La symétrie biologique, visible dans l'anatomie de tous les animaux bilatériens, dont je rappelle qu'ils constituent la majorité des espèces qui nous entourent, des insectes aux poissons, amphibiens, reptiles et autres mammifères, a une particularité qu'on retrouve partout dans cet univers : elle est imparfaite… Contrairement au cristal, au monde minéral, où cette symétrie est absolue, et donc n'autorise aucun mouvement ni donc aucune vie.
Ce sont ces ruptures de symétrie qui permettent le mouvement, de la même façon qu'on ne peut guère avancer en bougeant les deux jambes de façon exactement symétrique.

Notons que cette symétrie imparfaite est exactement ce qu'on retrouve dans le schéma du stade du miroir de Lacan : c'est en effet une déviation légère de ce miroir qui autorise la non superposition absolue de l'image virtuelle et réelle dans ce paradigme, qui fait que les deux peuvent s'apercevoir. C'est cette superposition, quelque soit le moment où elle apparaît, qui fonde les mécanismes dit psychotiques.
C'est que la symétrie du corps se double, chez l'homme, et sans doute quelques animaux sociaux, de la symétrie du visage, puis du corps de l'autre dans la rencontre, et du signifiant qui la représente ensuite.
Qu'est le déni de la castration, dans l'aperçu de la différence sexuelle, sinon une tentative de maintenir à tout prix l'absolue symétrie des corps ? Qu'elle puisse s'exprimer, se questionner, donner lieu à divers fantasmes, et voilà l'univers névrotique. Qu'elle soit rejetée, non symbolisée, refusée, et voilà le trait psychotique.
On comprend que la barrière entre ces deux organisations n'est pas étanche, loin de là, puisque les moments où la dissymétrie dans les relations aux autres gêne, dérange, sont légions, et vont donner lieu à des réactions d'un type ou de l'autre, plus ou moins grave selon leur précocité ou leur durée… Quel parent ne souhaite parfois trop ardemment que son enfant réponde en miroir à son désir éducatif ?
Quel responsable d'organisation ne voudrait que tout marche comme il suppose que cela devrait ? Voire quel psychanalyste ne souhaiterait par trop croire à son interprétation ?

Nous y voilà : le drame de beaucoup d'humains tient au fait qu'ils espèrent que le monde puisse être symétrique de leur pensée ! Qu'on puisse tomber d'accord ! Le terme tomber est là bien choisi, puisque la chute de la subjectivité est là désignée clairement. L'accord ne peut être que partiel, momentané, voire asymétrique si on veut espérer continuer à se compter deux dans une relation duelle.
La symétrie parfaite, dans le monde vivant, n'existe que dans l'imaginaire, et interdit vite, si elle se projette par trop dans la réalité, le plaisir d'être soi avec l'autre…

Un travail fort interessant de Sabine Rabourdin met en question la représentation de la symétrie chez des physiciens européens et hindous. Pour résumer et prendre de ce travail ce qui nous intéresse ici, l'univers est vécu par les hindous essentiellement symétrique, alors que les occidentaux vont être plus intéressés par les ruptures de symétrie ou les chaines linéaires de causalité. Pour aller vite, les occidentaux sont plutôt cartésiens, alors que les physiciens du Levant sont tenants d'un ordre harmonieux et symétrique du monde dans ses diverses composantes. De nombreuses exceptions individuelles sont bien entendu présentes des deux côtés.
Cet aspect culturel de la pensée scientifique, qui se projette en partie sur les théories émises par ces physiciens, met en exergue en fait deux caractéristiques essentielles du vivant : la symétrie dans l'appareil psychique humain, côté hindou, et les ruptures de symétrie, les accidents dans l'harmonie, les asymétries, chez les occidentaux. En réalité, c'est bien l'existence de ces deux composantes de la réalité qui dynamisent la pensée, voire même qui l'autorise : qu'est le signifiant, si ce n'est l'image sonore de l'objet, dans une symétrie qui permet l'organisation du monde symbolique en face du monde réel. Mais qu'est l'asymétrie alors, si ce n'est l'autonomie progressive du signifiant vis à vis du signifié, laissant émerger alors le style subjectif, le sujet…
La symétrie est ce qui est stable dans les structures symboliques, qui fait à la fois repère et rigidité, l'accident de symétrie ce qui est instable, donc en mouvement, dans le flux de la vie.

