Les sages du Levant ont bien entendu cela, eux qui professent en général une ascèse dont le but est de faire taire le plus possible les besoins des divers éléments du corps, outre les passions externe, qui sinon parleraient trop par eux-même dans une demande de régulation dispendieuse… Leur solution, respectable, est donc de simplifier la complexité du corps en en réduisant les besoins, de façon à dépenser le moins d'énergie possible au maintien de son fonctionnement. C'est ainsi qu'ils peuvent parvenir à un rythme cardiaque de 30 battements par minute. Le prix de tout cela est bien entendu le lien avec l'extérieur, le détachement d'avec les passions qui en émane étant nécessaire.

On voit que le plaisir d'être soi, simplement au plan organique, passe donc essentiellement par l'effort de se maintenir, quelque soit le niveau de cette énergie. On comprend aussi mieux au regard de ces hypothèse l'adage latin qui parle indirectement d'effort "mens sana in corpore sane", ce qui est largement confirmé par les effets thérapeutiques maintenant largement prouvés du plaisir du sport, adapté à chacun, dans les troubles psychiques, en particulier la dépression. On peut sans doute généraliser cela au plaisir de l'effort, d'une manière plus générale que simplement appliquée au sport... Alors, repérer nos désirs, les dégager des refoulements, clivages et autre forclusions est loin de suffire au plaisir d'être soi : encore faut-il y ajouter l'effort de les développer, donc de devenir soi, comme disait Nietzche !

Il faut noter à ce propos un cadre clinique qui n'est pas encore décrit, et que je nomme dans ma pratique insuffisance cardiaque fonctionnelle : ce sont des hommes ou des femmes autour de la quarantaine le plus souvent, et qui souffrent d'une angoisse souvent diffuse, avec parfois des accès aigus. L'exploration psychologique est parfois là inutile, car en fait la performance cardiaque, à cause d'une sédentarité ancienne, est diminuée, mais pas suffisamment pour que les cardiologues s'inquiètent. Mais ces patients s'essoufflent sur de faibles pentes, ont des réactions neurovégétatives disproportionnées pour des émotions de la vie courante, ont un pouls au repos supérieur à 75 ou plus. On retrouve toujours une sédentarité ancienne.
Cette insuffisance circulatoire relative, avec son corrélat neurovégétatif, (orthostatisme etc…) encore une fois à la limite de ce qui est pathologique pour la cardiologie, crée cependant une angoisse fort gênante, dans ce corps qui ne parvient plus à se coordonner, faute de flux circulatoire suffisant. Lorsqu'il n'existe pas de pathologie psychique avérée, la simple reprise d'une activité sportive normale vient régler le problème de cette angoisse en quelques semaines ou mois. L'effort est là vite suivi de la retrouvaille du plaisir d'être soi, lorsque c'est la seule cause...

Notons qu'on retrouve pour le second système de mise en relation des organes différentiés du corps entre eux et avec l'extérieur, le système nerveux, le même type de problème fonctionnel. Les situations de privation sensorielle, qui existent parfois spontanément, comme par exemple chez les marins privés de stimulations altruistes pendant de longues semaines, induisent des troubles psychiques parfaitement repérés par eux. C'est ainsi que des hallucinations auditives ou visuelles sont fréquentes dans ces circonstances. C'est que le système nerveux est aussi conçu pour l'altérité chez l'homme.
On repère ainsi tout un cortège de troubles liés à l'isolement, bien connu chez les personnes âgées, en particulier chez celle qui sont dans un veuvage récent. Le manque de stimulation altruiste et sensorielle crée là aussi une pathologie qu'on peut appeler psychique fonctionnelle.
De la même façon, les isolements complets expérimentaux ou à visée de torture produisent un cortège de symptômes, de l'anxiété à l'hallucination en passant par la dépression. C'est la même torture qui se constate chez les animaux en cage, je parle bien entendu des employés de bureau et des ouvriers à la chaîne privés d'initiatives, c'est à dire d'exercices de leur système nerveux et symbolique…
Ainsi, de la même façon que pour le système circulatoire, si le système nerveux n'est plus entretenu, exercé, les troubles de coordination du cerveau puis de l'appareil psychique apparaissent rapidement. Nous reviendrons plus loin dans ce chapitre en détail sur ces difficultés.

