Phylogenèse du plaisir




De la molécule complexe primitive à l'ARN premier, élément précurseur de l'ADN, se produisent des phénomènes d'autocatalyse où apparaissent dès l'origine des échanges d'énergie biochimiques, dont l'effectuation utilise des éléments précis présent dans le milieu. Ces rencontres structurantes entrent dans la définition arbitraire donnée plus haut du plaisir, puisqu’elles ne sont pas dissociables des échanges énergétiques avec l’environnement, voire en sont les conséquences directes si on suit les hypothèses thermodynamiques de Jeremy England, comme nous l’avons vu. Sa découverte est d’importance, car elle permet de relier thermodynamique et biologie, laissant beaucoup plus à distance les explications précédentes, qu’elles soient vitalistes, théologiques, donc créationnistes, hasardeuse, donc hors sens, selon les thèses de Jacob et Monod, et même locales, liées à notre unique terre, quasi miraculeuses, c'est-à-dire en fait anthropocentrées, enfin venant de l’espace, selon une théorie assez séduisante liée aux structures moléculaires particulières qu’on trouve sur les météorites. Ceux-ci en effet représentent un poids considérable d’apport pour la terre, qui se compte en milliards de tonnes ! Il faut cependant noter, pour cette dernière hypothèse, qu’elle reste compatible avec la théorie qui nous intéresse ici, puisque les conditions thermodynamiques sont partout présentes dans l’univers connu. Aucune raison alors que la terre soit une exception dans le cosmos si le vivant est une des lois de l’univers, ce qui est soutenu par England.

Les progrès sur l'émergence de la vie nécessitèrent dans un premier temps l'abandon de l'ancienne théorie de la génération spontanée.
En 1718, Louis Joblot démontre expérimentalement que les micro-organismes résultent d'une contamination par l'air ambiant. Il ne réussit pas à convaincre les naturalistes, qui considéraient le monde des micro-organismes comme le bastion le plus significatif de la génération spontanée. Même Buffon, au milieu du XVIIIe siècle, pense que la nature est pleine de germes de vie capables de s'éparpiller lors du pourrissement puis de s'unir pour produire des microbes. John Needham, l'ami gallois de Buffon, chauffe différentes substances organiques dans une fiole hermétiquement close pour les stériliser. Après traitement, toutes les solutions foisonnent de microbes. L'abbé italien Lazzaro Spallanzani reprend les expériences de Needham en portant les solutions à des températures plus élevées : il détruit les micro-organismes. Une vive polémique s'engage alors sur l'effet de la température. Spallanzani n'arrivera cependant pas à faire accepter l'interprétation scientifique. Une fois encore, la croyance très ancienne en une force vitale l'emporte sur la démonstration expérimentale rigoureuse.

Aussi, la question de l'origine de la vie est-elle à situer dans le contexte historique. A la fois au niveau de l'hypothèse vitaliste, religieuse et scientifique. Pour cette dernière, l'étude précise de la biochimie de la genèse du vivant ne démarre, en fait, qu'à partir du moment où l'hypothèse vitaliste est mise à mal par Pasteur. Notons que cette découverte majeure ne survient que 30 ans avant que Freud n'invente la pulsion de vie… Cette théorie des pulsions, dans une culture et une époque où le vitalisme était encore fort ancré, n'a jamais été appuyée dans le corpus de la psychanalyse par un argumentaire convainquant !
Il semble que la piste de l'origine du vivant suivie depuis par la biochimie permette en fait de s'en passer !
En effet, les phénomènes d'autocatalyse que nous allons maintenant étudier explorent une toute autre piste : ils sont l'application directe des hypothèses thermodynamiques vues précédemment à cet autre domaine… L'étude du plaisir comme signe de l'effet réciproque des flux énergétiques et des structures permet de mieux comprendre le vivant que ces concepts de pulsion, héritées du vitalisme, et nous en verrons les implications pour notre domaine,  comme nous l'avons vu avec la thermodynamique. Il faudra pour finir relier l'autocatalyse avec les concepts de niveaux d'intégration et d'émergence étudiés par Patrick Tort. Nous verrons cela dans le chapitre qui suivra sur la symbolique du plaisir.