Quand la symétrie et le flux se mêlent, ne reste de la symétrie que l'analogie, avec la liberté de penser qui va avec. La pensée est peut-être un effort heureusement vain de forcer la symétrie imparfaite du monde, y compris du monde des représentations, vers une illusion d'absolue symétrie. Qu'elle y échoue, et voilà l'univers névrotique, qu'elle pense y réussir, et voilà le trait psychotique…

“L’analogisme est un re?ve herme?neutique de comple?tude qui proce?de d’un constat d’insatisfaction : prenant acte de la segmentation ge?ne?rale des composantes du monde sur une e?chelle de petits e?carts, il nourrit l’espoir de tisser ces e?le?ments faiblement he?te?roge?nes en une trame d’affinite?s et d’attraction signifiantes ayant toutes les apparences de la continuite?. Mais c’est bien la diffe?rence infiniment de?multiplie?e qui est l’e?tat ordinaire du monde, et la ressemblance le moyen espe?re? de le rendre intelligible et supportable”

Il n'y aurait du plaisir à penser, alors, que dans cet effort continu de produire de la pensée à partir du discontinu, avec quelques petits gains organisationnels apparement symétriques à la réalité au passage, fort précieux cependant si l'on en croit Jérémy England, comme nous l'avons vu au chapitre précédent.

Reste donc, à égale importance, après la différenciation, la symétrie, le flux d'énergie dans lequel la vie est prise et qui la caractérise également.

Le flux

Un autre phénomène est donc présent dès ce stade primitif du vivant, un élément dynamique qui restera présent tout au long de la chaîne de la vie : la vie est intrinsèquement liée à des mécanismes de flux, de mouvement. Dès que celui-ci cesse, le retour au minéral est quasi immédiat, telle la mort du requin, qui crée son propre flux et succombe s’il cesse de nager. Ainsi, l’apport théorique de la thermodynamique situant la vie au cœur de systèmes fluides sans cesse soumis aux flux divers qui les laissent loin de l’équilibre, cet apport a-t-il un grand ancêtre en la personne d’Héraclite. Ce penseur d’Ephèse, dont les écrits ont disparus en grande partie dans l’incendie du temple d’Artémis par Erostrate, posa un système de pensée où les couples contraires du logos oscillent sans cesse de l’un à l’autre de leurs pôles sans jamais se réduire dans leur contradiction, tel le couple vie mort, santé maladie, jeunesse vieillesse, guerre et paix, liberté esclavage. Ce mouvement, ce flux toujours oscillant dans sa pensée, ne cesse jamais : ce monde, le même pour tous, ni dieu ni l’homme ne l’a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant et s’éteignant en mesure..
Une propriété remarquable des êtres vivants tient donc au fait qu’ils deviennent vite capable de créer leur propre flux, par leur capacités de mouvement. Cette caractéristique s'étend chez les humains aux flots de parole qu'ils produisent et participe à les structurer ou au contraire les déstructurer, selon les règles des grands systèmes aléatoires de Poincaré que nous avons vues dans le chapitre précédent…

Il est même probable qu'on a là une cause possible de l'autisme, complètement cohérente avec les plus récentes recherches des neurosciences, dont il est de plus en plus clair que leurs propres avancées éloignent leurs voeux de trouver une cause proprement organique à ce trouble : la profusion des recherches sur la génétique n'a rien amené de déterminant, et les avancées sur l'anatomie fine du cerveau n'ont rien trouvé qui puisse être considéré comme causal.


Une recherche récente, cependant, est fort intéressante, et va permettre de fonder ici une hypothèse nouvelle et assez précise.

Les enfants autistes ont plus de neurones et un cerveau plus gros que ceux qui ne souffrent pas de ce trouble du développement aux origines toujours incertaines, ont démontré des neurologues américains.
L'autopsie de cerveaux de treize jeunes garçons autistes âgés de 2 à 16 ans a permis à des chercheurs de l'Université de Californie à San Diego de constater qu'ils avaient 67 % de neurones en plus dans le cortex préfrontal, une région qui contrôle le langage, la communication et la pensée.
Le Dr Éric Courchesne et ses collègues ont aussi déterminé que le poids du cerveau des autistes dans l'échantillon était de 17,6 % plus grand que celui des enfants normaux au même âge.

Cette découverte, de 2011, a été complétée par une autre exploration, plus récente, à l'aide des technique d'IRM :

Détecter des troubles du spectre autistique n'est aujourd'hui possible qu'à partir de la deuxième année de l'enfant. Le diagnostic repose en effet sur le repérage d'un certain nombres de signes comportementaux difficilement interprétables avant : développement du langage, de la motricité, comportements extrêmes ou répétitifs... Mais plusieurs équipes à travers le monde travaillent à l'identification de marqueurs cérébraux permettant de caractériser un autisme à partir d'une observation directe du cerveau. L'objectif étant notamment de pouvoir dépister ces troubles le plus tôt possible afin d'adapter au plus vite le cadre dans lequel l'enfant se développera.