Ce qui est par nature dissocié, séparé, dans le corps et entre le corps et le monde nécessite activement d'être relié, dans une énergie constante, association et dissociation scandant alors le plaisir ou le déplaisir de vivre.

Mais il faut cependant insister maintenant sur l'organe le plus complexe, lui-même dissocié en interne, comme l'avait remarqué Descartes, à savoir le cerveau.

3° Les étages dissociatifs dans l'anatomie cérébrale.

L'anatomie du système nerveux humain raconte des histoires : de l'arc réflexe spinal hérité sans doute des réactions automatiques des organismes unicellulaires au cortex préfrontal et ses hypercomplexes réseaux de neurones capables de résoudre des problèmes mathématiques , toutes les strates de l'évolution sont là superposées et intriquées.
Le cerveau présente ainsi une architecture qui présente des différenciations nombreuses, qui sont autant d'associations/dissociations, à travers les multiples circuits facilitant ou inhibant les liens entre ses diverses parties. Trois axes racontent chacun une histoire différente.

               - L'axe de la profondeur. C'est celui qui nous parle essentiellement de phylogenèse. Au plus profond, l'ensemble tronc cérébral moelle épinière évoque nos ancêtres amphibiens (plutôt que reptilien, dont la classe est trop disparate pour persister actuellement en taxonomie), arc réflexe et instinct étant là les fonctions dominantes, immédiatement liées au milieu, avec peu de capacités d'adaptation.
Mais il n'appartient pas au passé, il est bien là tapi au plus profond de notre cerveau, en nous, au coeur même de l'être, voire de la conscience, comme nous l'avons vu plus haut. Qu'est le succès de ce film, Le silence des agneaux, sinon l'excitation directe de cette part archaïque agressive et dévorante de nous-même, dans une horreur de la dénégation de toutes les autres ? Qu'est cette violence insoutenable que nous rapportent les faits divers de passages à l'acte d'êtres que la civilisation et les plaisirs de l'autre ont oublié depuis trop longtemps ? Qu'est le succès persistant des personnages de vampire, qui ajoutent souvent à ce qui précède l'instinct sexuel ?

En remontant vers la surface du cerveau, toute la sphère limbique apporte des dimensions supplémentaires au cerveau, essentiellement, d'après Mac Lean, des capacités de mémorisation et d'affectivité. Les émotions (positives et négatives…) et la mémoire amènent alors des capacités adaptatives tout à fait nouvelles, puisqu'elles permettent d'orienter l'action des animaux qui en sont pourvu vers des buts plaisants, et aussi les éloigne de ce qui leur déplaît, dans des constructions beaucoup plus complexes du coup. Ainsi l'immédiateté du système sensoriel sous-jacent est compliquée par cette strate qui va en quelque sorte en valider ou non la valeur émotionnelle.
Apparaît alors un élément qu'on va retrouver partout dans l'organisation cérébrale : le paradoxe dissociatif. En effet, concrètement, déjà à ce niveau, des conflits d'organisation peuvent survenir, par exemple une impression sensorielle agréable liée à une émotion négative. Donner un morceau de viande à un crocodile, et ensuite tapez-lui sur la tête. La fois suivante l'odeur de la viande plaisante et l'émotion désagréable liée seront en contradiction, s'il ne vous a pas déjà mangé en représailles…
Il en est de même chez l'humain, et on ne peut comprendre autrement la dramatique obstination de l'enfant de quelques semaines à ne pas téter, dans un contexte où les émotions qu'il reçoit dans ces moments créent un déplaisir tel qu'il va supprimer le plaisir de se nourrir pour éviter le déplaisir émotionnel. On sait qu'en dehors de toute pathologie associée, ce trouble est réglé par le changement d'adulte nourrissant, dans un soin tout particulier apporté à l'ensemble de la sphère sensible et affective de l'enfant.
En généralisant, on conçoit qu'un tel mécanisme permet une meilleure adaptation à l'environnement, au prix cependant de contradictions internes entre ces différentes parties du système nerveux. Il est intéressant de noter que dès ce stade, le mécanisme de refoulement existe, permettant à l'organisme de différer une satisfaction instinctuelle au profit d'une adéquation plus globale à son environnement. Il n’est pas certain pour autant que le terme d’inconscient soit adapté à ce niveau de contradiction dynamique. Il faut sans doute l’extrême complexité du langage pour introduire cette dimension.
On retrouve ces conflits de niveau chez l'être humain en de nombreuses circonstances, dans lesquelles l'instinctuel et l'émotionnel entrent en paradoxe. Cela est évident lorsqu'on réfléchit à la sphère sexuelle, et aux nombreuses apories qu'elle propose, entre l'excitation instinctuelle, le sentiment amoureux, l'insertion sociale et la raison.
Lorsqu'au contraire les plaisirs s'additionnent, ici le plaisir instinctuel et le plaisir émotionnel, l'intensité augmente alors et favorise l'ensemble du fonctionnement cérébral, comme le montrent maintenant de nombreuses études.
?

