Plaisir et symbolique : du réflexe au symbole


Plaisir et symbolique

La naissance du symbolique et son lien au plaisir vont être explorés avec trois entrées différentes : la première sera un prolongement des chapitres précédents spécifiquement focalisé sur la phylogenèse du symbolique, la seconde reprendra les conditions de son apparition chez l'enfant, ces deux plans permettant de mieux appréhender le troisième, à savoir les modalités du remaniement symbolique dans une psychanalyse. Un remaniement thérapeutique est en effet la naissance, l'émergence d'une avancée symbolique, phénomène précieux qui s'éclairera par les deux approches précédentes, qui en poseront certaines conditions. Le détour pourra paraître un peu long, mais il sera, j'espère, riche. On verra en particulier en final que la fonction poétique, et par extension artistique, est constamment essentielle à ces processus, ce que j'ai déjà abordé dans un travail sur la question de l'autisme.
Le symbolique, avec son développement le plus récent qui est le signifiant, est le produit d’une longue chaîne évolutive, dont nous allons voir les étapes, du réflexe au signe, pour arriver aux deux précités.
La définition du plaisir qui continue à être employée ici reste celle du départ de ce travail : ce sont les résonances, internes externes, qui favorise l’équilibre interne de l’être et sa reproduction dans ses échanges avec son milieu. Nous avons vu dans les chapitres précédents que cette structure vivante sur laquelle s'applique les résonances plaisantes qui la font fonctionner est probablement elle-même, selon Jérémy England, le produit de ces flux, dissipant ainsi au mieux l'énergie qui lui arrive. La structure vivante évoluant elle-même en fonction des contraintes de son milieu, il doit donc exister aussi un plaisir de l'adaptation, élément dont nous verrons dans la partie qui traitera précisément du symbolique et du signifiant l'importance cruciale pour l'avancée de la cure analytique. Car si les structures organiques évoluent dans le tourbillon des générations, l'appareil psychique, lui, évolue chez un sujet, au cours de sa vie, le long des remaniements symboliques qu'il rencontre.


Du réflexe au symbole

On peut émettre une hypothèse selon laquelle l’origine du symbolique est également en réalité un effet thermodynamique lié au principe de Jérémy England. Il faut pour cela faire un détour par les réseaux de neurones.
Ce sont en gros des machines à créer du décisionnel à partir de l'aléatoire, de l'information à partir de bruits, ou plus mathématiquement, du linéaire, au sens des fonctions linéaires, à partir de flous statistiques, les ensembles non intégrables de Poincaré, que nous avons vus plus haut. Ils permettent, à partir d'ensembles flous et mal définis, de réduire cette complexité en items décisionnels permettant de gérer au mieux l'énergie environnante.
Deux éléments s'ensuivent : d'une part l'adaptation devient possible face à une situation complexe, puisque les informations du réel sont ainsi triées et ne submergent pas l'organisme, en même temps que du même coup l'erreur n'est jamais totalement évitable. Ainsi, l'observation d'un banc de petits poissons montre bien cet effet : si un mouvement brusque d'un individu déclenche la fuite des autres dans une direction précise, et permet l'émergence de formes spécifiques de défense du banc (déplacement rapide, vortex, sphère) faisant ainsi le vide devant le prédateur, le seuil de déclenchement de ce comportement reste tel que beaucoup de mouvements un peu vifs seulement le déclenche. Ce flou sur le seuil de déclenchement est à l'origine de multiple petites paniques collectives en fait inutiles. Au final, cependant, malgré cette perte d'énergie, la réduction des données à l'entrée du système nerveux du poisson reste utile globalement à l'espèce. Cette dynamique particulière des bancs de poissons est à l'origine d'un développement scientifique alliant données physiques et biologiques. Une observation spectaculaire de ces effets de seuil des réseaux neuronaux chez certains animaux grégaires s'observe chez les étourneaux. En Europe, entre novembre et décembre, on peut admirer des vols de centaines ou de milliers de ces animaux, formant des ensembles élégants et artistiques de figures variées, tels des voiles dynamiques composés de milliers d'oiseaux. En fait, seuls quelques uns de ces mouvements sont adaptés pour leur survie, à savoir fuite devant un prédateur, repérage d'un lieu pour se nourrir, ou nicher. La majorité des mouvements est lié aléatoirement au "bruit" lié au seuil de déclenchement des réactions collectives, en fait suffisamment bas pour, au prix de nombreux "faux"déclenchements, mettre à l'abri d'un vrai danger.