80% de succès à la "prédiction".
Dans cette optique, une équipe américaine vient de publier dans Nature des travaux démontrant la possibilité de se servir de l'imagerie par résonance magnétique (IRM) pour détecter l'autisme chez des enfants âgés d'à peine 1 an. Tout du moins chez les membres d'une fratrie dont au moins un membre est déjà touché par des troubles du spectre autistique (TSA). L'implication de facteurs génétiques dans la survenue de l'autisme fait que les frères et sœurs d'un enfant touché sont plus à risque. Les chercheurs de l'université de Washington et de l'université de Caroline du Nord (États-Unis) ont ainsi obtenu des résultats encourageants — 80% de succès à la "prédiction" — auprès d'une centaine d'enfants testés.
Plus précisément, 106 enfants à risque, issus d'une fratrie avec au moins un cas d'autisme, et 42 sans sur-risque identifié ont été inclus à l'étude. Tous ont été suivis et soumis à des observations du cerveau par IRM à l'âge de 6, 12 et 24 mois. Grâce à des mesures de la surface et du volume du cerveau ainsi que de l'épaisseur du cortex, les chercheurs ont constaté que les enfants qui deviendraient autistes présentaient une hyper-extension de la surface du cerveau entre 6 et 12 mois. Une augmentation absente chez les enfants ayant des frères et sœurs autistes qui n'ont pas développé la maladie.

Pour les chercheurs, "ces observations démontrent que des modifications précoces du cerveau surviennent durant la période où les premiers comportements autistiques émergent". Une telle découverte est d'importance, car adapter la communication avec les enfants autistes permet de limiter la sévérité des symptômes.

Ces deux observations vont donc dans le même sens.
En réalité, les travaux évoqués dans ce séminaire permettent une hypothèse liant les théories de Jéremy England et les questions de flux évoquées ici. Il est en effet possible que l'insuffisance de résonances plaisantes entre l'enfant et son milieu amène à ce que le bébé ne se branche pas, en quelque sorte, sur le flux d'informations émanant des adultes qui l'entoure. Dès lors, ce flux n'existant pas pour lui, il ne peut avoir les effets structurants sur le cerveau neuf, dont la structure chaotique ne peut alors évoluer vers une organisation liée à ce flux. Il reste en quelque sorte intact d'organisation, du fait d'être abrité, par le symptôme autiste, du flux humain d'informations. C'est bien alors l'organe cérébral lui-même qui s'organise autrement, ne sélectionnant pas les neurones indispensables aux résonances avec les flux entrants des relations humaines et signifiantes, et dès lors restant avec le pool de départ de son chaos cérébral, non discriminé par l'expérience relationnelle. C'est ce que montrent ces IRM précoces, puisque les cerveaux natifs, eux, sont identiques chez tous les enfants, y compris les futurs autistes. En effet, l'organisation neuronale est aussi un choix d'élimination de ce qui n'est plus utile, choix qui ferait défaut dans l'autisme.
Je renvoie à une belle conférence sur ces mécanismes tenue par Jean-Claude Ameisen, intitulée mort cellulaire et sculpture du vivant, dans son émission sur les épaules de Darwin.
Une autre caractéristique liée à ces phénomènes de flux dans l'autisme a la même valeur, simplement inverse que celle que nous venons d'évoquer : si le flux entrant fait défaut, vécu comme essentiellement perturbant, faute de résonances plaisantes, et donc évité, il est clair que la réponse de l'enfant fait elle-même défaut ! Dès lors, pas non plus d'organisation psychique et donc aussi cérébrale liée au flux sortant, aux expressions de l'enfant en réponse à ce qu'il ne reçoit donc pas.
Aussi cette question du flux organisant le vivant se complique-t-elle chez l'être humain du fait qu'il organise lui-même dans une large mesure son propre flux, auto-gérant alors ses processus dynamiques de structuration. Cet aspect semble bien perturbé, c'est le moins qu'on puisse dire, dans l'autisme. Si cette hypothèse est juste, voilà la psychanalyse réhabilitée par la science, puisque le désir actif conscient et inconscient qui nous relie participerait alors aussi constamment à nous organiser cérébralement…





 


La mémoire.

Deux types de mémoire doivent être distinguées : d'une part celle dont nous parlons habituellement, qui porte essentiellement sur des représentations, qu'elles soient sensorielles, imaginaire, ou symboliques, et d'autre part la mémoire liée à l'organisation même du vivant, à l'information qu'elle porte, qu'on pourrait appeler la mémoire potentielle, pour autant que le potentiel d'un brin d'ADN par exemple, garde dans sa structure l'histoire évolutive de l'espèce. Il existe une mémoire phylogénétique, comme la précédente est ontogénétique.
La fonction principale de ces deux mémoires est d'organiser au mieux les échanges du vivant avec le monde, en tenant compte de 2 temporalités. La première est longue, et concerne l'évolution des espèces, la deuxième brève, n'impliquant que la vie de l'individu.

