Il faut pourtant noter que le langage est, pour une très grande part, inconscient. Nous ne sommes pas conscients de la façon dont nous associons, suivant les règles bien précises, syntaxiques et grammaticales, des phonèmes, des monènes, dans une sentence, qui doit elle-même être le support d’une sémantique, d’une information. Et nous sommes encore moins conscients que, ce faisant, nous ne faisons qu’exprimer nos automatismes conceptuels, langagiers, nos jugements de valeur, nos préjugés, tout ce qui a été mis, depuis notre naissance, dans notre cerveau, par punitions ou récompenses, et que nous mobilisons chaque fois que nous voulons exprimer quelque chose. Ainsi sans le savoir, en apprenant à parler, un enfant apprend à exprimer «objectivement» les préjugés, les jugements de valeur, ses désirs inassouvis, tout ce qui fait la caractéristique d’un homme plongé dans la culture d’un lieu et d’une époque. En d’autres termes, on peut dire que le contenu du discours est moins important à connaître, à comprendre, que ce qui l’anime, ce qui le fait prononcer. Et ce qui anime un discours est unique, est propre à chaque homme qui le prononce, il est particulier à son expérience personnelle du monde, depuis sa naissance, et peut-être avant. Un père et un fils, utilisant le même langage, ne peuvent plus se comprendre souvent, parce que l’expérience qu’ils ont des mots s’est établie dans des époques différentes et parfois même dans des milieux différents. C’est là sans doute un des facteurs principaux des conflits de générations.
Le temps sociologique n’est pas le temps biologique de l’individu. Et le temps sociologique va plus vite que le temps biologique. Les structures sociologiques se transforment plus vite que les structures biologiques des individus. Ces notions résultent en grande partie des acquis techniques qui, depuis quelques décennies, ont évolué si vite et d’une façon si analytique que l’individu n’a pu les acquérir et se transformer avec eux. Or, nous savons maintenant qu’un individu va négocier la niche environnementale dans laquelle il est situé, à l’instant présent, avec tous ses apprentissages antérieurs, tous ses automatismes inconscients. Sans doute aura-t-il toujours une explication logique, un alibi, pour expliquer son action présente mais, en fait, ce qui va la déterminer c’est toute cette vie antérieure et peut-être tout particulièrement celle de ses premières années où nous avons vu qu’il ne sait pas encore qu’il est dans un milieu différent de lui. Cette période a laissé dans son système nerveux une «empreinte» dont il est parfaitement inconscient et qui ne sera par la suite que remodelée par ses apprentissages culturels successifs.
On conçoit, en passant, que les grands progrès de la médecine moderne, comme on dit, ne sont que les grands progrès de la médecine d’urgence. Nos connaissances fondamentales concernant les processus biologiques se sont considérablement enrichies au cours de ces dernières décennies et elles ont permis de mieux comprendre ce qu’est un être vivant et un homme en particulier. Mais sur le plan de la thérapeutique, nous voyons que nous ne pouvons nous adresser qu’à un individu malade, à un instant présent, et que sa maladie n’est que le résultat, en grande partie, de la façon dont il a réagi à son environnement présent, avec tout son acquis passé qui nous reste strictement inconnu. Enfin, comme, si nous voulions en prendre connaissance, nous devrions passer par l’intermédiaire du langage, un langage prononcé par l’individu qui ignore ce qu’il est, il est pratiquement impossible de faire une médecine s’adressant à l’étiologie sociale, historique de l’individu, et l’on doit se contenter d’une médecine étroite, empirique, du moment présent. Certes, avec les antibiotiques, beaucoup de maladies infectieuses ont disparu. Si j’avais une pneumonie, je serais content qu’on utilise de la pénicilline pour me traiter. De même, si j’étais atteint d’un ulcère perforé, j’aimerais qu’un chirurgien adroit et un anesthésiste compétent permettent l’ablation de l’ulcère et même de l’estomac où l’ulcère est apparu. Il m’éviterait ainsi la péritonite mortelle. Mais dans les deux cas, pris comme exemples, pourquoi ai-je fait une pneumonie et pourquoi ai-je fait un ulcère qui s’est perforé ? C’est parce que j’étais en inhibition de l’action. Or, les raisons qui font que j’étais en inhibition de l’action sont enfermées dans mon système nerveux, dans son histoire, dans ses automatismes inconscients. En d’autres termes, nous soignons au niveau d’organisation de l’individu les effets qui ont pris naissance aux niveaux d’organisation englobants, c’est-à-dire au niveau des groupes social, familial, professionnel ou d’une société globale, car nous négocions notre instant présent avec tout notre acquis mémorisé inconscient.