Les grands groupes d’Étourneaux sansonnets (Sturnus vulgaris), qui se forment notamment en hiver près des dortoirs, nous émerveillent : ils volent de façon coordonnée comme s’ils ne formaient qu’un seul être, réagissant tous ensemble de façon quasi-instantanée. Les résultats d’une étude intitulée « Scale-free correlations in starling flocks » menée par des chercheurs italiens ont été publiés en ligne le 14 juin 2010 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Ils ont constaté que les interactions comportementales entre individus étaient indépendantes de la taille du vol, suggérant que ces groupes se comportaient comme des systèmes critiques réagissant de façon optimale aux perturbations environnementales.

 Qu’est-ce qu’un système critique dans la nature ?

La théorie de l’auto-organisation critique est une théorie de la complexité qui permet d’étudier les changements brutaux du comportement d’un système. Cette théorie enseigne que certains systèmes, composés d’un nombre important d’éléments en interaction dynamique, évoluent vers un état critique, sans intervention extérieure et sans paramètre de contrôle. L’amplification d’une petite fluctuation interne peut mener à un état critique et provoquer une réaction en chaîne menant à une catastrophe (au sens de changement de comportement d’un système).

On voit que ces animaux fonctionnent alors exactement comme des réseaux de neurone, chaque oiseau étant à la place d'un de ces neurones, le vol quant à lui constituant l'ensemble du réseau.

Pour prendre les plus simples de ces réseaux, ils vont avoir pour fonction de déclencher des comportements précis à partir d'un certain seuil de sommation de stimulis. C'est là la fonction déjà connue depuis longtemps du tronc cérébral, structure neuronale située à la base du cerveau, à son entrée en quelque sorte. Le tri se fait en cet endroit entre tout ce qui affère au cerveau par le système sensoriel, et ce qui mérite d'être traité par les étages supérieurs pour aboutir à une réponse active, symbolique ou motrice. La réduction des bruits sensoriels se fait là, pour ne laisser passer que ce qui est au dessus des seuils critiques, et donc plus simple à traiter.
En supposant que le fonctionnement des réseaux de neurones, cette organisation semi chaotique du cerveau que la sélection naturelle a développée, suit ce principe d’économie de structures dont le résultat est une dissipation optimal de l’énergie reçue, soit la meilleure façon de se mouvoir dans une complexité de stimulus, on trouve une continuité de ce point de vue entre le réflexe, le signal et le symbole, le niveau de complexité et d'interactions augmentant simplement sans cesse de l'un à l'autre.
Ainsi la caractéristique de ces types de réseau consiste en la réception de signaux multiples, dont la transmission est ainsi barrée jusqu'à ce qu'un seuil soit dépassé, un signal unique étant alors transmis dans la suite des réseaux. Il s’agit très précisément de la réduction du bruit en information. C'est le cas le plus simple du réflexe, dans lequel l'accumulation de perceptions douloureuses déclenche, à un certain seuil, une réponse motrice. Le bruit, la stimulation sensorielle, restent présents, mais sans effet en dessous du seuil, pour déclencher, faire émerger un comportement au dessus de celui-ci.

Un point important apparaît alors, dont nous verrons qu'il est présent tout au long de cette chaîne d'évolution qui mène au signifiant. C'est que le caractère automatique de cette fonction réductrice fait à la fois son utilité et sa limite : la réponse salvatrice est rapide, donc souvent efficace, mais peut aussi leurrer et entraîner une catastrophe quand elle se borne à sa simplicité réflexe. Ainsi l'évolution a doté le cafard d'un système de fuite réflexe très sophistiqué, réagissant en 2/100 pour arriver à 25 changements de direction par seconde face à la survenue d'une excitation de ses antennes par un mouvement proche rapide. Mais alors il suffit de le connaître pour détruire très régulièrement l'insecte. avec deux coups simultanés à gauche et à droite !
Toujours est-il que cette réduction du bruit en information, avec les effets de seuil qui y sont liés, présent dans l'évolution des espèces dès la naissance des réseaux de neurones, autorise une réponse le plus souvent adaptée. Ce qui veut dire que parfois elle ne l'est plus, et que sa validité n'est qu'une fonction statistique, et non linéaire.

