Dieu est mort, si la science règne, si l’homme même devient un objet pour lui, si toute référence transcendantale disparaît, que reste-t-il sinon la morale propre à chaque être singulier, soit l’absence même de morale en fait. Le progrès scientifique en tant que diversité de pensée, de théorie et d’inventions, en tant qu’explication technique du monde, mène droit à la barbarie, comme le chemin de la philosophie heideggérienne le montrera.

Le dépeçage pseudo scientifique de l’âme humaine auquel nous assistons risque fort de mener à une nouvelle sauvagerie, faute de versant transcendant à la pensée. Ce n’est pas un hasard si toute la psychiatrie est vent debout contre les nouvelles lois issues de ces techniques de l’âme, et qui transforment tout patient en objet manipulable, y compris contre son consentement...

 

Alors, si la vérité n’est plus du côté du positivisme scientifique, la question de la transcendance peut revenir...

Le philosophe de la modernité est alors bien là Lévinas, qui nous rappelle que si le visage de l’autre, sa joie ou sa tristesse, n’est pas en position de trancher sur tous nos beaux systèmes, aucune humanité n’est plus à espérer. La voie moderne de la transcendance est là, dans ce retour de la figure de l’autre homme en place de celle de dieu, ce que n’a jamais osé dire Lévinas...

 

Ainsi de nos belles cliniques à chacun, qui, si elles ne peuvent plus se parler, si elles ne fonctionnent chacune que de l’intérieur de leur vérités respectives, ne peuvent que participer à la barbarie ambiante. Le minimum de transcendance indispensable au jeu de nos fragiles et dangereuses existences doit en tout cas rester le visage énigmatique et interrogeant de l’autre…  Sinon, indifférents aux résultats parfois dramatiques de nos théories, nous nous consolerons en faisant groupe dans des écoles qui ne sont d’aucunes garanties, même sous prétexte qu’on est ensemble derrière un chef ou un texte sacré à s’identifier aux mêmes âneries ou au même bonhomme… Or, toute théorie contient des bêtises, toute théorie peut amener à des résultats catastrophiques ! Car toute théorie est une simplification qui laisse de côté des éléments dont le déroulement est alors complètement imprévisible.

 

Comment, alors, évoluent ces théories, et, nous, nos cliniques ?



 

Une épistémologie darwinienne ?

 

L’épistémologie est cette histoire des systèmes d'explication du monde. C'est une science descriptive, historique, plus rarement logique.  

Edgar Morin a tenté l'élaboration de la systématisation de ces méta méthodes, il a essayé d'inventer une métalogique dont le domaine d'application est précisément l'évolution des systèmes de pensée.

La question est de savoir d'où il est parti et où il est arrivé... Au fond, sa thèse principale est que  la diversité des théorie répond de leur incomplétude. L’évolution des méthodes serait finaliste, avec une inertie simplement due à la nature humaine, dans une trame qui resterait un continuum logique, une forme de progrès possible et constant, non sans risque de régression en cas de croyance généralisée en une vérité, une objectivité sociale, politique ou psychologique.. De plus, comme chacune de ces logiques est portée par des narcissismes, des domaines d'efficacités, des ritualisations, chacune présente un degré de résistance variable, mais constant. C’est de ce point qu’on peut sans doute prendre les choses différemment, à partir de son travail.

En fait, il en est peut-être des systèmes de pensée comme des systèmes vivants : ils évoluent, se sélectionnent, apparaissent et disparaissent au gré de l'évolution, comme les espèces.

Ont-ils pour autant des destins tels qu'on peut par exemple utiliser le modèle darwinien pour mieux saisir ces mouvements, y compris l'exception humaine pour laquelle la particularité du fonctionnement en miroir implique une singulière propension au maintien...

 

De ce point de vue, il est deux types de sciences : les sciences expérimentales, et les sciences empiriques.  Une conséquence importante tient au fait que les premières disposent d'un moteur d'évolution, avec les limites qu'imposent cette réduction, qui est la manipulation du réel dans l’expérience. Elles se renouvellent donc beaucoup plus vite, et s'adaptent très rapidement, se transformant, apparaissant, disparaissant au fur et à mesure des résultats...

Les secondes, n'en disposant pas, s'exposent beaucoup plus que les premières (qui n'en sont pas exemptes cependant...) aux inerties, au culte du fondateur, à la cristallisation mythique, à la sacralisation. Leur évolution est donc plus lente, voire parfois suicidaire, comme on le voit dans le trajet de certaines sectes, en raison d'une rigidité interne de plus en plus indépendante de la réalité environnante.

 

L'histoire des idées, quelles qu'elles soient, semble dépendre de hasards de rencontres et de résonances avec le champ social. Les mêmes lois que celles qui prévalent pour l'étude de l'évolution des espèces semblent s'appliquer. La sélection naturelle, là aussi, joue son rôle, avec son lot de bonnes et mauvaises rencontres, ses apparitions et disparitions, ses transmissions plus ou moins adaptées, ses conséquences internes aux développements plus ou moins amples ou catastrophiques. Ainsi des théories du psychisme, qui, comme les espèces, sont issues d'une situation particulière de l’évolution pour ensuite en infléchir le sens...

 

L'esprit de la clinique suppose donc plus un mouvement qu'un définition fixée de cette clinique. Quel est ce vent qui souffle sur les théories qui se succèdent, et peut-on espérer s'y repérer un minimum ? L'hétérologie des théories psychiques a-t-elle un sens ?

 

C'est du côté de la physique que nous pouvons trouver une métaphore féconde pour notre propre champ. A partir d'un état des lieux, à la fois de la pensée formalisée et de ce qui y résiste, les théoriciens de la physique vont tenter de remanier le corpus de compréhension, ils inventent de nouveaux concepts, dont ils testent ensuite la pertinence dans le champ de l'expérimentation. C'est ainsi qu'actuellement, des cohortes de techniciens chassent le boson de Higgs et toute une tribu de fermions grâce à de gigantesque accélérateurs de particules, dont le LHC du CERN. Cela permettra d'avancer ou d'infirmer de nouvelles théories de l'unification des sciences physiques, dont la très médiatisée théorie de l'espace fibré E8 du physicien Garett Lisi, après la théorie des cordes.

En effet, des mystères puissants persistent dans le champ de la physique, comme d'expliquer le lien entre les quatre grandes forces de l'univers repérées : la gravitation, les forces électromagnétiques, les interactions fortes et les interactions faibles.

Aucune théorie n'explique non plus certaines propriétés asymétriques de l'univers, pas plus que les théorèmes quantiques ne permettent de se relier à ces théories, enfin, les particules prédites par ces nouvelles théories ne sont pas encore trouvées par l'expérimentation.

 

Ce qui est remarquable dans cet exemple de la physique tient au caractère extrêmement marqué de la césure entre le système langagier qui la porte, soit ses théories mathématiques et physiques, et le réel de l'expérimentation. En réalité, un physicien est constamment en train de courir entre son tableau noir et son bric-à-brac de labo, l'un renvoyant constamment à l'autre...

