- L'axe antéro-postérieur.

Il fait jouer d'autres associations/dissociations : les sens y sont en effet séparés en zones, visuelle en arrière, etc.. jusqu'au somesthésique près du sillon central, puis les actions sont gérées jusqu'au cortex préfrontal. Tout ceci est activement coordonné, de façon comme toujours hyper complexe dans le cerveau.
Mais il est intéressant de simplifier, par exemple si on prend le mal de mer : on pense que ce trouble est lié à une désynchronisation entre les réceptions sensorielles des canaux semis circulaires liés à l'équilibre et les impressions visuelles. En effet, les canaux captent un mouvement, alors que le déplacement relatif dans le bateau lui-même reste immobile. L'impossibilité pour le cerveau de coordonner ces éléments dissociés anatomiquement de toute façon serait à l'origine de la souffrance. Alors même que l'intense coordination de tous ces éléments chez le surfeur crée au contraire un plaisir important.
C'est aussi un des ressorts des films d'horreur, lorsque par exemple dans L'exorcisme la petite fille parle avec une voix monstrueuse. Le visuel et l'auditif apparaissent désynchronisés, provoquant l'effet attendu d'horreur. Alors que la voix monstrueuse, prise isolément, n'aura pas le même effet.
C'est ainsi que la dissociation anatomique des sens nécessite sans cesse la mise en oeuvre des voies associatives pour que l'ensemble fonctionne de façon satisfaisante. L'échec de ces liaisons provoque le déplaisir, ici recherché du fait qu'il n'est que fictif et ramène à la réassurance plaisante que ce n'est que du virtuel… Le plaisir des films d'horreur tient au fait de constater que ce qui était dissocié ne l'est plus.

Enfin plus proche de la psychanalyse, l'impression d'inquiétante étrangeté repérée par Freud n'est rien d'autre qu'un mécanisme de même nature : une sensation rappelle un sentiment qui est désynchronisé des perceptions du moment, renvoyant à une autre perception, ancienne, refoulée, mais suffisamment forte pour perturber la synchronie de l'instant par son retour associatif. La dissociation est là temporelle. L'effort demandé est alors de relier passé et présent, malgré le refoulement qui parle ainsi dans l'inquiétante étrangeté.

Pour résumer, le sentiment d'unité, de coordination n'existe que tant que les forces associatives fonctionnent de manière suffisamment synchrones. Que cela vienne à manquer, et l'effet dissociatif apparaît, conséquence d'une anatomie elle-même dissociée en multiples fonctions à force de spécialisations multiples.
Rappelons que la théorie la plus convaincante à ce jour à mon sens des moments dissociatifs pathologiques, qu'on nomme parfois schizophrénie, fait jouer un problème de coordination, peut-être lié à l'apprentissage, entre la sphère perceptive, passive et la sphère motrice, active. Cette hypothèse fait appel à un défaut de synchronisation entre ces domaines sensoriels et moteurs, dont le résultat serait alors de faire apparaître le caractère dissocié naturel des diverses zones du cerveau.  La confusion serait alors possible entre ce qui vient de soi, activement, et de l'autre, passivement, puisque ces deux domaines ne sont pas définis, mais au contraire confus. L'exemple de Bateson du double lien est une bonne illustration de cela, puisque la sensibilité, puis l'activité motrice liée à cette sensibilité sont activement désynchronisées par la réponse. Dès lors, l'excitation des zones sensorielles par l'extérieur ou l'imaginaire interne ne sont plus discriminés par la réponse motrice. L'imaginaire, qui n'est plus synchronisé par le désir, fonctionne pour lui-même. C'est le délire.
Puis le désir, de son côté, n'étant plus lié à la sensibilité profonde, devient aussi autonome : c'est la pensée purement métonymique, hors sens.
Activité et perception dissociées anatomiquement chez l'homme, apparaissent comme telles lorsque les forces de synchronisation, l'effort d'être soi, sont empêchées.

Le moi ne devrait son sentiment d'unité qu'à l'apprentissage actif du plaisir de la synchronisation, du lien et in fine du vrai dialogue entre soi et l'autre, puisque le stade du miroir est aussi cette dissociation identitaire entre soi et l'autre, ce que nous verrons plus tard dans ce travail. Ce sensation d'unité n'est donc pas un état, mais le produit d'une action énergique continue de coordination.