Les fondamentaux du vivant


L'erreur

Nous allons aller un peu vite sur ce domaine proprement moléculaire, qui ne pose plus de problème majeur concernant sa formation. C’est que les propriétés catalytiques et autocatalytiques de certaines de ces molécules impliquent que dans certaines conditions de milieu elles puissent se répliquer et évoluer grâce à de légères erreurs lors de ces autocatalyses. Voilà qui se différencie largement des réplications de cristaux par exemple, qui n’évoluent pas avec ces erreurs… Alors que ces dernières vont permettre une adaptation, par sélection, aux changements de milieu.
Notons au passage que le statut de l’erreur, dans l’ordre de l’évolution du vivant, n’est pas du tout connoté négativement, comme souvent. Il est au contraire un des éléments fondamentaux qui permet la surprise, la nouveauté et in fine l’adaptation. Nous ne parlons pas ici de l’erreur logique, de l’incohérence, mais d’une anomalie par rapport à une norme, un contexte, voire au niveau symbolique la doxa, l’opinion dominante, sociale ou familiale. Nous verrons dans le chapitre sur le plaisir et le symbolique l’importance de cette notion d’erreur, et comment, à ce niveau aussi, elle autorise une adaptation et une modification sociale. Pour en dévoiler simplement un plan ici, pensons au destin si singulier de Perceval le fou, qui, partant d’un trajet situé comme anormal, totalement fou, erreur absolue en face de l’idée de l’humanité de l’époque, parvient, avec d'autres bien sur, par son effort d’écriture, puis par l’interprétation qu’en fit Gregory Bateson, à modifier considérablement l’idée de cette folie et introduisit à sa fonction individuelle sociale de changement, de contestation d’un ordre trop rigide.
En face de cette erreur qui autorise le changement, la rigidité du cristal fait penser à ces systèmes figés et immobiles de pensée, individuels ou sociaux, qui scintillent sous d’apparents effets de vérité, mais se cassent ou détruisent autour d’eux au lieu de s’adapter.

Ainsi, la notion d'erreur est dès l'origine une des caractéristiques les plus remarquables du vivant.

Quel est le rapport avec notre sujet ? Il est en fait considérable, car il situe l'erreur comme une des clés du changement, de l’adaptation, comme un élément central de l’adéquation entre ce que propose le milieu et la structure de la vie, dès la molécule. C’est donc le plaisir d’être de ce vivant, si on garde cette définition de départ qu’il s’agit qu'il se maintienne et se reproduise à travers les flux changeants d’énergie qui l’environne, qui est en jeu dès ce moment. Alors qu’un cristal, au contraire, s’il est le fruit d’un moment chimique particulier, obéissant certes lui aussi au principe d’England, n’évolue cependant pas, à notre échelle de temps, trop pris qu’il est dans une répétition de structure n’autorisant aucune erreur. Le cristal ne connaît pas le plaisir de l'erreur. Pas plus que celui qui est trop pris dans un trait paranoïaque, qui vit dans sa crainte, voire est persécuté par elle, ne pouvant ainsi que rester douloureusement le même dans un monde changeant sans cesse.
Ainsi, le monde de l'entreprise, confronté aux changements rapides de notre époque, a-t-il développé de facto une culture assez nouvelle de l'erreur, de façon à,  comme nos petites molécules et bactéries, s'adapter au mieux aux modifications environnementales…



 