Ainsi, nous portons dans nos gènes la mémoire de notre trajet sur terre, ce qui s'aperçoit dans le domaine étonnant de l'embryologie : les adaptions génétiques étant largement cumulatives, le développement de l'embryon voit se succéder, à partir de la cellule originelle, la plupart des étapes de l'évolution du vivant. C'est ainsi que l'embryon humain est porteur d'une queue qui disparaît au cours du développement.


C'est ainsi que dans le schéma ci-contre, l'évolution peut s'apercevoir tant dans une lecture horizontale, phylogénétique, que verticale, ontogénétique…

Ainsi, une caractéristique qui va se retrouver tout au long de la vie, présente dès les moments archaïques, est la mémoire. C’est que les structures moléculaires qui évoluent vers la vie ne se transforment pas radicalement au fur et à mesure de leurs nouvelles rencontres, mais ajoutent plutôt des complexités à des structures déjà en place. C’est ainsi qu’une mémoire existe des structures antérieures dans les ensembles moléculaires qui évoluent. Ce n’est certes pas une mémoire de représentation, mais de structure.
Une science est née de cette mémoire inscrite dans les structures moléculaires, la phylogénétique, en pleine évolution grâce aux progrès du séquençage ADN. C'est ainsi qu'on a pu démontrer que de nombreux gènes ( 1 à 2 % chez les eurasiens, zone de cohabitation, beaucoup moins chez les amérindiens et 0 chez les africains ), chez l'homo sapiens, viennent de l'homme de Neandertal, par exemple. Ils ne seraient d'ailleurs pas toujours bien tolérés et peut-être à l'origine de maladies comme l'infarctus, la cirrhose biliaire, la maladie de Crohn, ou le lupus. Par exemple, avoir un sang qui coagule vite est utile pour un chasseur souvent blessé, mais néfaste pour un individu plus sédentaire qui se nourrit plus richement.

Mais cette mémoire phylogénétique inscrite dans notre ADN dépasse probablement notablement nos amis néandertalien, et il est bien possible que parmi les 97% de notre génome qui semble ne pas s'exprimer directement pour notre fonctionnement, une bonne part soit liée à ces mutations dites neutres, c'est à dire n'impliquant ni avantage ni désavantage sélectif au regard de l'évolution. Ils restent en place en quelque sorte comme des témoins du passé, avec cependant un fonction qui semble celle de gardien d'axes phylogénétiques. Ils empêcheraient ainsi la recombinaison de chromosomes par trop disparates.
Ils semblent représenter ainsi l'identité de lignées phylogénétiques, avec une fonction précise et pour une part limitée à cela. Alors, l'arbre phylogénétique serait ainsi présent dans le génome de chaque individu, représentant un passé particulier à chaque lignée évolutive. et remplissant également une fonction identitaire, témoin du passé phylogénétique.

Est-ce la raison profonde pour laquelle nous restons sensibles aux parfums et aux couleurs de fleurs que pourtant nous ne mangeons plus depuis longtemps, depuis que nous ne sommes plus papillons ? Est-ce cette trouble mémoire génétique qui réveille notre fascination pour le milieu sous marin dont nous sommes issus ? Est-ce cette protohistoire encore inscrite de façon quiescente dans nos gènes qui nous laisse résonner si fort au spectacle de la nature ? Et, plus curieusement, ces réminiscences génétiques ont-elles un rapport avec l’art, avec ces productions de l’imaginaire humain, qui n’ont plus de relation directe avec notre champ adaptatif immédiat, mais parlent peut-être d’autres mondes, plus anciens, auxquels notre génome continuerait à nous rendre sensible ? Voilà un domaine poétique bien hypothétique, mais qui peut par exemple se supposer dans l’œuvre des impressionnistes, dont les chocs couleurs réinventent peut-être la vision des papillons dont je parlais plus haut…

Cette telle vision poétique a-t-elle sa place dans un travail de psychanalyse sur le plaisir ? A mon avis sans aucun doute, pour autant qu’elle puisse receler une petite part de réalité, comme c’est à peu près certain si on suit la phylogénétique. Alors, si la part artistique a à voir avec notre complexité phylogénétique, ( même s’il n’est surtout pas question de réduire l’art à cet aspect ) et si le plaisir de la vie est de réaliser, c'est-à-dire de maintenir actif dans son ensemble notre organisme et notre appareil psychique le plus possible, alors l’attention de l’analyste à son propre fonctionnement artistique et celui de son patient n’est pas de trop dans le déroulement d’une analyse. Une psychanalyse est aussi un retour à la chasse aux papillons, ce que Brassens avait intuité ! Et c’est un fait que nombre d’analyses qui se terminent bien voient apparaître une pratique artistique en fin de cure, même si ce n’est pas une règle normative, fort heureusement.