En remontant encore d'un cran en suivant la théorie des 3 niveaux de Mc Lean, on en arrive au registre cortical, celui en fin de compte de la raison. S'ajoute alors un troisième niveau, qui sera soit congruent soit dissociatif selon les circonstances. "Le coeur a ses raisons que la raison ignore", voilà un proverbe que tout le monde connaît, ainsi que la chanson de Carmen, "L'amour est un oiseau de Bohême qui n'a jamais connu de loi", qui s'enchaîne logiquement par "Si je t'aime, prends garde à toi…".
Cet aspect dissocié entre les niveaux verticaux du cerveau apparaît également nettement dans les actes d'héroîsme, par exemple dans le fait de plonger dans une eau glacée pour aller sauver un enfant, où les niveaux émotionnels et raisonnés  viennent en contradiction frontale avec celui de l'instinct de survie, ou encore dans les décision d'engagement dans une résistance dangereuse face à une oppression sociale, où le niveau cortical, cette fois seul, vient en contradiction des deux sous-jacents : il l'emporte sur la peur, le deuxième niveau, et l'instinct de survie, le premier.
Cette dissociation cérébral des fonctions est également une grille de lecture des productions religieuses, le diable et le bon Dieu pouvant être la projection des conflits entre le plaisir immédiat, reptiliens, et supérieur, cortico-limbique.
Une théorie de la genèse de ce qu'on appelle la psychopathie, cette tendance à vivre ses pulsions sans retenue corticale, ou même l'hyper activité qui est son pendant chez l'enfant, est que le sujet n'aurait pas eu suffisamment d'expériences d'empathies familiales et sociales durant l'enfance, ce qui aboutirait à un moindre développement chez lui que chez d'autre de tous ces niveaux corticaux d'inhibition des niveaux instinctuels. C'est d'ailleurs ce qui se retrouve dans toutes les histoires de ces sujets, et, logiquement, dans le développement de leur cerveau, puisqu'il se structure en fonction de ce qu'il apprend…

Mais le plaisir d’être humain n’est pas de faire fonctionner seulement le niveau cortical, le troisième niveau cérébral, la sublimation de Freud, mais l'effort de coordonner suffisamment les niveaux malgré leurs nombreuses hétérologies, ce qui n’est pas du tout la même chose. Le simple exercice de la sublimation est en fait une dissociation en soi, avec les résultats pathologiques qui y sont liés, lorsque le corps y est trop peu, comme on le voit à travers les nombreuses déviances des représentants de certaines religions lorsque celle-ci fait de fonctions fondamentales du corps un interdit absolu.



            - L'axe latéral.