En résumé, nous voyons que si nous voulons éviter le refoulement, avec son cortège «psychosomatique», c’est-à-dire d’inhibition d’actes gratifiants, nous sommes limités à quelques actions que nous pouvons rapidement énumérer. La première c’est le suicide. C’est un acte d’agressivité mais qui est toléré par la socioculture parce que d’abord ses armes arrivent généralement trop tard pour l’interdire lorsqu’il est réussi et que, d’autre part, il n’est dirigé que vers une seule personne. La cohésion du groupe social s’en trouve rarement compromise. Le suicide est un langage en même temps qu’une action (le langage étant de toute façon une action) mais, quand on ne peut se faire entendre, il constitue une action assez définitive pour que parfois ce langage soit entendu. Il facilite ou renforce parfois même la cohésion du groupe dont il crie la détresse. Il y a aussi l’agressivité défensive, sur laquelle nous aurons à revenir tout à l’heure, qui est rarement efficace, mais qui en restituant à l’action sa participation au bien-être permet, dans son inefficacité même, de trouver une solution à des problèmes insolubles. I
Il y a également un langage qui est celui du névrosé. Pierre Jeannet a dit que c’était le «langage du corps». L’individu qui est pris dans un système manichéen, qui se trouve placé devant un problème dont les éléments lui sont la plupart du temps inconscients et qu’il ne peut résoudre dans l’action, va, par un certain comportement, exprimer ce qu’il ne peut pas dire. On a écrit que le névrosé manquait d’imagination et que son comportement névrotique, qui trouve son expression la plus complète dans la crise hystérique, était un moyen d’attirer l’attention des autres sur lui et sur ses problèmes non résolus. Quand le névrosé a de l’imagination, il peut s’échapper sur un autre registre, celui de la créativité qui lui permet souvent de tempérer sa névrose et d’agir. Ce n’est déjà plus une lutte contre un environnement difficilement vivable pour lui, mais une fuite. Et la fuite est généralement le comportement le plus souvent adopté par le névrosé. Les moyens de fuite sont nombreux.
L’un d’eux qui est actuellement à la mode, c’est la toxicomanie. Le toxicomane part en voyage, c’est son «trip». Il fuit une vie qui lui est désormais insupportable, où ses problèmes inconscients, qu’il ne peut exprimer parce qu’il ne les connaît pas, ne sont par perçus par ceux qui l’entourent et la société dans laquelle il est plongé. Le plaisir qu’il peut éprouver jusqu’à la mort est d’abord la fuite d’un monde invivable pour lui. Il faut savoir que la majorité des psychotogènes, en dehors de l’alcool, diminuent l’agressivité et c’est sans doute parce que beaucoup de jeunes actuellement se trouvent dans un monde où l’agressivité compétitive domine et qu’ils ne peuvent y participer qu’ils fuient dans un monde psychédélique qui leur apporte l’indifférence et la tranquillité, sans se rendre compte qu’ils sont alors enfermés dans la prison d’une tolérance et d’une dépendance par rapport aux toxiques dont il sera bien difficile de les faire sortir. Accoutumance et dépendance aussi lorsqu’il s’agit d’alcool, mais l’alcool est encore un toxique accepté par les sociocultures, car il augmente l’agressivité et ne provoque pas le plus souvent, sinon tardivement, un désintérêt pour le système productif. La criminalité d’une région ou d’un pays est souvent fonction de l’alcoolisme qu’on y trouve, lui-même fonction des conditions économiques et politiques. La misère favorise la fuite dans l’alcool, qui favorise la criminalité interindividuelle. Olivenstein a écrit qu’il n’y avait pas de toxicomane heureux ; mais n’était-il pas encore plus malheureux avant de le devenir ? Un autre moyen de fuite est la psychose. Avant de devenir dément, le chemin est souvent long, douloureux et difficile. Mais lorsque la démence est installée, que l’individu a fui dans son imaginaire, il est curieux de constater que l’équilibre biologique, antérieurement perturbé, se stabilise. Les statistiques mondiales semblent montrer que le nombre de cancers chez les délirants chroniques est extrêmement réduit par rapport à la population «normale». Beaucoup d’observations montrent également que lorsque le personnel hospitalier est atteint par une épidémie de grippe par exemple, les vrais psychotiques passent à travers et cela ne serait pas pour nous étonner si l’on admet qu’ils ne sont plus parmi nous, que leur relation avec l’environnement social est réduite au minimum et que donc ils n’ont plus de raison d’être inhibés dans leur action. On dit qu’ils délirent, mais leur langage n’est plus pour eux un moyen de communication (aliénant d’ailleurs par la rigueur de ses règles). Il ne leur est plus utile puisque n’ayant pas été entendus, ils n’ont plus à communiquer.
Un dernier moyen de fuite est la créativité. La possibilité de construire un monde imaginaire dans lequel on peut arriver à vivre, que ce monde soit celui d’un art ou d’une discipline scientifique, et nous devons constater que la barrière est bien fragile entre la psychose et la créativité. Combien de grands créateurs sont morts fous, incapables même à travers leur création de supporter l’inhibition de l’action gratifiante dans laquelle leur environnement social les obligeait à se confiner ? Une étude statistique récente[12] semble mettre en évidence un taux élevé de psychopathes chez les créateurs reconnus, comparé à la population générale.