Mais il convient d'entrer plus avant dans les effets cliniques de ces problèmes de synchronisation cérébrale, tels qu'ils furent étudiés par Henri Laborit.



4° Henri Laborit, ou le rôle liant du plaisir, et dissociatif du déplaisir.

Cet auteur a travaillé dans les années 70 sur la question des centres du plaisir du cerveau humain et de leurs fonctions. Ces centres du plaisir ont en fait deux particularités anatomiques, ils sont de la matière grise au coeur même du cerveau, et surtout en relient l'ensemble.



Résumons :
Nos motivations les plus puissantes nous viennent de comportements ayant été bénéfiques pour notre espèce d’un point de vue évolutif. Des systèmes cérébraux spécialisés ont donc évolué pour nous procurer du plaisir lors de l’exécution de ces comportements. Il existe deux voix majeures dans le cerveau qui concourent à l’activation des comportements : le circuit de la récompense, qui fait partie de ce que l’on nomme en anglais le « medial forebrain bundle » (MFB) et le circuit de la punition ou « periventricular system (PVS) ». Le MFB, par le cycle « désir – action – satisfaction », et le PVS, par la réponse de fuite ou de lutte réussie, amènent tous les deux l’organisme à préserver son homéostasie par l’action et forment ce que l’on appelle le système activateur de l’action (SAA).
À ce SAA s’oppose un système inhibiteur de l’action (SIA). Son activation en condition naturelle survient devant le constat de l’inefficacité de notre action. La fuite ou la lutte nous apparaissant impossible, la soumission et l’acceptation du statu quo demeure alors bien souvent la dernière alternative pour assurer sa survie. Le SIA est le fruit d’une évolution où il a été utile en fonctionnant sporadiquement, empêchant temporairement toute action inutile qui ne pourrait qu’empirer la situation. Pensons par exemple au petit mammifère qui se retrouve en plein milieu d’un champ et aperçoit un rapace au-dessus de lui ; la meilleure chose à faire est encore de ne pas bouger et d’espérer passer ainsi inaperçu.
Or dans nos sociétés basées sur la compétitivité, nombreuses sont les personnes qui activent de façon chronique ce circuit pour éviter des représailles. L’inhibition de l’action n’est plus alors qu’une simple parenthèse adaptative entre des actions d’approche ou de retrait, mais une véritable source d'angoisse. C’est ce mal-être qui va peu à peu miner la santé de l’individu. En effet, les conséquences négatives de l’inhibition de l’action sont nombreuses et ont été abondamment décrites : dépression, maladies psychosomatiques, ulcères d’estomac, hypertension artérielle sont les plus évidentes. Mais des dérèglements génétiques plus graves comme les cancers et l’ensemble des pathologies associées à une diminution de l’efficacité du système immunitaire sont aussi susceptible de découler de l’activation prolongée du SIA.
On entend bien à la lecture de ces lignes que les centres du plaisir sont aussi des centres de coordination visant, par l'action motrice, à la meilleure résonance homéostasique entre l'organisme et son environnement. Plaisir et résonances organisées seraient une seule et même chose. On comprend aussi qu'alors, lorsque cet effet cesse, dans ce que Laborit appelle le SIA, les divers organes du corps, cessant d'être synchronisés, pour nous psychanalystes, d'avec le désir, se mettent tous tour à tour en souffrance. La souffrance est de ce point de vue la même chose que la désynchronisation.
Mais revenons à cette idée centrale chez Laborit, et donc pour nous dans cette hypothèse forte de la genèse de certains états dissociatifs, à propos de la place de l'action dans la formation de l'appareil psychique.
Parmi les fonctions du système nerveux central, on a peut-être trop privilégié ce qu’il est convenu d’appeler, chez l’homme, la pensée et ses sources, les sensations, et pas suffisamment apprécié l’importance de l’action, sans laquelle les deux autres ne peuvent s’organiser. Un individu n’existe pas en dehors de son environnement matériel et humain et il paraît absurde d’envisager séparément l’individu et l’environnement, sans préciser les mécanismes de fonctionnement du système qui leur permet de réagir l’un sur l’autre, le système nerveux. Quelle que soit la complexité que celui-ci a atteinte au cours de l’évolution, sa seule finalité est de permettre l’action, celle-ci assurant en retour la protection de l’homéostasie (Cannon), de la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur (Claude Bernard), du plaisir (Freud). C’est lorsque l’action qui doit en résulter s’avère impossible que le système inhibiteur de l’action est mis en jeu et, en conséquence, la libération de noradrénaline, d’ACTH et de glucocorticoïdes avec leurs incidences vasomotrices, cardio-vasculaires et métaboliques, périphériques et centrales. Alors naît l’angoisse.