Encourager l’expression des doutes sur la capacité à atteindre le résultat
Il peut arriver que des salariés n’osent pas exprimer leurs doutes ou leurs craintes de commettre une erreur par peur d’être mal perçus ou sanctionnés. Autoriser l’expression des appréhensions et des désaccords réduit de manière significative les risques d’erreur. C’est pourquoi Vineet Nayar, alors Pdg de HCL Technologies, l’une des multinationales indiennes de services IT qui connaît la croissance la plus rapide et la plus forte, a encouragé la « liberté d’expression » sur toute sorte de sujets en développement un forum intitulé « You & I ».
Le principe est simple : les salariés sont invités à poser toutes sortes de question et l’encadrement à y répondre, même (et surtout) s’il ne connaissent pas la réponse.
Au début de sa mise en place, le forum a été inondé de critiques et de plaintes, de discours et d’imprécations visant à montrer que l’entreprise était dans l’erreur. Les commentaires négatifs semblaient intarissables selon Vineet Nayar, mais force fut de constater que la plupart du temps ce qui était dit était vrai. Alors qu’il commençait à remettre sérieusement en question cette démarche, ce Pdg a confié sa frustration à un groupe d’employés. Contre toute attente, les salariés lui ont répondu que « c’était le changement le plus important chez HCLT depuis des années. Maintenant, nous avons une équipe de dirigeants qui est prête à reconnaître que tout n’est pas rose et qui ne prétend pas tout connaître ». Au-delà de la confiance qu’a induit ce dispositif, la possibilité d’exprimer les craintes a permis de poser des actions qui ont limité de manière significative les risques d’erreurs.
Cet exemple de pratique managériale innovante démontre à quel point la liberté d’expression est un premier levier de réduction du risque d’erreur qui, peut ailleurs s’avère d’une grande simplicité et n’est pas très onéreux . Pouvoir parler librement de ses doutes, de ses craintes et de ses insatisfactions est un redoutable levier de dynamisation positive et constructive pour l’entreprise.
 
– Initier des échanges collectifs autour des notions d’erreurs et d’échecs
Aux chartes, certaines entreprises préfèrent initier des débats ouverts sur les erreurs et les échecs, soit dans le cadre de séminaires, d’ateliers soit en concevant des mini modules de formation. Cette mesure « préventive » a pour but de dédramatiser le sujet et surtout d’échanger des perceptions et des bonnes pratiques entre collègue. Par exemple, la société allemande Heiligenfeld de 700 salariés, qui gère 4 cliniques de soins psychiatriques, réunit tous les mardis matin environ la moitié de ses collaborateurs (l’autre moitié s’occupe des patients) pendant une heure environ sur des sujets divers et variés, dont le rapport à l’erreur et à l’échec. Après un rapide exposé en plénière qui présente certaines manières de gérer les erreurs de manière constructive, les participants sont répartis en groupes de 6 à 10 personnes et sont invités à réfléchir sur le sujet. Comment vivent-ils et réagissent-ils face aux erreurs, individuellement, collectivement, au travail mais aussi dans leur vie privée. Chaque groupe élit un facilitateur qui permet de créer les conditions d’un libre échange. Ces échanges permettent de se livrer mais aussi de réfléchir sur soi. A la fin des débats, un micro passe dans la salle et ceux qui le souhaitent peuvent témoigner de ce qui s’est dit au sein de leur groupe. Il n’y a pas de livrable, pas de compte rendu. Il s’agit davantage de donner un point de vue, une expérience, un ressenti et chacun repart de cette réunion avec ce qu’il veut.
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4 – Apprendre des erreurs (valorisation a posteriori)
La seule utilité, finalement, de l’erreur, est l’apprentissage. Il peut être individuel (la personne apprend par elle-même), partagé soit avec un tiers ou avec un groupe de personnes. Nous vous avons sélectionné quelques pratiques managériales innovantes en la matière.
 
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– Intégrer la valorisation de l’erreur dans l’entretien d’évaluation annuel
Jean Prevost, DRH d’Axa Banque, a même instauré un moment d’échange autour des erreurs vécues dans le cadre de l’entretien annuel d’évaluation. Ce partage, qui se veut avant tout transparent et constructif, a pour objectif de parler de ses erreurs sous un angle positif. Selon lui, c’est avant tout « une occasion d’insuffler la culture du test & learne dans l’entreprise et de montrer que l’erreur peut être créatrice de valeurs ».
 
