Aussi le vivant n’est-il pas définissable comme un état, ce qu’on peut faire pour le minéral, du moins à nos échelles de temps, mais comme une transformation continuelle d’un état vers un autre, une dynamique.
Un exemple frappant, dont nous avons déjà parlé, de ces projets que portent en elles potentiellement les bactéries est donné dans le texte déjà cité de Peter Godfrey-Smith :

L’un des premiers cas décrits de détection du quorum met en scène la mer, un céphalopode et une bactérie - on ne pouvait rêver mieux pour ce livre. La bactérie est hébergée par un calmar hawaïen et produit de la lumière grâce à une réaction chimique, mais seulement si un nombre suffisant de ses consœurs se trouvent réunies.
Les bactéries contrôlent leur illumination en détectant la concentration locale d’une molécule déclencheuse, qu’elles produisent, et qui donne à chaque individu une idée du nombre de producteurs de lumière potentiels se trouvant å proximité. En plus de s'illuminer, les bactéries suivent la règle selon laquelle plus elles détecteur une substance chimique, plus elles en fabriquent.
Lorsque suffisamment de lumière a été produite, le calmar qui abrite ces bactéries bénéficie d'une sorte de camouflage. Il chasse en effet la nuit, et la lumière de la lune devrait projeter son ombre vers le bas, révélant sa présence aux prédateurs se trouvant dans des eaux plus profondes. La lumière interne produite a pour effet d'« effacer ›› cette ombre. En contrepartie, les bactéries semblent apprécier l'hospitalité fournie par le calmar.

Voici un bel exemple de projet potentiel déjà fort complexe, dans lequel l’information à la fois produite et reçue autorise un comportement collectif adapté à une meilleure survie pour tout le monde, bactéries et calmars. Ce résultat remarquable, aboutissant à la production en quelque sorte d’un calmar furtif, est un bon exemple de ces projets potentiels dont fourmille le monde vivant. Celui-ci est en particulier intéressant pour nous en ce qu’il dépend, entre autres, du nombre et de la concentration des bactéries pour se produire.
La dépendance à l’autre pour que s’effectue au mieux le potentiel de l’existence existe ainsi chez les bactéries... Chez elles aussi, parfois, un plus de plaisir dépend de l’autre, comme dans cet exemple.



Naissance du cerveau

L'évolution de la vie, de l'autotrophie à l'hétérotrophie, c'est à dire du fait de se nourrir d'éléments minéraux à celui de prélever activement, en se déplaçant de mieux en mieux, des produits organiques, voir apparaitre progressivement le cerveau, qui devient net sous la forme des ganglions nerveux segmentaires des bilatériens. Le premier découvert est un ver fossile de 550 millions d'années retrouvé en Chine, vernanimalcula guizhouena. Ce groupe désigne les animaux à symétrie, laquelle, on l'a vu, facilite grandement le déplacement dans toutes les directions.
C'est ainsi que plus l'organisme se différentie du milieu et en devient autonome, plus le cerveau devient nécessaire. Il apparait au sens propre, progressivement, par une spécialisation du premier ganglion nerveux, devenant celui de la tête, et donc peu à peu le cerveau.


L’apparition du cerveau qui est parallèle à la spécialisation de la motricité, va permettre l’existence d'un désir plus repérable, au-delà de l’intention potentielle, du projet dont nous avons déjà parlé. En effet le désir nécessite pour fonctionner une mémoire c’est-à-dire une représentation, donc une distance avec la réalité. A partir du moment où un cerveau existe, le phénomène de mémorisation plus complexe se produit également qui permet de faire fonctionner un espace entre les représentations des besoins de l’organisme et son environnement réel dans l’espace et le temps. Il s'agit donc d'une fonction fort différente de l'instinct, qui n'est lui qu'une sorte de complication de l'arc réflexe, ne nécessitant pas de représentation, mais simplement une perception déclenchante.
Le terme de désir n'est alors qu'une extension de complexité entre ce projet potentiel dont on a vu l'effectuation chez la bactérie et les complexes jeux de l'imaginaire permis par l'augmentation considérable des processus de mémorisation au fur et à mesure de l'évolution des espèces, jusqu'à l'émergence de la symbolisation.

Rêve et centre cérébral du plaisir

Enfin une autre évolution se produit à partir du moment où le rêve apparaît, chez les animaux homéothermes, à température constante. En allant un peu vite, car tout cela sera repris dans le chapitre suivant, il est probable que le fantasme, trace diurne du rêve, se relie ce moment là au désir, au sens où la fonction du rêve serait de resituer les fondamentaux de l’organisme et de l’appareil psychique face aux multiples contrariétés de l’état de veille, dans une recherche de solutions, tels Newton ou Poincaré… Se crée alors un théâtre d’ombres, où se rejoue le scénario qui assemble le réel de la veille avec le désir profond du sujet. Le cauchemar ne serait alors que l’échec de cette tentative de resymbolisation du réel rencontré, dans le complexe monde virtuel qu'est devenu le cerveau.