Les deux moitiés droites et gauches du cerveau, loin d'être dans cette symétrie que supposait Descartes, sont en réalités dévolues à des fonctions différentiées. L'origine de ces découvertes est liée à Broca, qui découvre par des pathologies lésionnelles l'importance du lobe gauche dans la fonction langagière. Plus récemment, les techniques plus précises d'exploration amène des éléments nombreux dans ce sens : L’hypothèse a été faite que les deux hémisphères seraient à l’origine de deux traitements différents de l’information. Selon Kahneman, il existe deux systèmes de pensée : à l’hémisphère gauche, il attribue un type de traitement logique, mathématique, séquentiel, fonctionnant en progressant du détail vers la complexité. Il lui associe un raisonnement analytique, lent et réfléchi (la tortue), par opposition au raisonnement synthétique, rapide et intuitif (le lièvre) qui caractériserait l’hémisphère cérébral droit. Celui-ci est dit analogique, et empirique, fonctionnant plutôt sur la globalité, l'expérience, l'erreur et la déduction. Cette distinction serait basée sur des types de réseaux neuronaux différents. Les réseaux de l’hémisphère cérébral gauche seraient en effet majoritairement linéaires, ce qui imposerait un traitement séquentiel, alors que les réseaux de l’hémisphère cérébral droit seraient constitués en parallèles, imposant un traitement global.
Chacun a peut-être en mémoire le témoignage de ce médecin neurologue, visible sur youtube, Jill Bolte Taylor, à qui arrive un accident vasculaire cérébral dans le lobe gauche du cerveau, et qui constate le priorité nouvelle donnée à sa pensée pour le domaine intuitif, qui est assez spécifiquement du côté droit du cerveau. On donne, à tort à mon avis, le nom de cerveau émotionnel à cette zone, alors qu'il est plus précisément dans la zone sous-jacente, limbique. Il s'agit plutôt d'une spécialisation intuitive, comme il est dit plus haut, contrairement au gauche, plus logique lui.
Là encore, les accords et conflits sont possibles, comme par exemple lorsqu'on a une mauvaise impression malgré une logique alléchante… C'est que parviennent à la conscience des messages contradictoires entre la proposition logique, par exemple le cadeau d'une maison avec piscine gratuitement et sans contre-partie, alors que le cerveau droit reçoit toute une foule de messages contradictoires du côté de l'intuition.
Plus sérieusement, ce livre fort intéressant de Kahneman sur ces deux modes principaux de la pensée mène quelques éléments supplémentaires : le mode intuitif est plus rapide, plus immédiat, donc plus réactif, mais aussi plus sujet à erreur. Le mode analytique, lui, plus besogneux, donc plus lent, permet cependant de mieux mesurer un rapport précis au réel. Le mode intuitif, enfin, se développe d'autant qu'il existe de nombreuses interactions qui favorise son développement, alors que le mode analytique peut plus facilement se développer dans un relatif isolement sensoriel qui en quelque sorte ne le perturbe pas.
Les nombreux conflits entre ces deux modes de pensée aboutissent en fait à des apprentissages et des progrès de la pensée dans sa globalité, dans les cas où ces conflits se résolvent.

C'est d'ailleurs à ce niveau que les recherches récentes ont développé de manière convaincante le vieux débat sur les différences cérébrales entre hommes et femmes ! Dans ce travail assez convaincant à la fois dans sa méthode rigoureuse et ses conclusions ouvertes sur l'inné ou l'acquis dans ce domaine des différences cérébrales, on découvre que les hommes, en grande majorité, connectent principalement à l'intérieur de chaque hémisphère, alors que les femmes relient beaucoup plus les deux hémisphères entre eux. Les auteurs en tirent les conclusions fonctionnelles suivantes : dans l'ensemble, les résultats suggèrent que les cerveaux masculins sont structurés pour faciliter la connectivité entre la perception et l'action coordonnée, tandis que les cerveaux féminins sont conçus pour faciliter la communication entre les modes de traitement analytique et intuitif.
Ce qui est là passionnant, c'est que la dissociation anatomique cérébrale se produit alors aussi entre les sexes, avec les mêmes conséquences que pour tous les niveaux déjà évoqués : soit, dans le dialogue des sexes, concordance, résonance et donc plus de plaisir, soit discorde absolue, et souffrance. Le déjà ancien bestseller Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus trouve ainsi longtemps après sa sortie une assise scientifique moins contestable que les précédentes. L'axe latéral est aussi celui de l'axe homme femme.
On comprend aussi que notre époque qui cherche de façon parfois délirante à supprimer toute différence homme femme, induit aussi par là même qu'on risque fort de ne plus savoir se parler d'un sexe à l'autre, pour autant que la parole est aussi un effort de coordination, certes incomplète, à partir de différences radicales fécondes. C'est bien en raison du fait que la parentalité elle-même est dissociée entre père et mère que l'effort de l'enfant à se comprendre lui-même a quelques chances d'être couronné de succès…