La profondeur de la complexité du réel est clairement posée, dans ce champ scientifique, comme largement immaîtrisable, l'outillage conceptuel ne permettant qu'un repérage dont l'approximation, la virtualité garantissent la fécondité, la variabilité. Entre le langage et son objet, l'espace est clairement maintenu par la nécessité même de l’expérimentation, ce qui garanti la constante réinvention de ce langage, et l’évolution rapide de ses logiques.



Dès lors des lois darwiniennes peuvent se repérer, produites par les efforts de ces théories à rendre compte du réel, comme des efforts des organismes à s'y adapter.

Telle branche de la science va tomber complètement dans l'oubli, disparaître, faute de suffisamment de résonances avec la réalité telle qu'elle se montre. C'est ainsi que le messmerisme ne subsiste plus guère, ainsi que toute une foule de théories, la phrénologie et de multiples autres, dont le nombre n'a d'égal que celui des espèces disparues ou en voie de l'être,

 

Au fond, entre le formel et l'informel, un combat sans cesse renouvelé se déroule, d'autant mobile, vivifiant et souple que l'espace entre les deux se maintient, et que la confrontation à une partie du réel qu’est l’expérience est possible. On peut alors parler, pour les sciences expérimentales, d’un moteur d’évolution, qu’est l’expérience et ses conséquences.



 

L’obstacle darwinien de la vérité

 

Seulement, le vecteur de ces sciences est le langage, comme tout ce qui touche à la transmission humaine.

Certes, le langage est aussi un moteur darwinien d'adaptation au réel, comme l’a été la reproduction sexuée. Il multiplie presque à l'infini les possibilité adaptatives, permettant une héritabilité quasi immédiate de caractères acquis, par l'invention des outils et de leur mode d’emploi à la place des organes et de la transmission de l'expérience à la place de l'évolution de l'instinct. Chez l’homme, on n’observe pas suffisamment l’importance de la double sexualité à l’œuvre dans la naissance d’un être : si les patrimoines génétiques se mélangent, les discours paternels et maternels le font aussi, pour aboutir à une biologie et une parole originale de ces deux recombinaisons conjointes…

 

Mais le langage présente cependant aussi cet énorme inconvénient, pour certains, à force de représenter le monde, de le faire exister... Dès lors, l’idée d’une théorie unifiée de la physique, ou du psychisme, ou de l'anthropologie n'est que la répétition d’un vieux rêve, comme celui qui supposait la fin de l'histoire, à la fin des trente glorieuses, quand une frange néolibérale pensait que le monde était devenue la représentation qu'elle en avait, avec Kojève, après que cette même fin de l'histoire ait été pensée par Hegel, comme l'avènement de l'identification entre l'existence singulière et l'existence universelle...Fukuyama ne procède pas autrement, dans sa vision de la fin de l'histoire, en posant que le consensus universel sur la démocratie est équivalent à la réalité sociale alors en cours dans les années 89 et la chute du mur de Berlin.

Pas de différence alors entre ce type de pensées et l'organisme prisonnier de ses instincts et incapable dès lors de la moindre adaptation. Comme la mouche incapable de concevoir de faire le tour de la fenêtre à moitié fermée, et qui va mourir d'épuisement dans l'énergie dès lors folle de son instinct de lumière, la théorie qui se prend pour le monde ne voit plus qu'elle, et ratera l'imprévisible prochain virage de ce monde. Ainsi du mot quand il est pris pour la chose, et qu’on appelle trait psychotique dans nos cliniques.

L'intelligence, comme l'instinct,  peut être aussi aveugle que lui, et précipiter le penseur qui adhère trop à ce qu'il produit comme la mouche contre la vitre.

 

Alors, mieux vaut cette profusion de théories, de regards, d'élaborations, chacune témoignant de la vanité de l'autre, dans un foisonnant de logiques dont les aspects contradictoires forment le tissu de ce que j'appelle l'hétérologie.

Là au moins est-on certain que dans ce terreau de visions, de logiques, d'approches, quelques unes autoriseront des avancées prometteuses dans le champ d'application qui est le sien, et souvent même ailleurs, on le sait.

 

C'est ce que je dénomme ici l'aspect darwinien de la naissance, de la vie et de la mort des systèmes logiques et donc des cliniques. La condition de ce renouvellement fécond est ainsi, on l’a vu, une claire césure entre le domaine conceptuel et celui de son application réelle, présent par l’expérience dans les sciences physiques, et par la distance entre les mots et les choses dans l’usage de la parole, incompatible avec l’idée de vérité. Sinon, la catastrophe évolutive remplace l’adaptation et la transformation des sciences, des cliniques, et du langage…

Ainsi par exemple de l’astronomie prégaliléene, dont la gloire rigide fut de courte durée, et finalement de tous les domaines scientifiques qui se sont trouvés figés comme vérité, pour des raisons religieuses ou politiques assez souvent.



 

Le cas particulier des sciences humaines.

 

Notons au passage une différence de taille entre les sciences humaines et physiques à ce propos.

Si ce qui fait l'efficace du darwinisme est l'évolution du monde, qui, en face de l'évolution des espèces, organise le tri de ce qui doit croître et de ce qui doit disparaître,  si pour les sciences physiques, les données de l'expérience permettent d'ordonner les théories dans leur efficience prédictive, en ce qui concerne les sciences humaines, il en est tout autrement. Dans les deux plans qui font l'efficace de l'évolutivité d'un corpus, soit les logiques constituées (un organisme vivant en est une) d'une part, et le réel de l'autre, on voit bien que la définition du réel auquel on à faire les sciences humaines est considérablement plus délicat à définir et même à concevoir. Dès lors, ce qui va sélectionner les théories dans ce champ n'est plus nécessairement le champ de l’expérience. Ou alors, il faudrait imaginer un réel de l'autre qui ne soit pas pris dans le fondamental jeu du miroir humain narcissique…

Pour ce qui est notre domaine, on constate que notre champ d'expérience est la vision que nous avons de l'autre, l'idée que nous nous faisons de sa souffrance et de son évolution. Un véritable champ d'expérience, séparé de l'élaboration de notre corpus, fait défaut, et explique qu'en retour, une sélection darwinienne des théories de notre champ n'existe que très lentement, en tout cas beaucoup moins vite que pour d'autres sciences, faute de ce moteur d’évolution.

L'homéopathie est inchangée depuis son invention, la psychanalyse freudienne presque immobile, les références à Lacan sont fixées depuis sa mort par ceux qui s'en réclament, la psychiatrie biologique fait un retour du même remarqué depuis sa douteuse théorisation  pourtant plus subtile, dite organo-dynamique par Henri Ey, les principes de l’ostéopathie restent fixés, etc...