Le plaisir devient alors aussi le résultat aléatoire de cette tentative de plus en plus complexe du vivant au fur et à mesure de l’évolution de trouver une résonance efficace, mais alors réelle ou imaginaire,  avec ses besoins et désirs. On comprend en effet, et c'est la grande nouveauté de cette échelle de l'évolution, que ce plaisir peut tout à fait fonctionner avec le fantasme, doublant ainsi les plaisirs réels de ceux qui ne sont plus alors que purement imaginaires.

On entend que je ne pose pas une différence de nature entre le plaisir de la moule qui capte par hasard une nuée d’animalcules dont elle se régale et la satisfaction qu’un poète éprouve d’une création réussie reconnue ou non par les autres.
Dans le premier cas une résonance heureuse se produit entre un organisme et un objet extérieur, par hasard, la spécificité de l’être humain tenant à ce que cet extérieur devient souvent pour lui un objet interne, à savoir le langage, voire l'imaginaire.

Il est probable que le centre du plaisir proprement dit, dans le cerveau, se développe alors dans ce moment de l'évolution où le rêve apparait. Je m’explique : l’homéothermie, qui est le niveau d’évolution ou le rêve apparaît régulièrement, permet une circulation beaucoup plus indépendante du milieu que chez les animaux poïkilothermes.
La conséquence en est une possibilité de fonctionnement dans un milieu parfois momentanément fort hostile et demandant une énergie particulière pour s’y maintenir. loin des fondamentaux vitaux pour l'organisme.
Il est alors logique que beaucoup d’éléments nouveaux surgissent de ce réel fort variable et imprévisible, qui nécessitent d’être retraités et intégrés autrement. La veille n’y suffit pas, car l’adaptation à l’extérieur pour les animaux, à l'extérieur et à l'autre pour les humains, y est prioritaire. C’est la nuit, à l’abri de la vigilance de la veille, que ces éléments nouveaux s’intègrent ou non, comme ils peuvent, aux fondamentaux de l’organisme. Voilà la fonction du rêve, de relier les réalités plus ou moins contrariantes de la veille, plus ou moins éloignées de l'authenticité de l'être - en raison soit d'une circulation dans un milieu hostile, soit parce que le sujet est happé par un altruisme excessif - aux désirs profonds et vrais resurgissant la nuit. Notons que l'inconscient prend ici sa place naturelle, de scinder deux plans d'existences fort différents, celui d'un accord conscient avec un environnement plus ou moins pressant, et celui des besoins profonds et parfois contradictoires alors refoulés de l'être.

Le stockage des évènements de la veille se situe au niveau du cortex, qui se développe d’autant l’organisme étend son pouvoir d’autonomie par rapport à son milieu.

C’est alors la fonction de ce centre du plaisir autonome, nouvellement apparu dans l'évolution, de sceller ces nouvelles alliances entre les représentations du jour corticales avec les désirs profonds hypothalamiques. Il donne son sceau aux tentatives associatives du rêve pour réorganiser l'univers symbolique et imaginaire avec le centre de l'être.
Si cette hypothèse est juste, ce centre du plaisir serait absent dans l’échelon de l’évolution antérieur à l’homéothermie. Nul besoin en effet, si l'organisme en question ne dispose que d'un univers suffisamment simple, même s'il est vulnérable de ce fait, d'autre chose que des outils instinctuels et des représentations frustres pour fonctionner et chercher ainsi le plaisir de l'ensemble de l'organisme.

Le centre du plaisir et le cortex sont ainsi nettement séparés chez les poïkilothermes, comme l'univers de la veille l'est de celui du rêve, comme la circulation dans des environnement hostiles l'est des protections naturelles du sujet, comme l'attirance vers l'autre éloigne aussi de soi, donnant corps si je puis dire à la possibilité d'un développement imaginaire puis symbolique puissant. Ce dernier autorise alors l'homme à traiter des situations de plus en plus complexes tout en le laissant parfois bien trop loin des satisfactions concrètes du monde qu'il habite.
Ainsi cette séparation inscrite au coeur même de l'anatomie cérébrale, gère dissociation qui existe physiquement entre ce centre du plaisir et les zones hyperévoluées, corticales du cerveau, dont les conséquences vont être nombreuses et souvent paradoxales.
Le trouble psychique et la psychanalyse habitent largement cette dissociation évolutive, à la fois fort intelligente sur le plan adaptatif, mais aussi potentiellement délétère lorsque ces dysharmonies fonctionnelles ne trouvent plus de solutions suffisamment plaisantes…

Il est logique alors que le chapitre suivant explore plus avant cette anatomie du plaisir.
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