– Organiser des temps de partage collectif autour des erreurs
En général, les erreurs sont traitées par les experts du domaine concerné et gardées confidentielles par ces mêmes experts, de sorte que cela reste « en famille ». Il serait malvenu que vous alliez voir un collègue concerné par une erreur que vous avez observé pour lui en faire part, alors que cela ne s’est pas produit sous votre responsabilité ou dans votre « pré carré ».
Dans notre culture, évoquer une erreur commise par autrui s’appelle tout simplement de la délation. Et, faire de la délation, c’est faire acte de trahison. Cela suscite généralement des luttes de pouvoir et des tensions. Nous pensons qu’une erreur se doit d’être parfois révélée et mise en commun pour que tous les collaborateurs puissent bénéficier de cette expérience et surtout connaitre la solution qui résulte de l’analyse de l’erreur.
Par exemple, les échecs et les erreurs peuvent également faire l’objet d’un débat collectif. Pour soutenir sa valeur « Echoue, apprends, réussis » Blablacar organise des réunions de feed-back 1 fois tous les 2 mois sur les échecs rencontrés afin d’en tirer les leçons de manière collective.
Les équipes de l’entreprise Buurtzorg, société hollandaise de 7.000 salariés, spécialisée dans les soins à domicile, ont la responsabilité de déclarer leurs erreurs et de trouver ensemble des solutions préventives. Cette entreprise ayant adopté un mode de fonctionnement a-hiérarchique, les équipes ne peuvent pas demander un arbitrage à un manager. Elles peuvent cependant demander aux « coachs régionaux » (sorte de directeur de région qui n’a pas de pouvoir de décision mais un rôle d’accompagnement des équipes) de les aider à se mettre d’accord sur une décision soit en les questionnant, soit en leur suggérant des solutions, soit en portant à leur connaissance des pratiques adoptées par d’autres équipes dans des situations similaires, ce qui renforce l’idée de la nécessité de mettre à disposition du collectif les erreurs vécues et les solutions trouvées.
 
– Ouvrir la recherche de solutions suite aux erreurs au plus grand nombre
Chez FAVI, entreprise française de 500 salariés, qui produit principalement des fourchettes de boites de vitesse automobiles, la recherche de solutions suite à des erreurs, dans la mesure où il n’existe ni direction de la qualité, ni direction de l’organisation, ni de bureau et méthode, ni de direction de l’audit, etc., etc., est traitée par la rédaction du problème dans un journal consultable par tous, à tout moment. Tout le monde peut se proposer de travailler sur le sujet, sans exception. Il lui suffit d’inscrire ses initiales en face de la question. Il y a en général toujours 2 ou 3 personnes pour s’unir et trouver une solution. Et si personne ne se propose, FAVI considère que ce n’était pas vraiment une erreur. Dans le cas contraire, il y a de fortes probabilités que l’erreur sera de nouveau commise et donnera lieu à une nouvelle sollicitation pour la recherche de solution.
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– Encourager la direction à montrer l’exemple en matière de déclaration de ses erreurs
Si les entreprises s’engagent dans des démarches de valorisation de l’erreur, elles concernent majoritairement les collaborateurs, rarement les dirigeants, généralement par crainte de perdre en légitimité et en crédibilité.
Restreindre la déclaration de l’erreur aux seuls salariés est, en soi, une erreur… de leadership. Pour quelle (bonne) raison les dirigeants ne seraient pas concernés par l’erreur ? Ne seraient-ils pas humains, donc faillibles ? Quelle image enverrait un dirigeant s’il déclarait une erreur ? Perdrait-il en influence ou gagnerait-il en charisme ? De nombreuses études démontrent qu’une personne qui reconnaît ses erreurs, quel que soit son statut, renforce son assertivité. C’est certainement ce que s’est dit Geoffroy de Becdelièvre, Pdg de Marco Vasco, spécialiste du voyage sur mesure de 200 salariés qui s’est vu attribué, lors de sa cérémonie annuelle, le « prix de l’échec », après avoir raté sa tentative d’implantation aux Etats-Unis.
Si avouer une erreur stratégique n’est pas chose facile pour un dirigeant, faire son mea culpa sur son style de management l’est encore moins, car cela touche, non pas aux capacités, mais à l’identité. Il a fallut une sacrée dose de courage et d’humilité à Cesar De Vicente, Directeur Général Espagne de Kiabi, pour déclarer publiquement devant 200 collaborateurs, lors d’une convention « Je me suis trompé, vous avez le droit de prendre vos propres décisions ». C’est suite à un séminaire stratégique avec son comité de direction que Cesar De Vicente a pris conscience que le mode de management qu’il impulsait, très paternaliste, ôtait toute liberté d’initiative à ses collaborateurs et ne permettait pas à l’entreprise de faire preuve d’agilité et d’innovation, conditions indispensables pour faire face à la crise qui a frappé l’Espagne en 2011. La principale vertu d’une crise est qu’elle vous oblige à vous remettre en question. C’est pourquoi, après avoir pris conscience des limites des modes de gouvernance traditionnels, ce Directeur Général a décidé de s’émanciper d’un mode de pensée trop hiérarchique et de miser sur les talents de ses équipes par le biais d’une démarche intitulée « People First ». Ce n’est pas le seul dirigeant à déclarer vouloir miser sur l’intelligence collective mais c’est l’un des rares à avoir compris qu’il fallait déclarer son erreur pour que les personnes y croient vraiment et deviennent acteurs du projet d’entreprise. Selon lui, ce mea culpa a été l’élément déclencheur d’une nouvelle dynamique. Son dernier 360° a mis en évidence que les personnes avaient davantage confiance en lui et les résultats de Kiabi parlent d’eux-mêmes. Cette libération est très certainement l’une des raisons pour lesquelles Kiabi a obtenu la 5ème place du classement Great Place To Work en Espagne en 2015.
 