C’est que la rationalité du langage tend naturellement à réduire et refouler nombre de messages issus de la nature même de notre corps, y compris ceux qui émanent de notre infinie profondeur phylogénétique, de notre mémoire évolutive. L'issue d'une psychanalyse, une fois le complexe travail sur les refoulements, clivages et forclusion bien assoupli, serait alors aussi de restituer au sujet à la fois l'usage poétique de la langue, et les résonances profondes et anciennes du corps avec la nature. On conçoit que si l'analyse est un retour au corps avec et malgré le langage, la complexité phylogénétique incroyable de notre génome nécessite rien moins que la réintroduction de la poésie dans notre parole.

La rupture

Ces cinq points de vue sur le départ de la vie, l'erreur, l'individuation, la symétrie, le flux et la mémoire, issue du minéral, on l’a vu à la fois terrien et cosmique, vont donc très vite bousculer cette continuité pour marquer une césure qui deviendra de plus en plus nette au fur et à mesure du temps. Le temps vivant est en effet infiniment plus rapide que le temps géologique, et pas toujours congruent avec lui, ce que nous rappelle le réchauffement climatique actuel. Mais il y en eut d’autres, nous le verrons. L’autonomie ne va jamais sans conflits, que ce soit entre le vivant et le géologique ou ailleurs dans les familles !
La seule continuité naturelle entre le règne minérale et vivant, restera peut-être le principe thermodynamique d’England, s’il est prouvé, ce qui reste encore à faire...

Si le vivant et le minéral restent ainsi reliés, il n'empêche que la rapidité d'évolution du premier est manifeste, ce qui amène là une rupture entre les deux domaines, ce qui amène à se demander s'il est possible de poser en parallèle l'évolution des espèces et celle du plaisir ?

L'invention de la mort.

Il n'y a aucune raison que les premières molécules se répliquant et persistant dans leur existence aient connu autre chose qu'une mort accidentelle.
Il semble que l'invention de la mort par l'évolution apparaisse au moment où le champ de développement d'une espèce, même la plus originelle, nécessite une adaptation à des changements trop rapides.
Cette programmation de la mort permet en effet de libérer le terrain, de faire de la place aux organismes nouvellement apparus, et éventuellement mutants.

Les travaux actuels sur la mort amènent à penser en effet qu'il s'agit d'un progrès évolutif privilégiant l'adaptabilité d'une espèce à un milieu changeant et instable. C'est ainsi qu'une espèce de requin, le requin du Groeland, vivant dans un milieu hyperstable, et pratiquement sans concurrence, a une durée de vie de 350 ans !
Alors que la pieuvre, animal pourtant incroyablement complexe, doté d'un cerveau de 500 millions de neurones, comme le chien donc, ne vit pourtant qu'un an ou deux, dans un milieu fort dangereux pour elle et bien instable.
Jean-Claude Ameisen, encore lui, a étudié et vulgarisé comment la mort s'invente, pour le plus grand plaisir adaptatif du vivant donc, mais du point de vue de l'espèce… La définition scientifique de la mort, faisant une large part aux travaux récents sur le suicide cellulaire et à la vision créatrice de la mort que ceux-ci introduisent… souligne la nouveauté radicale d'une approche du mourir qui met en question l'idée d'une solution de continuité clairement établie entre le vif et la mort.

Alors, il n'est pas absurde de poser que la mort s'invente pour le plaisir du vivant, mais dans une configuration hétérologue entre le plus de plaisir de l'individu et celui de l'espèce. Il faut que le plaisir de l'individu cesse, par sa mort, pour qu'un plus de plaisir existe pour ses successeurs, mieux adaptés par l'évolution et place nette étant faite… La mort serait ainsi la garante d'une meilleurs organisation de vie, d'une meilleure dissipation d'énergie, selon England, au prix du sacrifice des individus, dont nous avons vu qu'entre le requin et la pieuvre, il se décline en fonction des besoins particuliers de chaque espèce.
Une telle vision scientifique de la mort, qui la situe bien loin d'une pulsion, comme le faisait Freud, tenant bien de son époque d'une forme de vitalisme, ici négatif, lui donne au contraire une fonction, de vie et de plaisir, simplement de façon hétérologue à l'intérêt immédiat de l'individu. La mort devient une fonction au lieu d'être une pulsion…
Un tel changement n'est pas indifférent au travail du psychanalyste : en effet, il relie alors directement mort et transmission, ajoutant à la vie un sens qui n'a plus trait essentiellement au sujet lui-même, mais à son histoire passée et future. Etre pour la mort, comme disait Lacan de la place du psychanalyste, n'a alors de sens que d'être au coeur des paradoxes féconds entre les intérêts égoïstes et altruistes qui autorisèrent dans la phylogenèse l'invention de la mort.