L'objet d'étude et l'observateur sont pris, pour les sciences humaines dépourvues d’expérimentation, dans un jeu de miroir qui n'autorise pas l'avancée technique à la même vitesse et sur le même mode que les sciences objectives dites dures, dans lesquelles c’est bien le réel qui reste à l’écart, dans l’expérience, mettant durement à l’épreuve les théories..

 

Entre la science et son objet, si n'existe pas une césure radicale expérimentale, la place pour un remaniement adaptatif n'est donc pas la même.

Cette césure de l’expérimentation existe en médecine, par exemple, pour autant qu'elle s’intéresse à des objets partiels, vis à vis desquels l'identification en miroir ne se fait que très peu ou pas... Il est possible de s’intéresser à l'évolution d'une maladie sous l'influence de tel ou tel traitement, on arrive par exemple à mener des expériences selon lesquelles, on constate que l’hippocampe de 60 personnes âgées qui font du sport régulièrement croît, alors que celui de vieux sédentaires décroît.... etc.

 

Mais l’expérimentation reste une création du désir humain. Dès lors, son objectivité, sa représentativité vis à vis du réel, devient parfois extrêmement douteuse : prendre un certain nombre de déprimés à qui on propose une psychothérapie cognitivo-comportementaliste, et constater qu'ils vont mieux selon telle ou telle échelle codifiée, au bout d'un an, que ceux qui ont pris tel médicament ou suivi telle psychanalyse ou psychothérapie analytique, comme l’a fait l’Inserm il y a quelques années, ne dit rien de ce qui se passe vraiment, si on prend des résultats sur 6 mois et si de plus on sort de l'étude ceux qui se suicident, ce qui est là règle dans ce genre de travaux, il faut le savoir. Le fait que de telle études singent les études médicales plus sérieuses explique leur succès dans le corps médical, dupe du douteux réel expérimental proposé..

 

Car c'est en effet le pire ou le meilleur que les sciences expérimentales modélisent, en inventant une sorte de confrontation au réel, limité cependant par le fait qu'il est inventé... Une expérience de physique, une étude en double aveugle de pharmacologie sont des bouts de réel artificiellement isolés, qui vont permettre d'accélérer le lent travail de l'évolution en sélectionnant les théories physiques ou les molécules thérapeutiques inventées ou remaniées par l'homme. Ainsi, on peut poser que l'homme et ses expériences sont des accélérateurs d'évolution !

Seulement, il y a un hic de taille, c'est qu'un bout de réel, ce n'est pas le réel, c’en est une manipulation ! Dès lors, les résultats de la science, de la technique, de la médecine, qui sont obtenus par la science de l'expérimentation vont avoir, dans leur application au réel, des conséquences assez souvent très inattendues...  Après les victoires des antibiotiques, apparaissent des multirésistances bien peu désirées, après que les transports aient rendu la terre petite, ils la rendent bien étroite quand les épidémies deviennent rapidement mondiales, etc..

Aussi faut-il malgré tout rester un peu humble du côté des sciences dures, qui ne rendent pas non plus compte du réel en tant que tel. Du coup, les surprises évolutives sont nombreuses.

 

Et encore beaucoup plus du côté des sciences humaines, pour autant que le champ d’expérimentation y est infiniment plus subjectif, on l’a vu, par nécessité. La raison de ces errements est que nos critère de mieux être sont toujours plus ou moins projectifs, intéressés, ce qui ne permet pas l'existence de ce deuxième plan proche du réel indispensable à la vraie sélection des théories ou traitements, présent dans les sciences dures. Dans l’expérimentation sur l’esprit humain, si le résultat vient parfois rapidement modifier un corpus, il ne faut jamais oublier que le réel proposé à l’arbitraire de la manipulation est largement crée par l’homme, comme on l’a vu dans l’exemple des études sur les anti-dépresseurs.

En fin de compte, ce moteur d’évolution qu’est l’expérience, l’évaluation présente donc des limites considérables dans le champ des sciences humaines. Et, comme rien n’est simple, il n’est pas moins fort clair que son absence dans les protocoles de savoir des sciences humaines les expose à des inerties et à des répétition ânonnantes parfois très déliées d’un réel qu’on ne se donne alors pas les moyens d’apercevoir... même si cela ne peut être que de loin. Ainsi, si on quitte le champ limite et idéalement impossible de l’objectivité expérimentale, on court cependant un grand risque d’entrer dans la croyance...

Un exemple : il m’est arrivé de faire pendant 15 ans de la psychiatrie de liaison dans un hôpital général d’une petite ville de province. Il m’est venu de tenter de savoir ce qu’était devenus les patients que j’avais vu ces quelques années dans ce lieu. Conscient des pièges et limites de l’évaluation, je décidais de poser la question au généraliste, sous la forme la plus générale et floue possible : comment vont-ils ?

Et c’est ainsi que je fis quelques découvertes malgré tout, dont la plus importante fut de constater que tous les patients alcooliques que j’avais croisé allaient mal, tout simplement, contrairement à la croyance que j’en avais : je ne les avais vus qu’à leur sortie de l’hopital ou de la consultation. Loin de me consoler à l’idée que cette clinique est difficile pour tout le monde, cette évaluation inattendue m’amena à changer ma clinique, ma théorie de cette pratique, et ensuite à enregistrer, après des remaniements fort importants quelques succès durables !!! Le moteur darwinien avait pour cette question fonctionné.

 

Remarquons que la physique n'est guère mieux lotie que les sciences humaines, en fait, quand on pousse un peu les choses, dans cette tentative de déduire de faits particuliers des lois générales par l’expérimentation. En effet, cette difficulté particulière de l’expérience face à la singularité extrême de chaque destin humain fait que finalement chacun ne peut être juge que de ses propres valeurs, et mène beaucoup de chercheurs de ces domaines à abandonner complètement le plan de l’évaluation des pratiques, ce qui a comme conséquence inverse de les précipiter dans des risques de cristallisation et de figeage catastrophique de leur corpus... Chacun son destin, alors, et chacun sa théorie.

Curieusement, dans leur recherche de théorie unifiée, qui est un avatar de ce serpent de mer de la fin de l'histoire, certains physiciens en sont arrivés au même résultat que les théories n'ont qu'une validité locale, chacune finalement n'étant adaptée... qu'à son contexte particulier. On parlerait alors en physique plus d'un réseau de théories, chacune pointue dans son domaine, et perdant de son efficience quand elle commence à en sortir. A la limite, en physique comme en psychologie, chaque être, chaque système formaliserait peu ou prou sa propre théorie, adaptée à son contexte, le problème restant de se parler !

Une théorie est à l’extrême un regard sur le monde. Ses lois sont intimement liées à sa situation dans ce monde. Dès lors, évaluation et expériences, faites d’un autre point, n’ont qu’un degré de validité discutables en physique, et encore plus en science humaine

C'est ainsi que la physique, dans sa recherche d'une théorie unifiée, on l’a vu, est passée de la théorie des cordes, qui explique l'univers par un vaste système de résonances, à celle de l'espace fibré, évoqué plus haut, dans lequel chaque point serait relié à un matriciel de propriétés qui lui seraient propres. Chaque point de l'espace temps serait en quelque sorte tressé et relié à sa façon. On est pas très loin dans cette idée d'une théorie par point de l'espace...