– Fêter ses échecs
Cela peut paraître surprenant, mais reconnaître publiquement un échec cuisant et le fêter collectivement est une bonne manière de dédramatiser et de « tourner la page ». C’est dans cet état d’esprit que l’entreprise Intuit, éditeur de logiciels financiers Californien d’environ 2.000 salariés, a instauré la « fête de la défaite » lorsqu’elle se « plante » sur un gros projet.
Plutôt que « d’étouffer l’affaire », elle organise au sein de son siège social de Moutain View une cérémonie conviviale et festive où les membres des business units concernées peuvent prendre la parole, partager entre eux sur ce qui s’est passé et surtout apprendre de leurs échecs.

 
 


 
Le parallèle avec nos molécules biologiques primordiales et nos bactéries s'arrêtant probablement au niveau de ce sens de la fête,  il est temps d'avancer… Encore que : une espèce de calmar australien, dont nous reparlerons, héberge sur son ventre des bactéries particulières, qui, lorsqu'elles sont en nombre suffisant, produisent une protéine lumineuse, permettant à l'animal de passer inaperçu vis à vis de la surface de l'eau, son ombre étant ainsi supprimée. Qu'est que la fête, si ce n'est la mise en place de résonances collectives dans des circonstances particulières, au profit des individus et du groupe... Alors, de ce point de vue, nos bactéries aussi font la fête !