 


La sexualité

L'autre rupture radicale avec le minéral, la reproduction sexuée apparait ensuite avec les mêmes effets paradoxaux que l'invention de la mort. La fonction essentielle de la reproduction sexuée est de varier beaucoup plus rapidement les patrimoines génétiques d'une population : au lieu du simple hasard des mutations qui favorise ou non les capacités de survie dans un milieu, des mutations régulière par recombinaison sexuée se produisent, et non plus simplement accidentelles. Cette énergie mise au service des modifications adaptatives de l'espèce se paie là aussi d'un sacrifice de l'individu, comme avec la mort, à cause d'une dérive et d'une spécialisation du plaisir, qui se relie à des organes sexués, l'organe reproducteur, mais aussi tous les signes sexuels de séduction, avec une force qui entraîne l'individu au-delà de lui-même, qui s'appelle alors l'orgasme et l'hypertelie. Les animaux en rut sont particulièrement vulnérables en cette occasion, aveuglés qu'ils sont par leur instinct de reproduction. Mais le lion d'Afrique, dont la crinière noire plaît énormément aux femelles, meure aussi souvent de chaud à cause de cette crinière trop profuse, hypertélique, comme le mégalocéros, cerf géant préhistorique, fut bien encombré par ses bois de 3,5m de diamètre, même si cela n'explique pas complètement sa disparition.
Survie de l'individu et sexualité ne peuvent ainsi par nature s'articuler simplement, et donc se renforcent et s'opposent tour à tour, dans un chemin parallèle à l'articulation complexe mort/individu/espèce.
Le parallèle ici avec la psychanalyse est trop riche pour qu'on s'étende trop longtemps. Simplement notons que la nature profondément hétérologue  entre l'intérêt de l'espèce et de l'individu lié à la sexualité met au chapitre des marchands d'illusions les innombrables charlatans qui promettent le bonheur sexuel. Il est plus sérieux que les analystes se préoccupent des tensions fécondes qui émanent de l'hétérologie fondamentale entre la sexualité et le narcissisme, sans laquelle toute la thématique de la castration n'aurait aucune raison d'être.

Là encore, peu d'autre chemin viable que celui du paradoxe difficile entre persister dans son être et se reproduire, paradoxe au coeur duquel peut naître l'amour de la transmission elle-même, comme pour la mort.

Nous apercevons alors que mort et sexualité partagent là cette même fonction…



Cerveau et plaisir

La mobilité n’est pas du tout indispensable au domaine de la vie. Beaucoup d’êtres vivants ne disposent pas d’une mobilité volontaire. On comprend alors bien que les organismes immobiles, c'est à dire essentiellement les plantes, n'ayant pas besoin de se mouvoir, n'ont pas besoin de système nerveux très développé. Elles semblent n’avoir pour projet que celui de croitre et se reproduire. Encore que du côté du lien entre la perception et de l'action, elles sont loin d'être dépourvues d'une forme d'intelligence, probablement cependant proche de l'intelligence cellulaire, et non neuronale, au sein d'un organe spécialisé.

Puis il vient un moment où la phylogenèse voit apparaître un système nerveux dans l'organisme. C'est plus précisément là que le plaisir, jusque là propriété thermodynamique de l’ensemble d’un organisme, se spécialise, lié à une complexité de plus en plus grande de l'organisme et des mouvements de l'interface organisme milieu, impliquant des mécanismes particulier de mémoire et de coordination.

Avant le cerveau.

Encore qu'il soit important de noter que la mémoire n'est en fait pas absente des organismes unicellulaires, comme on l'a déjà vu. Le système nerveux n'est qu'une spécialisation de ce mécanisme plus fondamental, lié lui à la vie même, qui consiste en la possibilité pour un organisme de choisir lui-même certains éléments de son milieu pour nourrir ses flux énergétiques. Si le mouvement est celui de l'organisme, ceci implique donc une perception, une élaboration de ce qui est perçu, donc une mémoire, et une action qui autorise l'optimisation du fonctionnement et du déplacement, ce qui peut s'appeler ici plaisir lorsque l'effet de tout cela produit des résonances positives pour l'organisme.