Alors, ceci implique une conséquence : le moindre mouvement spatial et temporel impliquerait par sa simple existence un changement continuel de théorie pour chacun des points de l’espace temps...

Le mouvement de ses éléments modifie en effet les règles du monde, au fur et à mesure qu'il se produit, le changement de théorie ne serait que le témoignage du fait qu'on est en mouvement... temporel ou spatial ! Chaque lieu de l’espace, chaque théorie, chaque clinique serait ainsi à la fois liée à toutes les autres, et totalement singulière... On reconnaît là l’intuition géniale de Leibnitz et de ses monades. Impossible dès lors que l’une d’entre elle en évalue une autre, puisque les règles même changent de l’une à l’autre...





 

L’autre frein évolutif des sciences humaines : la sympathie identitaire...

 

Le sympathique et indispensable effet miroir, qui veut qu'on se reconnaissent les uns dans les autres, s'il permet une société humaine, implique aussi une inertie particulière de cette sphère des théories humaines. L’altruisme, ouvrant à la barbarie, s'il est absent, s'il permet l'humanité, implique aussi une résistance au changement qui peut parfois lui être fatal. Contrairement aux autres sciences, les sciences humaines, mobilisant beaucoup plus nettement le miroir identificatoire, ont une inertie est plus grande, et des effets de rigidité plus massifs.

Ces théories se régulent en effet alors autant sinon plus par les effets de groupe que par leur rapport au réel. Elles sont donc plus exposées à des évolutions catastrophiques qu’adaptatives liées à ces effets de groupe…

 

Pour revenir au darwinisme, il a en fait deux champs d'applications dotés de deux sortes de règles bien différentes, comme P. Tort l'a abondamment travaillé. Il est un darwinisme naturel et un autre qui est lié à l’altruisme humain et ses effets de groupe, tant au niveau de l'espèce qu'au niveau des constructions théoriques de ce dernier...

L'impasse à laquelle arrive le mégacéros est-elle différente de celle des mayas avec leurs sacrifices humains, ou Louis 14 avec Versailles ? L'hypothèse de l'extinction des mégacéros à cause de l'importance démesurée de la taille de ses bois dans la parade sexuelle (elle n'est pas la seule...) rejoint alors l'impasse de la parade royale lors de la construction du château, qui saigna la France, et prépara ainsi la révolution. Ainsi à notre époque du néolibéralisme, où l'idée de la valeur prioritaire de la plus value et de l'argent ne bute pas tant sur ses réfutations que sur ses conséquences réelles inégalitaires et polluantes.

Dans tous les cas, c'est le réel qui départage. Ce que nous apprend le darwinisme, c'est que ce n'est pas tant la raison, la conscience, la volonté, l'effort d'une espèce, d'un système qui détermine son évolution, que son rapport au réel. C’est la confrontation à cette césure entre l’intention et le résultat…

Les sciences non expérimentales sont alors soumises aux mêmes lois que les espèces, qui vont au bout d'elles-mêmes jusqu'à l'extinction catastrophique, faute de pouvoir se transformer sciemment en fonction d'une expérimentation qui montrerait l'inadaptation.

Ce qui amène à cette insistance inadaptée est, outre l’absence du champ d’expérience, d'une part l'identification narcissique des inventeurs à leurs inventions, puis des groupes à leur leader. Ces phénomènes altruistes, qui fondent le social pour une part, impliquent donc une évolution darwinienne lente et souvent catastrophique, conséquence négatives de ces effets réversifs comme les dénomme Patrick Tort, même s’il convient de ne pas oublier leur effets positifs sur la socialisation humaine. Rien n’est simple… L’altruisme dégénère alors parfois en effets de groupe monstrueux, participant à créer des faits sociaux aussi aberrants que les organes démesurés et inadaptés des tigres au dents de sabres et les bois extraordinaires et encombrant des cerfs géants. Pyramides des Incas et sacrifices humains en série, Versailles en sont les équivalents chez l’homme.

Allez savoir si certains de nos surinvestissement théoriques ne nous encombrent pas dans nos cliniques comme les canines géantes de ces lions...



 

Plaisir, jouissance et évolution

 

Ensuite, il faut bien parler dans ce travail sur l'évolution des systèmes logiques, d'un autre élément présent lui aussi dans le darwinisme, bien que peu étudié, et qui est la question du plaisir et de la jouissance.

En réalité, ce plaisir est une résonance, et va participer lui aussi à une sélection, positive ou négative, des systèmes qui l'éprouvent.

Alors que la jouissance est liée à la reproduction, ce qui est une idée  qui a été peu étudiée thermodynamiquement... Et pourtant ce plaisir signe une adaptation, il est vrai toujours momentanée, au réel, dont la force et la prégnance entraîne tout l'organisme dans des parades et comportements très dispendieux, le bénéfice étant alors plus pour l'espèce que pour l'individu. Il faut bien un leurre dans l’organisme pour que cette dépense d’énergie fort peu économique thérmodynamiquement pour le sujet soit vécue comme désir : c’est, probablement, la jouissance, et sa fonction. Elle participe alors à ce moteur d’évolution qu’est la reproduction sexuée...

En réalité, entre la structure du monde, si je puis dire, et la jouissance pour l’espèce, le plaisir pour individu, de multiples résonances surviennent, qui orientent aussi l'évolution des uns et les autres, selon des lois qui sont propres à ces résonances. L'amour est ainsi un oiseau rebelle qui n'a jamais connu de lois, sauf les siennes propres, qui sont des résonances puissantes de plaisir entre soi, l’autre et le monde, et dépassent le simple avantage énergétique d’un sujet.

Ainsi, la jouissance construit autant qu'elle détruit, selon des axes dont la prévisibilité bute sur l'unicité des sujets... Elle est, fondamentalement, une synchronisation, une mise en ordre des ondes et des résonances, comme on la trouve dans une chorale, par exemple, et fonctionne comme un puissant système de sélection des espèces, alors que le plaisir joue ce rôle pour les individus.

La sélection négative repose alors sur un rapport désynchronisé au réel, la sélection positive fonctionne sur une synchronisation avec lui. Il est clair que l'une peut vite se transformer en l'autre, en raison de la mouvance continue de ce réel.

Je mets en parallèle sujet et système, pour autant qu'un système logique, dès qu'il présente une clôture, une limite, peut fonctionner comme un organisme vivant, c'est à dire s'organiser selon des niveaux d'énergie qui permettent la cohésion du système, comme tout atome, ou molécule, et générer du même, ou du presque même plutôt, ce qui est le passage de l'organisé au vivant.