La dernière réflexion sur cette question de la réactivité face à l'erreur, et sa place dans le vivant, se situe alors au niveau du symptôme, tel qu'il est vu par la psychanalyse.
On peut en effet penser que le statut de l'erreur dans les mutations génétiques, qui sont des erreurs par rapport à une organisation chromosomique référentielle, est différents des erreurs décrites ci-dessus dans les organisations d'entreprise, dans les groupes humains, y compris familiaux, qui sont des erreurs moins hasardeuse que les mutations, car souvent produites par ces systèmes eux-même. Ce n'est pas tout à fait certain, et beaucoup d'erreurs vont être inutiles, voire néfastes à l'institution où elles se produisent. Tout comme les mutations liées au hasard. Seules quelques unes d'entre elles vont donner lieu, au travers de la crise qu'elles produisent, à une meilleure adaptation de l'entreprise.
Les symptômes, dans l'ensemble, vont être très proches de ce statut de l'erreur évolutive. Il vaut mieux cependant, comme dans les autres domaines cités, garder à l'esprit le caractère malgré tout hétérogène de ces champs. Il est des symptômes qui n'ont de rapport avec rien de précis, si ce n'est un désordre lié au simple hasard de la vie. Par exemple tous les troubles psychiques liés à des accidents de développement, trisomies et autres, à des maladies organiques, à des effets secondaires de divers traitement. Ces symptôme là, qui arrivent parfois en psychanalyse ne pourront donner lieu à un quelconque développement, si ce n'est des interprétations purement projectives, avec les conséquences délétères qui suivent une erreur de diagnostic et un mauvais traitement !
Les autres symptômes, considérés comme des erreurs par l'entourage familial ou social, le plus souvent, ont donc un statut fort différent des erreurs liées au hasard des mutations. Ce sont en effet des erreurs complexes, qui dévoilent à l'examen un sens, une structure consciente et inconsciente, en rapport avec le système dans lequel elles se sont développées. Ce sont des effets récursifs de systèmes sociaux et familiaux qui montrent ainsi leur limite de fonctionnement.
L'effet de la prise en compte de ces erreurs aura alors une influence sur l'ensemble du système où elles sont nées. On a reconnu là la pensée systémique, mais aussi psychanalytique, dans la mesure où le refoulement lui aussi signe une possibilité complexe de compréhension complexe et interactive d'un symptôme apparement sans sens en première lecture.
Ainsi l'évolution a-t-elle inventé un autre type d'erreur, le symptôme, directement liée au fonctionnement complexe des humains, qui sont ces régulations récursives fort utiles au développement des sujets et de la société en général. Quel analyste n'a pas constaté l'évolution dans bien des domaines d'un patient, grâce à son symptôme, et que celui-ci ait ou non disparu en fin d'analyse ? De la même façon, quel systémicien n'a pas assisté à un profond changement d'un ensemble familial, grâce au symptôme d'un des membres de cette famille ?
Dans le symptôme, l'erreur prend tout son sens profond d'avancée évolutive, de signal à décrypter d'une complexité délétère de l'ensemble social qui lui a donné naissance, au point que bien des sociétés lui donnent un sens sacré. Le chaman est souvent celui qu'un symptôme de folie a effleuré, l'autorisant alors à soigner, c'est à dire à réorganiser partiellement la société à laquelle il appartient. C'est dans le symptôme qu'apparaît le plus nettement le statut évolutif de l'erreur, ici complètement intégrée dans la complexité de l'univers signifiant, balisant à travers la césure entre l'inconscient et le conscient des points de repères permettant de remanier au besoin l'un et l'autre.
Il faut noter le recul, de ce point de vue, que représente la tentative de la psychiatrie de relier le symptôme psychique à une défectologie, qu'elle soit chromosomique ou anatomique, congénitale. Ce faisant, et malgré l'échec constant de ces tentatives, elle défend une rigidité non évolutive de la société et de la famille, qui ne peut alors que maintenir ce qu'elle produit elle-même, dans une répétition fort couteuse pour tout le monde. C'est que l'erreur, le symptôme, perd alors sa fonction adaptative, pour ne plus être que le garant de l'absence d'évolution des groupes familiaux et sociaux.
On voit ainsi que le terme d'erreur, au regard de l'évolution soit des espèces soit des individus, soit des groupes sociaux, est un terme bien relatif, qu'il est en tout cas passionnant d'entendre dans cette complexité. L'erreur semble bien être une caractéristique tout à fait fondamentale du vivant tout au long de la phylogenèse. Elle autorise une adaptation plus rapide et un équilibre de fonctionnement meilleur dans nombre de cas, donc participe de ce point de vue au plaisir du vivant.
Plusieurs autres caractéristiques, présentes aussi dans toute la chaîne vivante, apparaissent dès ce moment primitif moléculaire et cellulaire..