Ainsi, dans son fonctionnement le plus simple, au départ même de l'évolution, le rapport entre les structures neurologiques du vivant et le réel répondent beaucoup plus de ce que Poincaré appelait des fonctions non intégrables que linéaires.  Cela signale, pour nous et pour simplifier, que la prédictibilité absolue n'existe pas dans l'organisation même du vivant, et que la dimension de résonance aléatoire entre l'organisme et le monde reste constamment présente, quelle que soit la sophistication de l'animal. Bref, l'adaptation neurologique au réel n'est qu'un effet statistique, ce qui se voit bien par exemple dans la fonction du leurre utilisée par les chasseurs et pécheurs. La grenouille mordra toujours dans le petit bout de tissu rouge, et tombera dans l'assiette puisqu'elle était là du mauvais côté de sa statistique réflexe.
On comprend bien que cette adaptation réflexe est fort fragile et prête à de nombreuses situations dont le résultat est catastrophique pour l'animal, dont le mythe rabelaisien du mouton de Panurge est un bon exemple. Le réflexe de suivre l'animal précédent, utile en de nombreuses circonstances, est là fatal.
Réflexes et instincts sont liés, ce dernier n'étant qu'une sophistication du premier, qui se fait jour peu à peu dans l'évolution.

Mais si le réflexe est borné au niveau inférieur pour l'aléatoire des stimulations qui vont mener ou non à son déclenchement, il l'est bientôt, dans l'évolution, à un niveau supérieur, d'inhibition, lui. C'est que ce réflexe instinctuel, utile en certains circonstances, va dans d'autre devoir être mis de côté pour que la complexité adaptative se poursuive. C'est tout le dialogue entre la sphère primaire et secondaire identifiée par la psychanalyse qui se joue alors là.

Ceci reste bien sensible chez l'être humain, pour lequel tous les comportements instinctuels sont bornés par des registres beaucoup plus complexes - le signe, puis le symbole et le langage - de sorte que le comportement face au réel s'enrichit de ce qui devient, peu à peu au fil de l'évolution, la réflexion et la pensée. La clinique humaine de la psychopathie et de la perversion n'est ainsi sans doute rien d'autre que le défaut d'inscription de ces dernières dans le trajet de ces gens, ce dont témoigne régulièrement l'enfance des plus emblématiques d'entre eux, tel tueur d'enfants, par exemple Fourniret ayant été victime d'inceste maternel et de violence multiple en place d'introduction aux avantages et aux plaisirs du monde symbolique et signifiant, tel autre, tel autre dans l'actualité sans doute abusé enfant par ceux mêmes en charge de transmettre le savoir symbolique humain. Ces "monstres" sont tout simplement des humains qui n'ont pas été introduits aux plaisirs du symbolique, et restent, dramatiquement pour les autres et pour eux, prisonniers de leurs réflexes et pulsions instinctuels. L'univers du réflexe instinctuel est, chez l'homme, inhabitable s'il n'est pas vectorisé par le culturel, la transmission symbolique.

Mais, à l'inverse, si ce monde du réflexe instinctuel, largement voué au plaisir de la vie, soit l'alimentation, la survie, la sexualité, et à ce titre nécessaire à l'organisme, vital, n'est pas inscrit lui aussi dans l'univers symbolique culturel, cela ne fonctionne pas, comme le montrent les douloureuses dérives de beaucoup, comme par exemple les religieux, catholiques ou autres, prônant l'interdit de sexualités. Là encore des exemples actuels, comme celui des prêtres catholiques ou encore celui de Tarick Ramadan. Le choix n'est pas entre la sublimation et l'univers réflexe du besoin instinctuel primaire, comme le pensait Freud, mais bien dans leur articulation. La sublimation ne remplace pas le besoin vital des réflexes instinctuels.

