Ce processus du signal est fondamentalement lié à la sexualité, qui, séparant les êtres, puis les réunissant dans l'acte de reproduction, nécessite par là même un signal de rencontre. La sexualité nous aliène donc au signal, en même temps qu'elle nous offre un avantage adaptatif dans la transmission.
Ce faisant, s'introduit aussi une sorte de dialogue entre ces organismes qui font chacun signe pour l'autre, ébauche archaïque du langage, qui donne lieu à ces magnifiques danses en particulier chez les oiseaux. Ces signes qui font signe entre eux sont probablement à l'origine de ce domaine nouveau qu'est le langage, qui émerge là. Appareil psychique et langage (même si ce n'est au départ que le langage des signes) ont une naissante concomitante de ce point du vue, qui est l'avènement de la sexualité. L'intuition freudienne est là refondée, d'une autre manière, ici proprement phylogénétique.
Remarquons aussi, nous aurons à y revenir, que le signe primordial, sexuel donc, est alors directement dans la ligne du plaisir qui accompagne la sexualité, dont l'orgasme, dont il n'est pas certain que les humains soient les seuls porteurs. Nous avons vu dans un chapitre précédent que cet orgasme n'est pas homologue au plaisir en général, mais parfois même carrément contradictoire. Dit très simplement là, le plaisir du lien n'est pas le plaisir de la liberté…
Toujours est-il que ce lien étroit entre signe et plaisir sexuel est un élément qui entre sans doute aussi dans la genèse du plaisir artistique. Le plaisir se diffuse de la fonction à son représentant, dans un effet esthétique, par un lien simplement métonymique. Le risque d'anthropomorphisme ne doit pas nous empêcher de constater ce qu'éveille en nous la roue du paon, ces oeuvres d'art que sont beaucoup d'oiseaux, voire la beauté de leur danses nuptiales. On peut même proposer carrément d'inverser les choses : notre sentiment esthétique ne serait qu'une extension de cette fonction vivante qu'on voit apparaitre avec l'évolution de plus en plus complexe de la rencontre sexuelle. Les concours de poésie des nobles du moyen âge, les chansons des amoureux de toutes époques ne seraient alors que les traces du fondement même de la langue : la séduction amoureuse. Comme pour toutes les espèces sexuées suffisamment évoluées. Le langage reste ainsi posé sur son ancrage dans le signe.
Se souvenir de tout cela, si on y prête attentions, permet sans aucun doute à l'analyste, au thérapeute, de ne jamais oublier le corps dans son travail.


Articulation signe pulsionnel

Il est donc loin d'être secondaire de se souvenir qu'à son origine, le langage était au service du sexuel pulsionnel, tout autant que ce dernier en devenait dépendant. C'est que dans ce long et complexe chemin qui mène du réflexe instinctuel au signifiant culturel, la place du plaisir ne doit pas s'oublier. C'est même plus précisément la fonction d'un plus de plaisir, dans l'ontogenèse du sujet, qui va ici prendre place. Cette hypothèse sera cohérente avec la base thermodynamique de ce présent travail, telle que développée par J. England : la complexité croissante des flux entrants sur l'organisme humain, puis sur son appareil psychique, entraîne de facto, pour que l'adaptation reste possible,  une optimisation des structures dissipatrices, résonnantes. C'est là ce plus de plaisir…


Le plus de plaisir

La clinique de l'enfance, actuellement dévoyée de façon catastrophique par les tenants d'un fonctionnement purement neurologique pseudo scientifique illusoire parfaitement robotisé et complètement inhumain (l'univers des "dys"…), montre au contraire que rien ne s'inscrit dans l'enfance si le lien au plaisir d'être dans son ensemble n'est pas suffisamment présent en même temps que les contraintes de la civilisation, avec sa complexité croissante de système de signes, apparaissent progressivement.
Là encore, c'est un léger plus de plaisir par rapport au plus de contrainte qui permet le développement, à défaut de quoi le symptôme apparait. C’est bien ce plus de plaisir familial puis social qui fait défaut dans la toxicomanie, et ramène alors ces sujets à la nécessité vitale du plaisir réflexe du passage à l'acte et  du produit. Plaisirs et contraintes, instincts et signes doivent constamment s'articuler, vectorisés par ce plus de plaisir, pour que le sujet s'y retrouve.