L’individuation.

Une séparation existe entre ces molécules et leur milieu, autorisant une relative indépendance entre les deux, qui permet dès lors adaptation et évolution, contrairement au cristal, lié automatiquement et sans marge au milieu qui l’environne. La vie n’est pas fusionnelle par essence, dès le départ, elle est fondamentalement une capacité de différentiation avec le milieu, et donc, de ce fait même, de mobilité. Cette séparation est donc potentiellement dynamique.
Cette relative indépendance vis-à-vis du milieu est un phénomène qui se répète tout au long de la chaîne de la vie. Il est remarquable de constater de ce point de vue une progression phylogénétique continue de cette faculté, de la bactérie qui se déplace dans son milieu spécifique jusqu’à l’homme capable d’investir terres mers airs, puis l’espace et notre satellite préféré...
Ainsi, individuation et mobilité sont-elles deux faces d'une même médaille de la vie.
Là encore, peu de différences entre la bactérie qui invente les flagelles lui permettant de se balader vers sa vie et le jeune adulte qui expérimente la liberté que lui donne sa nouvelle voiture ! Une fois la structure d'autonomie relative construite, le plaisir est de s'en servir dans le mouvement de la vie.
Il en est de même pour l'appareil psychique, la célèbre règle de l'association libre n'étant rien d'autre que l'autorisation enfin donnée de circuler dans les complications de notre psychisme, et ainsi de l'explorer et de tenter, grâce à des changements contextuels, des solutions nouvelles pour des problèmes anciens.
Le refoulement, de ce point de vue, n'est rien d'autre qu'un obstacle de circulation, bloquant les plaisirs de mouvement et de recherche du vivant. C'est largement autour de difficultés d'individuation de la pensée que sont les refoulements, dénégations et forclusions que se créent les problèmes psychiques.

Plusieurs inventions cruciales apparaissent dans l'évolution sur ces plans de l'individuation et de son corrélat, le mouvement.

symétrie

Le premier est ce qu'on appelle le bilatéralisme. Autrement dit la structure symétrique des premiers métazoaires, des premiers êtres pluricellulaires. Notons d'ailleurs que la vie se développa selon des schémas forts différents, et qu'une autre branche évolua, qu'on appelle les radiaires.

L’énorme différence entre ces deux groupes tient à la mobilité : les bilateriens sont avantagés de ce point de vue, contrairement aux radiaires. Du coup, le cerveau s’inventa chez les premiers pour gérer cette mobilité... Chez les étoiles de mer, par exemple, le système nerveux est fort rudimentaire : Le système nerveux est un réseau sous-épidermique de neurones (type épithélio-neurien), plus dense sur la face orale, et présentant quelques concentrations locales : un anneau oral et cinq « nerfs » radiaires qui courent au fond des gouttières ambulacraires.
En dépit de cette structure diffuse et peu centralisée, le système nerveux assure une certaine coordination, notamment au cours de la locomotion et des mouvements de retournement. L'équipement sensoriel est pauvre, cellules tactiles ou chimio-sensibles étant disséminées dans le tégument. L'extrémité de chaque bras est dotée d'un organe photorécepteur rudimentaire.

La structure symétrique, favorisant le mouvement, va autoriser un développement phylogénétique du contrôle de ce dernier, et le cerveau proprement dit apparaît. Il n'est pas inutile pour nous de nous souvenir que cet organe fut dévolu largement à la mobilité, l'appareil psychique, à ne pas confondre avec le cerveau, conservant cette fonction de circulation, dans le monde signifiant cette fois. Rappelons que l'appareil psychique est au fond le corps engagé dans la langue, ce qui à la fois étend la possibilité de circulation du sujet à l'univers symbolique, et lui pose bien souvent un problème de limite, de retour à son corps organique, à ses affects, au détour de son identification signifiante, donc altruiste. C'est là le champ de la clinique psychanalytique.