On comprend alors que c'est bien lorsque l'effort d'être soi avec l'autre échoue que l'organisme se dérègle, cerveau et corps, chaque organe, y compris si je puis dire les organes de l'appareil psychique, se signalant pour lui-même, n'étant plus coordonné à l'ensemble par ce qu'on appelle le plaisir. Que celui-ci soit le produit de l'effort d'être soi, et n'est en aucun cas donné, voilà qui n'étonnera pas les psychanalystes, lesquels ont constaté depuis en tout cas Lacan que le sujet est mouvement vers son désir, ce qui demande une énergie sans cesse renouvelée.


5° Les niveaux du plaisir.


On peut donc proposer à partir de ces travaux de Laborit et des travaux plus récents dont nous avons parlé 3 définitions différentes de ce qu’on appelle globalement le plaisir.

a- Le premier niveau correspond à ce qui était étudié dans le premier chapitre sur le plan thermodynamique. Il s’agit de ce qui se passe spontanément dans un système loin de l’équilibre soumis à un flux d’énergie lorsqu’il s’auto organise, de façon à diffuser le plus possible cette énergie.
C’est un  état dans lequel le système fonctionne globalement, s’auto organise continuellement, et optimise les perturbations et afflux d’énergie. Cela s’éloigne, on le voit, de l’hypothèse freudienne de la plus basse énergie possible, mais s’oriente plutôt vers la meilleure congruence, les meilleures résonances entre les flux entrants et sortants, en fonction des circonstances. Il s’agit sur le plan physique de la capacité très particulière du vivant à baisser localement l’entropie.

Ce plaisir là nécessite deux éléments centraux pour fonctionner : un chaos et une pression énergétique. Ce sont précisément les caractéristiques principales des réseaux de neurones, ce qui les amène à trouver les solutions inventives aux situations nouvelles.

Revenons aux poulpes, dont nous avons déjà parlé plus haut, qui vont venir là à notre secours pour comprendre. Ces animaux extraordinaires sont ainsi capables d'ouvrir des bocaux vissés, de jeter des jets d'eau sur des ampoules qui les gênent pour dormir, d'arroser des visiteurs qu'ils ne connaissent pas dans les laboratoires où ils habitent, voire aussi de jouer, semble-t-il, avec des objets qu'on leur confie..
L'hypothèse de P. Godfrey-Smith est la suivante. Il part du fait que le système nerveux de ces animaux est fort sophistiqué, en raison du contrôle que l'organisme doit opérer sur l'importante autonomie de chaque tentacule, doué en quelque sorte d'un cerveau propre. Autant de cerveaux que de tentacules. Il faut pour coordonner tout cela le même nombre de neurones qu'un chien !

Un autre scénario, plus audacieux, pourrait être le suivant : un grand système nerveux évolue pour faire face aux exigences de coordination du corps, mais il en résulte une complexité neurale telle que d°autres capacités apparaissent, des sortes de sous-produits ou d'additions relativement simples à ce qui vient d'être créé. Je viens d'écrire « de sous-produits ou d'additions ››, mais c'est certainement et/ou qu'il conviendrait d'écrire. Certaines capacités, comme la reconnaissance des individus, sont peut-être des sous-produits, tandis que d'autres comme la résolution de problèmes sont les résultats de la modification évolutive du cerveau en réponse au style de vie opportuniste du poulpe. Dans cette vision, les neurones commencent par se multiplier pour répondre aux exigences du corps, puis
dans un second temps le poulpe se réveille avec un cerveau aux capacités accrues. D'un point de vue évolutif, il semblerait que certains de ses comportements impressionnants soient purement fortuits. Rappelez-vous de ces attitudes surprenantes en captivité, l'art et la malice, l'interaction avec les humains... Tout cela pourrait résulter d'une sorte de surplus mental chez l'animal.

Ce premier niveau de plaisir concerne donc absolument l’ensemble de l’organisme, à savoir corps et cerveau, chez les animaux évolués, en ajoutant l’univers symbolique chez l’homme. La complexité même et une certaine souplesse chaotique de l'ensemble aboutiraient à une inventivité adaptative surprenante, faisant du système nerveux, puis de l'appareil psychique des organes, si je puis dire, dévolus à l'apparition de solutions nouvelles pour lesquelles le sujet n'a pas été programmé. Là serait le plaisir de l'appareil psychique, sans doute.