 

Quand vient faire le plaisir dans cette perspective ? Il est la résonance entre l’auto-organisation et le réel qui l’entoure, il fonctionne sur des signes d’harmonie entre l’interne de l’organisme et l’extérieur... La complexification de la reproduction sexuée, ce moteur d'évolution, amène aussi à une complexification de ce plaisir, qui se transforme en jouissance pour parfois diriger tout le mécanisme. La jouissance est l'organisateur de la reproduction sexuée, et témoigne de l'originalité de ce mécanisme dans le monde du vivant. Elle fait fonctionner l'énergie des individus dans cette reproduction du presque même, cet effort pour rester soi à travers l'espèce, pour autant que le réel du monde le permet, ce qui, là, échappe.

La jouissance, cette spécialisation du plaisir dans la reproduction, est un effort pour faire résonner le réel dans le sens de notre complexe désir de reproduction.

Elle fait jouer au maximum des instincts et des désirs la force de la rencontre positive avec ce réel, et la catastrophe de la rencontre négative avec lui. Accords et désaccords amoureux rythment l'organisation sociales des espèces, dont la nôtre, la force de la jouissance instinctive ou sublimée étant là le moteur. Et si on suppose que le goût du pouvoir et la position hiérarchique sont des avatars plus ou moins sublimés de la jouissance sexuelle, on comprend mieux comment cet effet réversif de l’évolution peut avoir des effets de groupe  totalement inadaptés à l’objet même de ce groupe.

 

C’est que la sublimation ne fonctionne pas sans rappel de son origine puissamment instinctive et pulsionnelle. Il est alors amusant de poser une correspondance de la sorte avec les théories des hommes, leurs inventeurs, leurs transmetteurs, leurs alliances, leurs conflits souvent sans merci, et faire des chefs d'école des taureaux, les troupeaux se transformant en écoles, les vaches jouant un double ou triple jeux pour renforcer l'égo des taurillons, etc... Le côté amusant de cette métaphore ne doit pas en faire oublier la pertinence!!!

Alors, plaisirs et jouissances inconscientes seraient au services de nombreux effets réversifs de l’évolution,  dans les groupes, dans le grand risque d’une demande de résonance forcée au monde, et qui ne butera que sur l'obstination du réel à refuser d'y répondre, brutalement ou progressivement.

On voit bien que dans ces dimensions, le moteur d'évolution qu'est la pratique expérimentale ne peut absolument pas fonctionner, pas plus qu’on ne s’essaye à l’amour et comment le désir sexuel de reproduction, le désir amoureux , le plaisir d’être soi, d’être ensemble, à travers ces effets de groupe, sont parfois opposés au moteur d’évolution darwinien qu’est le langage et son jeu d’inventions continuelles.

 

On voit là l’importance de la notion de castration qu’a repérée la psychanalyse, pour autant alors qu’elle propose une butée à cette pression de la jouissance et du plaisir, pour revenir au prima du langage et de sa loi. Reste que l’opérativité de cette castration reste toujours partielle, comme le montre la vie même, ce qui mène les pulsions sexuelles et les désirs de jouissance à résonner souvent en direct avec le réel, s’exposant alors à des évolutions imprévisibles tout autant du côté de la catastrophe que de la synergie…  L’idée même de sublimation faisant lien entre les désirs sexuels et nos belles théories, il fallait bien en poser ici le témoignage, et supposer un destin de celle-ci parfois aussi aveugle que le sont certaines passions amoureuses !

 

Reste que dans le jeu de ces désirs sexuels, jouissances, réels ou sublimés, si parfois le plaisir de fonctionnement fait signe qu'on peut rester là, continuer, se reproduire, transmettre, parfois aussi la frustration survient avec une telle force qu’elle n’est plus supportée et ne peut plus jouer son rôle d’adaptation. Il faut alors bouger, changer que ce soit sous forme de symptôme ou d’invention originale de sa vie. La lecture en est strictement individuelle, aussi individuelle qu’est la décision inconsciente qui pousse un organisme humain à investir le champ du signifiant pour participer à l’ordre social... ou non !

Toute la clinique pédopsychiatrique montre qu’il s’agit là qu’existe, en face des dysharmonies indispensables à l’existence du désir, des harmonies tout aussi puissantes qui autorisent, par le plaisir respectueux d’être soi avec l’autre, que prenne corps la signifiance humaine.

Entre poussées instinctuelles, systèmes raisonnés, et réponses du monde, seul le sujet a quelque chose d'original à poser, à inventer, à produire, selon sa particularité de pensée ou d'organicité.  Il en est de même avec les cliniques, dans leur articulation avec les autres cliniques et le champ social.

 

Ces axes de plaisir et de déplaisir sont d'extrême importance, car ils sont les seuls témoins de ces résonances avec le réel qui permettent l’évolution des systèmes, des logiques, et autorise parfois d’éviter les catastrophes.

 

Cependant, in fine, les systèmes, quels qu'ils soient, sont portés par des sujets, chacun voyant, à travers son effort et son plaisir à être, une part de l'adaptation ou de l'inadaptation du monde à son fonctionnement. Le désir est là, dans cette tension entre systèmes, sujet et monde, entre plaisir et déplaisir. Alors il produit, alors l’évolution des cliniques est possible, au même titre que l’évolution des sujets. On a remarqué que je les mets constamment sur le même plan.

Sans doute la psychose est-elle cette dimension de l'être qui apparaît lorsque cette tension n'a plus de place, ne fait pas trace, ce qui, on en conviendra, peut arriver à tout le monde, puisque cette absence totale de résonance concerne alors autant le sujet que son environnement...



 

Le réel des cliniques

 

La question de la scientificité de la psychanalyse est posée depuis longtemps. Elle est conjointe de celle de ses résultats. Il est curieux de constater, à ce propos, que les résultats de la psychiatrie scientifique, celle qui procède par études en double aveugle, par des comparaisons d'effets de molécules, sont eux-mêmes, on l’a vu, hautement suspects : le bout de réel choisi par ces écoles est parfois tellement étroit que leurs résultats deviennent extrêmement peu valides, même s’ils peuvent malheureusement séduire dans une lecture rapide les praticiens habitué au langage médical ainsi singé.

La survie de ces pratiques tient alors plus à leur succès dans la sphère médicale, dont elles semblent parler le langage, qu'à leur succès sur les patients... Adaptées au milieu médical, elles y font florès, en même temps que de très nombreux patients viennent voir les psychanalystes pour précisément.. éviter d'absorber de telles molécules !

Aussi, curieusement, la psychanalyse qui est si décriée pour son absence de sérieux dans les résultats est-elle malgré tout plébiscitée par les patients, qui y viennent toujours aussi nombreux..

On voit bien là que le réel qui départage les deux pratiques n'est pas de même nature.

 

Il en est ainsi, notons-le, des guérisseurs, dont l'épanouissement ne se dément pas depuis des siècles,  puisque leur niche de réel reste la même depuis toujours également, à savoir la force des mots dans le processus identificatoire, et son influence sur le corps...