C'est ainsi que peuvent se comprendre les passages d'un stade à l'autre dans la construction de l'enfance, les régressions n'étant rien d'autre que l'impossibilité pour le sujet d'articuler son désir à de nouvelles contraintes sociales, faute de plaisir suffisant. Les énurésies psychogènes de l'enfant sont toujours liées, dans mon expérience du moins, à des refus d'endosser l'univers symbolique génital naissant de la période de latence. Se fantasmer homme ou femme sexué, faute de plaisir suffisant à l'imaginer, est alors impossible et l'enfant en reste au stade précédent de l'articulation de son plaisir  instinctuel et de son univers symbolique.
Ce sont alors les représentations que l'enfant se fait de ses parents, par trop déplaisantes, qui bloquent le chemin de l'articulation du pulsionnel et du symbolique. Le travail avec la famille montre alors toujours une période difficile pour les parents, motivant chez certains enfants qui y sont sensibles un refus profond d'emprunter ce chemin identitaire. La mise en lumière de ce quiproquo avec l'ensemble de la famille permet le plus souvent la reprise du chemin.
On comprend aussi que l'école en France n'ait guère de glorieux résultats, elle dont le but essentiel reste trop souvent de faire avaler du symbolique, comme si l'objectif était de remplir l'enfant de culture. Aucun être humain ne se sent un destin de jerrycan! C'est sur cette méprise bien grave que les enseignements Montessori et Freinet ont pu construire leur solution alternative, qui lie toujours le plaisir, l'envie de l'enfant, c'est à dire une part importante de son pulsionnel, à l'inscription culturelle.
Passer d'un signe à l'autre, c'est à dire apprendre, nécessite d'y trouver ce plus de plaisir dont nous parlons.

L'autre conséquence majeure de cette émergence du signe, puis bien plus tard du symbolique, tient à ce que le réel, de ce fait, est modifié par les espèces qui font signe, ce langage archaïque. La césure aperçue par Freud entre le "heimlich" et le "unheimlich", entre le familier et le non familier se déplace alors, et le vivant modèle alors littéralement son milieu pour se l'approprier. Certains éléments de la réalité externe, les signes, font alors partie de son appareil psychique. L’univers des signes devient aussi, peu à peu, un habitat. C'est que la socialisation s'organise sur ces signes, de plus en plus complexes au fur et à mesure des progrès de l'évolution.
Musset avait aperçu cela, lui qui écrivait « Objet inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer. ». C’est, dans notre raisonnement, si ce sont des objets familiers, qu’ils font signe, et donc appartiennent à l’appareil psychique.
Ces éléments extérieurs, qui font alors partie de la nécessité instinctuelle et vitale de l'individu, étendent alors son identité à ces éléments externes, sociaux, dont il dépend pour son fonctionnement instinctuel.
L'être vivant, alors, non seulement échange avec son milieu, mais il commence aussi à le façonner activement pour s'y développer et y habiter. C'est d'ailleurs à la suite de cette évolution que des habitats construits commencent à apparaître chez les animaux, parfois liés, mais pas toujours, aux parades nuptiales signifiantes. Les signes sont là autant visuels que sonores ou olfactifs.On est passé de la collaboration entre individus à l'invention, là encore l'émergence, de l'habitat, qui est souvent une extension de cette collaboration. L'habitat est parfois matériel, mais essentiellement fait de systèmes sociaux de signes qui orientent les échanges entre les individus.
C’est en effet dès ce stade que se développe, en particulier chez les oiseaux, un espace individuel et culturel lié aux signes sonores de la parade nuptiale. C’est ainsi que l’étude du chant nuptial des rossignols a montré une base instinctuelle à leur chant, ainsi qu’une modulation individuelle et culturelle, puisqu’elle se transmet entre individus.Mais il en est de même chez les dauphins, dont le lien social est essentiellement fait d'objets sonores. Nous reparlerons d'eux plus tard dans ce travail, car il est possible qu'ils en soient allés jusqu'au signifiant tel que la psychanalyse le pense…

Le plus de plaisir est alors dans le fait que l'union fait la force, certes. Mais le reste qui échappe à ce développement du système des signes jusqu'à en faire un habitat tient précisément à deux éléments qui en découlent : la dépendance de l'individu aux autres, et par là même sa débilité nouvelle face à la nature hors ces systèmes sociaux.

Le fait que l'appareil psychique, dès le signal, ne se limite plus au corps propre est une dimension qui a été introduite par Lacan à travers son concept de signifiant, dont nous parlerons plus loin. C'est sans doute pourquoi Lacan en faisait à la fois une force, par le style que le sujet donnait à son maniement, mais aussi une faiblesse, par l'épinglage, comme il disait, dans lequel le même sujet y était pris.

C'est que toujours, et presque par définition, réflexe, signes et symboles découpent le monde entre ce qui est produit par eux lorsqu'ils apparaissent, et ce qui n'y entre pas, soit situé en amont du filtre qui tamise le réel pour en extraire les signes, soit qui n'est plus traitable en raison de la sélection que l'habitat du signe opère sur l'environnement, peu à peu.

En quoi cet effet nous concerne-t-il?
C’est qu’il indique que les progrès dans la symbolisation s’accompagnent aussi d’une nouvelle dépendance à ce qui vient d’être ainsi élaboré.  Sommes-nous si différents de ces abeilles, enfin de celles qui restent, qui ont développé un système de signes sociaux extrêmement élaborés, fort utile à leur survie, mais dans une dépendance absolue dès lors à ces systèmes de signe ?
L’enjeu d’une analyse, par exemple, serait alors de déplacer la dépendance de l’être humain à ses systèmes de signes, et non de l’en exonérer, ce qui serait par nature impossible. Nous verrons cela plus en détail quand nous parlerons du signifiant plus précisément. Il s'agirait de sortir du fait d'être le récit des autres pour, peu à peu, élaborer le sien propre. Si la dépendance au récit persiste, elle est sans doute alors moins douloureuse, plus dans le plaisir d'être.