Ainsi, cette idée que l'angoisse serait liée à des moments de désynchronisation du système nerveux est reliée clairement chez Laborit au fait que l'effort moteur est devenu inhibé.

Nous allons d’abord très succinctement rappeler comment, depuis quelques années, nous avons pu établir les rapports existant entre les affections somatiques, et plus largement toute la pathologie générale, et la mise en jeu du système inhibiteur de l’action à travers la mobilisation du système vasculaire et du système endocrinien..
Il est, pour nous, de plus en plus évident, et cette notion commence à trouver des supports également dans les travaux anglo-saxons, que l’inhibition de l’action englobe l’ensemble des facteurs qui vont être à l’origine de l’ensemble des désordres qui constituent ce qu’on appelle l’«état pathologique», En effet, nous venons de voir que la corticosurrénale sécrète des glucocorticoïdes sous l’action d’un facteur hypophysaire, dit ACTH (hormone adrénocorticotrope), lui-même libéré par l’hypophyse, sous l’action d’un facteur hypothalamique, le CRF (corticotropin releasing factor), Or, celui-ci est libéré dans deux situations comportementales: la première, c’est lorsque le PVS est mis en jeu et que la fuite ou la lutte sont nécessaires pour conserver la structure vivante et la seconde dans une autre situation, lorsque le système inhibiteur de l’action est mis en jeu, Mais dans le premier cas, l’ACTH libérée, avant même de provoquer la sécrétion des glucocorticoïdes, agira sur l’activité du système nerveux en augmentant son incidence sur le fonctionnement moteur[11], L’ACTH va donc faciliter la fuite ou la lutte, Elle participe au fonctionnement de ce que nous avons appelé le système activateur de l’action (SAA) dont fait également partie le système de la récompense.
Si la fuite ou la lutte, nous l’avons vu, sont efficaces, les glucocorticoïdes vont stimuler le système inhibiteur de l’action qui mettra fin à l’action, laquelle action était efficace, Les ennuis ne commencent que lorsque l’action s’avère inefficace, car alors le système inhibiteur de l’action va provoquer l’apparition d’une rétroaction positive en tendance, autrement dit d’un cercle vicieux, Ce système inhibiteur de l’action commandant par cascades successives la libération de glucocorticoïdes, ce qui ne peut encore que le stimuler. On ne peut donc sortir de ce cercle vicieux que par l’action dite «gratifiante», celle qui permet de rétablir l’équilibre interne et de fuir la punition. Il peut paraître curieux qu’après avoir insisté sur le fait qu’un système nerveux ne sert qu’à agir, nous signalions la présence dans l’organisation de ce système d’un ensemble de voies et d’aires aboutissant à l’inhibition de l’activité motrice. Cependant, ce système est malgré tout adaptatif, car dans certaines situations, mieux vaut ne pas réagir qu’être détruit par un agresseur mieux armé. L’ennui est que, si ce système d’évitement, permettant la conservation momentanée de la structure, n’est pas immédiatement efficace, si sa stimulation se prolonge, les remaniements biologiques résultant de son fonctionnement vont être à l’origine de toute la pathologie.

S'il est difficile de suivre Laborit dans la généralisation de sa théorie à l'ensemble de la pathologie, il semble par contre fécond de penser avec lui que corps et esprit ont un besoin vital de fonctionner de la manière la plus coordonnée possible, compte tenu de la complexité extrême de leur anatomie même. Les systèmes endocriniens, circulatoires et nerveux, au coeur de ces coordinations, sont au centre aussi des causes de l'angoisse, qui n'est rien d'autre que l'apparition de la dissociation anatomique naturelles de ces spécialisations, faute d'agencement.
Mais continuons sa lecture, avec peut-être plus de prudence que lui dans l'aspect universel de ses conclusions…