Nous pourrions aussi penser que les comportements complexes et la perception du monde extérieur ont émergé avec le règne animal. Là encore, ce serait une grande erreur. Les organismes unicellulaires sont capables de détection et de réaction. Si la majeure partie de leur activité ne relève pas du comportement animal au sens strict, ils réussissent tout de même à contrôler leurs mouvements. En outre, ils savent produire des substances chimiques dépendant directement de leur environnement. Pour qu'un organisme puisse agir ainsi, une part de lui-même doit être réceptive, c'est-à-dire capable de voir, de sentir ou d'entendre, et une autre part active, c'est-à-dire capable d'agir de façon utile. En?n, cet organisme doit savoir établir une quelconque connexion, un pont, entre ces deux parties un des systèmes de ce type les mieux étudiés est la célèbre bactérie E. coli, qui fourmille à l'intérieur et à l'extérieur de nous. E. coli possède ainsi une forme de goût (ou d'odorat si on préfère) : elle détecte des substances chimiques attractives ou répulsives présentes dans son environnement et réagit en s'approchant des premières et en s'écartant des secondes. Comment fait-elle ?
Sur la membrane extérieure de chaque bactérie E. coli se trouve une batterie de récepteurs, des ensembles de molécules qui informent en permanence la cellule. C'est la partie du système qui reçoit les signaux. Pour réagir, E coli est équipée de ?agelles, de longs filaments qui lui permettent de nager. La bactérie a deux modes de locomotion principaux : la course ou la culbute. Lorsque E coli « court ››, elle se déplace en ligne droite, tandis que lorsqu'elle bascule, elle change de direction de façon aléatoire. Une cellule passe constamment d'un mode de locomotion à l'autre, sauf si elle détecte une concentration croissante de nourriture, dans ce cas elle réduit les zigzags.
Une E coli est si petite que ses récepteurs ne peuvent à eux seuls localiser la source d'où vient la substance chimique attractive ou répulsive. Comment fait-elle alors pour se guider ? En fait, elle utilise le temps pour appréhender l'espace. D'une certaine manière, la bactérie se ?che de connaître la quantité de substance chimique présente à un moment donné autour d'elle, tout ce qui l'intéresse c'est de savoir si celle-ci augmente ou diminue. Après tout, si la cellule se déplace en ligne droite seulement parce que la concentration de la substance chimique désirable est élevée, elle pourrait s'éloigner de son nirvana chimique au lieu de s'en rapprocher. Voilà comment son ingénieux sens de l'orientation opère : tandis qu'elle détecte ce qui l'entoure, un mécanisme enregistre les conditions actuelles de son environnement, et un autre lui rappelle celles qui régnaient quelques
moments auparavant. Au ?nal, la bactérie nagera en ligne droite tant que les conditions chimiques semblent s'améliorer. Et hop un petit virage dans le cas contraire.


Il est clair qu'un tel fonctionnement, même unicellulaire, nécessite une ébauche de mémoire, et de traitement de l'information en fonction d'une concentration passée, mémorisée, et actuelle, comparée, donc traitée. Est-il abusif de parler de plaisir lorsque l'organisme cellulaire, à partir d'une mémoire et d'une action liée à celle-ci, augmente son apport énergétique. Ce circuit primitif qui voit la récompense par le milieu nutritif de la réflexion et de l'action peut-il être qualifié de plaisir ?
Encore une fois, pour soutenir le présent travail, il est crucial de poser des caractéristiques à propos du plaisir qui soient phénoménologiques et non subjectives. Nous verrons que le grand avantage de ce point de vue tient alors aux nombreux retours qui deviennent possibles dans l'expérience psychanalytique et psychothérapique.
C'est ainsi que dès le premier chapitre, la notion de flux apparu comme déterminante pour à la fois la structuration des organismes, leur plaisir d'être en quelque sorte, et pour leur production, dissipatrice d'énergie, dans cette fois le plaisir de faire.
S'ajoute alors, du côté des bactéries, le plaisir de bouger, dans un mouvement producteur de plus de plaisir de fonctionnement. L’empêchement du mouvement, que ce soit sur le plan physique ou mental, est alors un obstacle au plaisir. Et ce qui fait ainsi barrage au mouvement n'est pas loin de provoquer souffrance et éventuellement mort, tel le poisson incapable de nager emporté par le flot au lieu d'y frétiller… Voilà qui se retrouve tout au long de la chaîne de vie, de la bactérie à nos capacités associatives symboliques.

Deux conséquence alors nous intéressent là :
il n'y a pas d'alternative entre plaisir et souffrance. C'est soit l'un soit l'autre, puisque l'état stable, immobile, est lui-même vite une souffrance et un danger devant le flux continue de la vie, qui lui ne cesse jamais, et doit donc être continuellement traité, organisé. La dépense énergétique est vitale, comme est inévitable d'être soi-même pris activement dans un flux énergétique, qu'il faut pouvoir continuellement dissiper. Une stabilité neutre, durable, agréable par essence ne peut être qu'un espoir imaginaire, mis immédiatement à mal par la réalité des mouvements internes et externes de la vie.
La seconde conséquence apparait quand on pense à l'élément central des psychanalyses : le refoulement.  Comme il est avant tout un mécanisme qui bloque le cheminement de la pensée, on comprend que de ce simple point de vue, il soit tout autant un obstacle au plaisir, et parfois à la vie, qu'un blocage du mouvement d'E.Coli vers ses nutriments.