Conséquence clinique : les habitudes de vie, dont les symptômes, font aussi l’être, littéralement, et on comprend mieux la durée des analyses et le danger du simple comportementalisme. Le changement, là ne peut qu’être progressif, puisqu'il s'agit aussi de changement d'identité, d'habitat. Un système de signes propres à l'espèce est toujours aussi un habitat, dont le symptôme, même si le patient s'en plaint à juste titre.





Il existe enfin une complication de la formation du signe, qui est son hypertélie. Le phallus en est un exemple, dont nous reparlerons dans la partie qui traite du symbolique proprement dit. Il est en effet l’hypertelie imaginaire du pénis. -En réalité, le terme imaginaire est incomplet, flou, et permet peu d’avancer. On le constate dans la tentative lacaniene de l’isoler du symbolique et du réel, qui aboutit finalement à un développement sans fin d’enchevêtrements topiques dont l’utilité thérapeutique pour l’avancée d’une analyse reste à démontrer. Son apport central fut plutôt de situer l’être comme aussi dépendant du signifiant, au contraire de l’idée qu’il en serait exclusivement le maître. Cette révolution dans le statut humain est dans la suite de celle proposée par Freud qui voulait que l’inconscient et ses arcanes domine le conscient.-
Mais pour revenir à l’hypertélie de certains signes, c’est fondamentalement celle des signes sexuels, dont la fonction va parfois jusqu’à dominer sur l’intérêt de l’individu, comme la noirceur des crinières des lions, qui les fait parfois mourir de chaud, les mandibules immenses des lucanes mâles, les bois surdimensionnés des cerfs préhistoriques, les mégaceros, dont la trace existe encore chez nos cerfs contemporains, lesquels meurent parfois dans leurs combats pour les femelles, enchevêtrés par les bois. On ose imaginer pour leurs ancêtres. C’est ainsi que cette hypertélie de certains signes va peu à peu dans l’évolution nous alerter sur l'apparition proprement dite du symbole.
C’est que l’hypertélie de certains signes sexuels va partager une caractéristique avec le symbole, donc en être sans doute l’ancêtre, car un arbitraire apparaît là : l’hyper développement de tel ou tel signe, est certes dévolu à une fonction, mais aliénant ainsi l’individu lui-même à cette exagération arbitraire d’un signe sexuel. L’arbitraire de ces signes hypertélique au détriment de l’individu, mais au profit de sa reproduction, introduit peut-être une dimension parmi les systèmes de signe qui annonce le symbole. C’est que cet arbitraire des signes hypertéliques, non lié directement à des fonctions vitales, mais les représentant, va peut-être peu à peu aboutir à des systèmes de représentation à fonction purement identitaire. On peut imaginer que l’hyper visibilité de ces organes pouvait facilement être dévolu à cette fonction identitaire, par exemple pour la harde. L’hypertélie du signe sexuel ouvre ainsi à l’arbitraire du signe, donc à sa fonction identitaire plus tard dans le symbole.
C’est ainsi que chez les loups, la queue possède une fonction qui n’a plus rien à voir avec un rôle d’équilibre. Cet organe hypertélique sert en fait de signal de communication, le couple de loups alphas, dominant, se reconnaissant à leur queue levée, contrairement à leurs sujets, qui l’ont d’autant plus basse qu’ils sont éloignés dans la hiérarchie.
Il est ainsi possible que la fonction sociale du symbole, fonction essentiellement d'appartenance à un groupe, une communauté, se soit ainsi arbitrairement fixée sur tel ou tel signe, amenant alors à son développement uniquement en raison de sa fonction désormais symbolique, et non plus uniquement pour ses fonctions de combat et de séduction dans l'exemple qui nous occupe. L'arbitraire est là dans le choix du signe sur lequel va se fixer cette fonction symbolique, dans la mesure où elle existe comme concept, et non comme objet directement lié à un signe. L'hypertélie, serait alors, parfois, ce plus symbolique accolé à un objet signe. C'est donc la fixation de cette fonction symbolique sur tel ou tel objet, par exemple la queue chez les loups, ou encore les oreilles chez ânes, qui est arbitraire. En effet, l’hypertelie bien connue de ces dernières chez ces animaux à en fait la même fonction de communication entre eux que la queue chez les loups.

La théorie orthogénique du 19° siècle qui voulait rendre compte de l’hypertélie comme un automatisme évolutif sans autre sens que le développement de l’espèce dans sa spécificité, sans considération darwinienne, est maintenant abandonnée. Mais, du coup, comme l’hypertélie n’a pas d’explication darwinienne non plus, on est en peine de la comprendre comme processus d’évolution. Alors que probablement elle ne peut se saisir que comme l’apport évolutif de l’arbitraire du signe, du coup isolé du naturel, et particulièrement visible et significatif, introduisant l'émergence de ce domaine pour le coup extrêmement adaptatif qu'est la sémiotique.