 

La différence entre les deux pratiques, celle des guérisseurs et des psychanalystes n'est pas actuellement du côté des résultats, puisque aucune des deux ne s'y penche sérieusement, on l’a vu, faute de pouvoir le faire, ce qui n’est d’ailleurs pas complètement une raison... Elle tient plutôt au champ du réel auquel elles s'adressent : l'une va utiliser l'univers des croyances, l'autre celui des désirs. Et, au final, leur validation tient uniquement de la pratique sociale dans des champs différents, et nullement de la science.

 

Une particularité est à noter pour la psychanalyse, qui pourrait expliquer qu'elle ait plutôt la vie dure, finalement, malgré sa transmission parfois sur le mode de troupeaux des alpages, que j'évoquais plus haut : le réel de son champ, le désir, le sujet, est beaucoup plus large que le symptôme auquel s'adresse les autres disciplines, scientifiques ou guérisseurs... Le sujet est défini par la croisée de deux dimensions hétérologiques : l’auto organisation et l’appareil psychique. En fait, ces deux concepts sont partiellement antagonistes. L'appareil psychique, la logique subjective est le produit de la tentative échouée de l'homme à s'auto-organiser à l'aide de la production d'un style de langage propre et singulier. La logique subjective est cette production faite avec les autres d’un langage personnel, singulier, qui fait de chaque homme l'inventeur, qu'il le sache ou non, de sa propre théorie... C’est la raison pour laquelle il peut exister de clinique psychanalytique, et c’est heureux. N’existe qu’une méthode.  Cette invention singulière est une tentative impossible de sortir de sa schizophrénie, de sa Spaltung, de la division subjective centrale de l'humain, qui fait de chacun un héros sans cesse voué à lui-même et aux autres, effet du signifiant qui le désigne pour lui et les autres... L'objet total est perdu, remplacé par le signifiant, qui ouvre à la division sans fin, introduisant la présence de l’autre au cœur de lui-même.

Cette différence de potentiel crée une énergie, productive d'appareil psychique, que je préfère pour ma part appeler logiques subjectives, particularités soumises elles aussi aux aléas de l'évolution...  

 

Cependant si l'apparition de l'appareil psychique, des logiques subjectives est un progrès considérable, un autre moteur d'évolution dont les productions sont innombrables, son origine même le soumet aussi à un autre effet réversif, comme les nomme Patrick Tort, dans la recherche de la jouissance perdue à l'origine même de sa création, et qui s'identifie dans le corps social comme toutes ces pensées uniques, ces fins de l'histoire, ces promesses électorales ou autres solutions finales boulonnées aux vérités imaginaires, qui toutes ont pour fonction de refermer cet espace.

De ce débat, de son ouverture, la psychanalyse se réclame ouvertement, ce qui paraît pour le moment encore adapté à la demande sociale. Un cabinet de psychanalyse qui fonctionne valide par là même quelque chose de ce qui s'y produit. Il est possible que cela se situe dans ce champ de réel..

 

Le psychiatrie qui, lui, qui fonctionne sur un mode hospitalier, n’a que bien peu de processus de résonance avec le réel des sujets, faute de demande directe. Bien rares sont les patients qui y viennent de leur plein gré, même s'ils existent. Dès lors, ce champ de savoir ne tient que sur le mode du contrôle familial social, médical et politique, les idéologies ne s'appliquant qu’avec bien peu de retour sur le réel subjectif, faute de demande au départ, puisque sa fonction principale est de contenir ce qui n'est plus contenu dans le social... Alors, on voit bien que ses progrès sont liés au contrôle social du symptôme, ce qui est son champ d'application, et que son adaptation se fait par rapport à cela.

En ceci, la psychiatrie reste et restera loin de la psychanalyse, et évoluera pour son propre compte dans le lien politique dont elle ne cesse de se plaindre, mais qui la fonde cependant. Le congrès de Bonneval n’en finira jamais de se répéter... y compris dans la stimulation réciproque que ces deux champs se portent alors l’un à l’autre !

 

Ainsi, le réel de ces diverses théorisations ne se recoupe pas toujours, et leurs destins évoluent alors plus parallèlement que concurentiellement lorsque leur champ d'expérience sont à ce point différents... De fait, on constate souvent que psychanalyse et psychiatrie, si elles se côtoient amicalement, ne se comprennent pas vraiment, tant leur réel est loin l'un de l'autre.

 

On arrive alors à un point central, qui est que la comparaison n'a alors pas de sens, ce qui laisse supposer que la pratique psychanalytique dans le champ psychiatrique est littéralement impossible, comme l'inverse d'ailleurs. Un tel constat est peut-être plus fécond que l'inverse, ce qui explique peut-être la particulière difficulté de la psychothérapie institutionnelle lorsqu'elle tente ce mélange, et rend compte de son peu de succès de transmission dans la réalité. Le moins qu'on puisse dire est que ce n'est pas une théorie qui fasse florès sur le plan de l'évolution médicale, en dépit de son importance théorique centrale et de son efficacité clinique parfois spectaculaire.

 

Dans leurs quelques confrontations, toutes ces théories cliniques exposent parfois leurs désarrois face à la réalité de leur fonctionnement. Le risque est alors de dire que c'est la faute des autres ! Il est clair que le tigre aux dents de sabres, lorsqu'il n'arrive plus à se saisir de ses proies à cause de ses trop immenses canines, faites pour les herbivores géants de la savane, lorsque un changement climatique en réduit le champ, et donc aussi la taille des proies, il est clair donc qu'il va accuser le manque de mégacéros et autres. Il ne va pas penser qu'il doit disparaître.... C'est tout de même le grand avantage d'une théorie que de constater que celui qui s'en sert peut en changer sans disparaître lui-même. Sauf sans doute s'il s'y colle, et accuse alors le reste du monde sans se remettre en question.

 

Faire le tour d'une théorie, constater son inadaptation au réel, en changer, voilà un autre moteur d'évolution du monde des idées, moteur qui fera défaut si on accuse le monde de ne pas obéir à sa théorie : nombreux sont ces thérapeutes qui, devant un échec thérapeutique, individuel ou institutionnel, vont, comme ce brave tigre, se plaindre que les patients ne sont plus ce qu'ils étaient, que la savane a disparu, ou les institutions sociales et politiques... faute de s'adapter.

L'être humain a la possibilité de changer de théorie, contrairement au mammifère précédemment cité, bien que chez certains, modifier sa pensée apparaisse aussi difficile que de s’arracher les dents !!!

Ainsi, c’est strictement la même inertie au changement qui existe chez les théoriciens de la psychanalyse, de la psychiatrie et autres psychothérapies que chez leur patients...  On retrouve là la symétrie évoquée au départ de ce travail. En effet, favoriser une changement psychique chez un patient, c'est aussi lui proposer de changer de théorie et d’identité. Mais c’est alors aussi le réel qui change...