Notons aussi, dès ce moment, une particularité elle aussi retrouvée tout au long de la chaine du vivant, qui est le projet. Il est net que E. Coli est génétiquement programmé pour avoir le projet d'augmenter sa concentration ambiante en une molécule précise, et agir en fonction. Il s’agit en quelque sorte d’une forme d’énergie potentielle, qui est ici informative au lieu d’être mécanique, simplement. Si une pierre accrochée à une branche d’une falaise de 50m dispose d’une énergie potentielle égale aux 50m de chute éventuelle, l’énergie dégagée par la bactérie à partir du signal biochimique spécifique, dépendant de sa structure organisationnelle génétique, cette énergie est tout autant potentielle tant que le signal est absent.
On passe de la notion d’énergie potentielle biologique au projet simplement par une complexification de la structure. Car un projet n’est rien d’autre que la représentation d’une opération énergétique à venir plus ou moins constructive. Que cela opère plus tard dans l’évolution au travers des structures symboliques ou imaginaires, échappant à la simple programmation génétique, au travers de l’information ainsi véhiculée et stockée ne change pas ce fondamental principe du vivant et de son plaisir : l'élaboration d'un projet, qu'il soit simplement contenu dans une structure chromosomique ou géré par des outils symboliques.
L’adéquation entre le projet, autrement dit l’énergie potentielle biologique, instinctuelle ou informative, symbolique, et sa réalisation, voilà qui suppose une dimension de plaisir tant chez cette bactérie sans cervelle que dans celle de Sartre entre son projet philosophique et la réalisation de L’être et le néant… Notons que l'inadéquation entre ces deux plans est tout aussi fondamentale, car soutenant alors les processus évolutifs et aussi ce qu'on appelle le désir en psychanalyse, qui n'est rien d'autre que l'évolution non pas de l'espèce, mais d'un sujet.

L'essentiel du vivant, à travers les fondamentaux que nous avons vus plus haut, est dévolu au traitement du mouvement, interne ou externe, grâce à la potentialité de multiples projets, qui sont autant d’énergie vitales potentielles dont l’effectuation ou la contrariété baliseront ce que nous appelons ici plaisir et déplaisir, tensions qui sont à la source de l'évolution et du désir.

Aussi le vivant n’est-il pas définissable comme un état, ce qu’on peut faire pour le minéral, du moins à nos échelles de temps, mais comme une transformation continuelle d’un état vers un autre, une dynamique.
Un exemple frappant, dont nous avons déjà parlé, de ces projets que portent en elles potentiellement les bactéries est donné dans le texte déjà cité de Peter Godfrey-Smith :

L’un des premiers cas décrits de détection du quorum met en scène la mer, un céphalopode et une bactérie - on ne pouvait rêver mieux pour ce livre. La bactérie est hébergée par un calmar hawaïen et produit de la lumière grâce à une réaction chimique, mais seulement si un nombre suffisant de ses consœurs se trouvent réunies.
Les bactéries contrôlent leur illumination en détectant la concentration locale d’une molécule déclencheuse, qu’elles produisent, et qui donne à chaque individu une idée du nombre de producteurs de lumière potentiels se trouvant å proximité. En plus de s'illuminer, les bactéries suivent la règle selon laquelle plus elles détecteur une substance chimique, plus elles en fabriquent.
Lorsque suffisamment de lumière a été produite, le calmar qui abrite ces bactéries bénéficie d'une sorte de camouflage. Il chasse en effet la nuit, et la lumière de la lune devrait projeter son ombre vers le bas, révélant sa présence aux prédateurs se trouvant dans des eaux plus profondes. La lumière interne produite a pour effet d'« effacer ›› cette ombre. En contrepartie, les bactéries semblent apprécier l'hospitalité fournie par le calmar.

Voici un bel exemple de projet potentiel déjà fort complexe, dans lequel l’information à la fois produite et reçue autorise un comportement collectif adapté à une meilleure survie pour tout le monde, bactéries et calmars. Ce résultat remarquable, aboutissant à la production en quelque sorte d’un calmar furtif, est un bon exemple de ces projets potentiels dont fourmille le monde vivant. Celui-ci est en particulier intéressant pour nous en ce qu’il dépend, entre autres, du nombre et de la concentration des bactéries pour se produire.
La dépendance à l’autre pour que s’effectue au mieux le potentiel de l’existence existe ainsi chez les bactéries... Chez elles aussi, parfois, un plus de plaisir dépend de l’autre, comme dans cet exemple.
 
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