Une autre conséquence majeure pour nous à l'étude de cette étape du réflexe dans notre chemin tient à la place, alors, de la parole. Elle n'est plus une valeur en soi dont la libération signerait la fin de la névrose, comme le pensaient Freud et Lacan, en termes différents l'un et l'autre (abréaction pour l'un, parole pleine pour l'autre) mais une dimension dont le lien au corps et aux autres doit s'ouvrir dans le trajet analytique pour que réflexes vitaux et culture s'articulent à nouveau.

En tous cas notons que ce domaine du réflexe et de l'instinctuel a le plus étroit rapport avec la dimension du plaisir vital, corporel, éloignant l'organisme des résonances déplaisantes, pour par contre le faire s'articuler avec ce qui est agréable pour lui. Ce qui est primaire pour la psychanalyse, avec parfois une connotation négative, est en fait premier pour le monde du vivant auquel nous appartenons.

Il est clair que le chemin de civilisation passe par la canalisation, le refoulement, le déplacement de beaucoup des énergies de ce domaine. Nous y reviendrons en détail plus tard dans ce travail lorsque nous aborderons l'ontogenèse de ce lien entre symbolique et plaisir, lorsque nous étudierons la manière dont l'enfant y grandit. Ce que j'affirme ici est qu'il ne peut passer par leur suppression! C'est même au contraire, remanié, remodelé, différé, compliqué, la base de tout le reste de l'édifice.
De ce point de vue, ce courant de la psychanalyse qui suppose que le trajet thérapeutique passe par le déplacement complet de ces énergies dans la parole, les sublimations, s'expose aux mêmes dérives que celles dont nous avons parlé à propos des religions qui fonctionnent ainsi.


Le signal

Le signal représente ensuite une autre étape de l'évolution du vivant, différente du réflexe, en ceci qu'elle déplace la part du hasard dans la réponse comportementale d'une façon fort précise : elle soumet le déclenchement du réflexe à la présence d'une sorte d'autorisation du réel. C'est ainsi que les rituels amoureux des oiseaux, qui sont des réponses réciproques à des signaux visuels et dynamiques, permettent de s'assurer de l'accord des partenaires, ce qui procure une économie d'énergie pour la reproduction tout en augmentant le niveau de complexité du fonctionnement cérébral, et peut-être déjà de l'appareil psychique, dont on peut supposer l'apparition à ce moment de l'évolution.
Pourquoi parler déjà d'appareil psychique, en le différentiant du cerveau ? C'est que c'est une évolution considérable de l'appareil psychique, en ce sens qu'il fait alors dépendre le fonctionnement instinctuel d'un élément externe spécifique, dont l'absence ou la présence détermine le déclenchement de ce processus.
Mais le saut est immense avec le réflexe : c'est que dès lors, l'organisme même de l'animal s'extériorise, puisqu'un élément vital pour lui, et parfaitement spécifique, est en réalité en dehors de lui… Aussi peut-on poser à ce moment que l'appareil psychique, c'est l'ensemble dynamique organisme signal, et non plus l'organisme seul. Le fonctionnement psychique des animaux, avec l'introduction du signal, devient tout à fait autre chose que le simple cerveau, pour entrer dans une complexité interactive entre le réel et l'animal.

Aussi cette dépendance au milieu, qui est bien sûr constamment le fait du vivant, prend ici un tour particulier : au lieu que l'échange se fasse simplement entre les besoins de l'organisme et les possibilités du milieu, c'est alors l'échange entre les organismes eux-même qui détermine la possibilité de leur fonctionnement. Ainsi, on peut poser qu'avec l'introduction du signal, particulièrement sexuel, la notion d'appareil psychique s'étend en tant que telle à l'autre, au partenaire. L'autonomie du vivant se réduit d'autant, au profit d'une alliance nécessaire, multipliant alors les chances de survie et de reproduction, les deux parents, par exemple, dans leur alliance nécessaire pouvant ainsi s'occuper ensemble de l'élevage des petits. En ce qui concerne les animaux qui s'occupent seuls de la progéniture, ou ne s'en occupent pas du tout, le gain est simplement celui de la reproduction sexuée et de son enrichissement génétique.