C’est ainsi que le lien entre la neurogénèse, le soin et la demande politique, qui forme un champ du réel fort actif actuellement, faisant même vérité pour certains, ne pourra avoir qu’une évolution catastrophique, pour les  patients, les soignants ou la société, s’il n’entre pas dans le débat, comme celui qui nous occupe aujourd’hui, comme il a occupé Bonneval hier. Ce débat est alors le lieu où les réels se rencontrent, et peuvent avoir une petite chance d’avancer, et d’évoluer.



 

Retour et conclusion sur technique et désir.

 

L'évaluation est un moteur de l'évolution, selon des lois dont on a vu les limites à propos de l'exemple de la physique ou de la psychiatrie. Aussi la question de sa présence dans le champ des psychothérapies et de la psychanalyse se pose-t-elle. En réalité, une césure extrêmement importante existe pour cette question de l'évaluation : elle peut être pour soi ou pour les autres!

Ainsi, toute évaluation externe va-t-elle dériver inévitablement vers l'évaluation du contrôle social, de la normalisation du symptôme, et amènera à sélectionner des dispositifs dont le résultat ne sera qu'une rigidification sociale supplémentaire, probablement productrice elle-même de quelques symptômes.

L'évaluation peut aussi porter sur la validation d'une théorie, selon le modèle de la physique, avec là encore la question crucial du choix de la question qui fera sélection... Pratiquement toujours, cette question concerne le symptôme, la sélection se faisant alors inévitablement sur les théories les plus dures sur ce symptôme, donc probablement les plus dangereuses pour l'humain et son désir, son inventivité.

Toute la question de l'évaluation administrative des institutions de soin montre hélas de façon caricaturale cette dérive, ce qui est évalué étant d'abord et avant tout l'application du contrôle social, c'est à dire des théories administratives et neurobiologiques. Lesquelles, il faut aussi le noter, ne sont en rien évaluées elles-mêmes, dans ce qui est demandé et qui est que le particulier colle au modèle proposé.

C'est le problème de toute expérimentation en science humaine, qui, par la réduction du réel qu'elle propose, puis la généralisation qu'elle produit, peut induire une catastrophe liée aux effets imprévus des projections à l’œuvre.

 

Sans doute, le bilan reste largement positif de ce mécanisme de l'épreuve expérimentale, de la modélisation, donc de la réduction du réel, dans le domaine des sciences physiques.  Il est beaucoup plus discutable, difficile et mitigé dans le domaine des sciences humaines, où on a beaucoup plus de mal à repérer  l'avancée progressive d'un quelconque « progrès », alors qu’on observe par contre très nettement le contrôle social gagner du terrain dramatiquement. Même si, on l’a vu, mieux vaut ne pas fermer complètement la porte à la réflexion sur les retours réels de nos cliniques, si on veut éviter cette autre biais dramatique qu’est la croyance en nos théories, envers et contre tout...

 

Heureusement, il est une autre évaluation, d'une toute autre nature, et qui rejoint le train tranquille de l'évolution, sans le moindre moteur, sans accélération ni généralisation, et travaille le monde à une toute autre profondeur. C'est l'évaluation pour soi, et non pour les autres...

Elle touche toutes les sphères de l'objet des sciences sociales, pour autant que cet objet manifeste une grande liberté pour tout ce qui va tenter de l'évaluer de l'extérieur ! Que ce soit en économie, en sociologie, en politique, ou dans tout le domaine du soin et de la santé...

Ses résultats sont aussi solides qu'imprévisibles, aussi bouleversants que désespérants.

En fait, il est alors difficile de dénommer autrement que par le plaisir du travail cette évolution dont je parle.. C’est ainsi qu’en pratique Balint, où se travaille la question que pose la psychanalyse dans le champ de la médecine, le retour d’expérience qui m’en a été fait est, simplement, un plaisir de travail retrouvé... pour soi-même. C’est une évaluation, mais qui ne concerne que chacun, et non pas le voisin !

 

Le plaisir a une définition thermodynamique : il est le niveau d'énergie minimum qu'un système trouve lorsqu'il est à l'équilibre. Ceci rejoint la définition freudienne. Le modèle tension d'énergie décharge n'a pas de raison particulière d'être remis en cause.  Sauf que jusqu'à présent, sa définition est trop partielle, sans doute dans les suites de Freud, qui en faisait d'abord et avant tout une affaire sexuelle.

Or, c'est l'ensemble du corps, cerveau compris mais pas seulement, sexualité comprise, mais pas seulement, qui forme le système en recherche d'équilibre.

Encore plus, c'est ce corps et les mots dans lesquels il est pris, compris, qui participent aussi de cet ensemble, ainsi que les structures sociales et familiales qui le dénomment, l'accepte, le rejette, le prennent comme il est, ou tendent à le modifier.

C'est là que tout se complique, car les corps sociaux, familiaux, langagiers, dès lors qu'ils font systèmes, évoluent pour leur propre comptes, et ont aussi de la sorte leur propre plaisir de fonctionnement, synchrone ou non avec les corps singuliers qui y sont pris. Les lois énergétiques des uns ne s'appliquent pas aux autres nécessairement...

 

On rejoint alors là les théories actuelles de la physique, dans sa vaine recherche de théorie unique, qui, soit dit en passant, n'aurait pas d'évolution possible, de ce fait d'être unique...

En réalité, chaque théorie, chaque corps, chaque famille, chaque organisme social évolue dans son propre microcosme, qui est sa part limitée de réel. Le lien avec les autres réels est alors plus ou moins articulé, compréhensible, les lois d'un univers ne s'appliquent pas nécessairement dans un autre.

Cet univers est à la fois articulé, et désarticulé, selon les rencontres et les moments. Ceci crée alors un ensemble de résonances et de dissonances, les résonances pouvant s'appeler plaisir, les dissonances déplaisir. On disposerait alors, à notre modeste échelle, d'une théorie des cordes à disposition des sciences humaines, non manipulable, comme l'est la science, puisque la manipulation est le corollaire de l'expérience...

L'évolution des théories et des cliniques se ferait alors aussi en simple raison de leur résonance réelle, en dehors du champ du moteur d’évolution de leur expérimentation scientifique, et au simple regard du plaisir que les sujets, les groupes, y trouvent, ou non, ce qui amène à leurs sélections naturelles. Que la médecine parcellisant et réduisant le corps à quelques débats anatomiques et moléculaires se voit opposée dans la pratique sociale le corps des guérisseurs et autres rebouteux, voir les ostéopathes et psychanalystes dans une écoute plus respectueuse de la personne et de ses désirs, voilà une évaluation des uns et des autres qui se fait en profondeur et en réalité, hors du champ réduit de l'expérience scientifique.

 

Ainsi, la découverte de ce travail est-elle qu'il n'y a pas un réel, mais des réels, jusqu'à aller à l'idée que chacun a le sien, idée aussi valable en physique qu'en science humaine.

Ce qui nous permet alors de nous parler, de communiquer, d'avancer, est alors à mettre au compte des résonances et dissonances que ces systèmes créent par leurs multiples interférences. Elles vont régler, à travers leur traduction subjective en plaisir ou déplaisir, le chemin de l'évolution de chacun et de chacune des cliniques.

 

Darwin a simplement oublié de noter le plaisir à évoluer et le déplaisir à disparaître, ce qui devient une sorte de donnée consciente et inconsciente de l'évolution, propre à l'homme, et qui différencie effectivement son évolution, comme le note Patrick Tort, puisque la conscience de ce mécanisme crée alors  des objets particuliers, qui vont exister à leur tour dans le réel de l'homme. Ces théories sociales, politiques, philosophiques, psychanalytiques, non soumises à l'expériences, si elles vont donc moins vite que la science, n'en sont pas moins soumises au plaisir ou au déplaisir des uns et des autres à les côtoyer, ce qui en gère l'avenir. Soumises elles aussi, comme tout le monde si j'ose dire, à l'évolution des choses, aux changements sociologiques, techniques, politiques, ces sciences humaines n'ont que la souplesse de leur virtualité pour espérer avancer et s'adapter.

 

C'est là que le bât blesse, et que nous rejoignons enfin notre sujet de l'hétérologie des cliniques humaines...

La grande force de la virtualité est sa capacité de mobilité, sa grande faiblesse tient à ce que les humains qui l'inventent et l'utilisent la prennent souvent pour du réel.

Aussi, a-t-on compris de ce qui précède qu'il existe un public pour l'ostéopathie, un autre pour les rebouteux, pour les médecins universitaires, les généralistes, les psychiatres hospitaliers, libéraux, les psychanalystes, etc.. Autant de réel que de champs théoriques et de pratiques individualisées.

On a saisi aussi en quoi il est totalement vain de supposer pouvoir juger, évaluer un de ces domaines à partir d'un autre, tant les lois des uns ne peuvent que très partiellement s'appliquer aux autres.

Il faut aussi saisir que les relations de ces domaines les uns avec les autres n'est possible qu'à ce que chacun se souvienne de la virtualité fondamentale de ses concepts. C'est alors que l'hétérologie clinique trouvera une inventivité stimulante, qu'elle permettra le remaniement plutôt que la guerre des tranchées.

Il est des moments rares et féconds dans l'histoire des idées, des congrès mémorables où, tout à coup, on se parle de nos différences irréductibles... On l’a vu, le congrès de Bonneval, dans notre champ, fut un moment de cette nature. L'évolution de nos idées s'en trouve alors stimulée, Lacan et Henri Ey se mettant chacun au travail, différemment à partir de là.

 

Pour cela, encore faut-il que ce rapide moteur d'évolution qu'est la virtualité, adossée à la profonde et lente sélection de la résonance sociale à ses effets, puisse ne pas buter sur l'obstacle, bien naturel, du désir d'existence. Or, qu'est écouter l'autre, si ce n'est disparaître soi-même ?

Dès lors, prendre les mots pour les choses, s'identifier à ses théories par nécessité narcissique, c'est alors faire comme le mégacéros qui ne peut laisser tomber ses bois dans un environnement devenu touffu : il souffre, devient certainement un moment méchant, et disparaît...

 

Pour nous, prendre pour des réalités universelles pour les autres ce qui n'est que le témoin de notre réel singulier, voilà l'obstacle principal au dialogue des théories, et donc à leur évolution...

Si le psychiatre fait de la schizophrénie une objet réel pour les autres, si l'analyste pose sa théorie des pulsions comme devant être vraie pour tous, si l'ostéopathe veut imposer son remaniement énergétique comme certain pour tout le monde,  alors, nul dialogue, nulle invention, nulle ouverture possible.

Cela est facile à dire, ainsi, mais dans la réalité individuelle et sociale, beaucoup de ces présupposés théoriques sont en fait des mythes d'appartenance, beaucoup de positions thérapeutiques sont des nécessités narcissiques, beaucoup de ces prises de positions sont aussi des bouleversement de la hiérarchie du troupeau, tout simplement du fait de la nature humaine...

On voit alors que le désir politique universel, la théorie unique, la philosophie de vie qui s'imposerait pour le bonheur de tous, voire l'exception altruiste que voit comme dérogation Patrick Tort quand aux règles de l'évolution, tout ceci n'est que soumis à d'autres règles, particulières, celle de l'évolution des systèmes de représentation de l'humain. Cela reste changeant et variable selon les époques et les circonstances, avec les accélérations fulgurantes liées à la virtualité, et les freins parfois dramatiques qui sont conséquences de l'identification des personnes à leur théorie et des divers effets de groupe.

 

La notion d'hétérologie, que j’ai introduite il y a 25 ans dans le champ de la psychanalyse, au sein de l’écoute bienveillante de l’Invention Freudienne gérée alors par Marc Thiberge, Marc Lebailly et Serge Vallon, au moins, permet de poser un réel multiple, de supposer des virtualités plurielles, autorisant une circulation, un mouvement plutôt qu'une identification fixée, et laissant espérer tant une adaptation possible à la clinique incroyablement changeante de nos patients, que notre propre circulation dans le monde des idées et des théories. Cette idée d’hétérologie est en effet fondatrice de la place première d’un réseau, non pas comme un réseau centralisé, mais comme un espace de circulation, de découverte, d’invention. Reste qu’elle est elle-même tout sauf une vérité, et la voie de la réfutation reste heureusement ouverte et souhaitable à son propos également…

 

Peut-être cependant de ce point de vue vaut-il mieux être par exemple à la fois médecin et analyste, psychiatre et philosophe, ostéopathe et entraîneur de tennis, etc...

Les harmonies et dissonances conscientes entre ces champs variés apprennent véritablement à ouvrir la pensée, chaque vérité s’opposant à l’autre, et cessant alors de l’être...

 

Il faudrait alors poser que la psychanalyse est un dispositif singulier accélérant la découverte des cliniques, ce qui serait la raison centrale pour laquelle elle n’en serait pas une elle-même...

Si le symptôme, en effet, appartient sans doute à une clinique, un système, il n’est pas certain que le désir, enjeu de la psychanalyse, lui, s’aperçoive ainsi. Qu’il soit sans objet impliquerait alors qu’il soit sans clinique !

Le dispositif singulier de la psychanalyse serait alors lui-même un moteur d’évolution !

 

Le dernier mot revient alors à la résonance, à travers sa science qui est la musique, le précurseur de la théorie des cordes étant, si je puis dire, Platon, que je citerais alors pour finir :

La musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à la pensée. Elle est une loi morale.

 

Alors, le visage et la musique de l’autre ne restent-ils pas, dans l’expression de leur désir, avec la complexité infinie du monde lui-même, les seules transcendances qui restent faire espoir dans notre modernité technique ?

 

Il faudrait alors poser que la technique de la psychanalyse, in finé, n’en est pas une…



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