Prenons un exemple, amusant, de l’intérêt majeur du travail du chaos sur des unités minimum de sens, lorsqu'elles sont désolidarisées de l'effort logique qui les relie dans la volonté, la conscience, la veille, à un sens ultime[6].
 
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Beaucoup de vidéos en ligne, hypnotisantes, ne se posent pas la question. Pendant plusieurs minutes, des billes roulent sur des rails, actionnent des poulies, chutent sur des pivots, font tomber des dominos, qui mettent en branle dans leur chute d’autres billes ou d’autres leviers, qui poursuivent la folle séquence de réactions en chaîne. Et tout ça pour remplir un verre, prendre une photo ou poser une cerise sur un gâteau.[7]
La plupart de ces constructions futiles font référence à Rube Goldberg, un dessinateur américain du milieu du XXe siècle qui inventait d’improbables architectures humoristiques. Au Japon, une émission de télévision, « Pythagora Switch », en fait la promotion à des fins pédagogiques.
Mais la mise au point de ces machines infernales nécessite des dizaines d’essais et d’erreurs, avant de parvenir au spectaculaire résultat final. C’est là qu’intervient Robin Roussel, en thèse à l’University College de Londres, avec Niloy Mitra et encadré aussi par Marie-Paule Cani à l’Ecole polytechnique et Jean-Claude Léon à l’université de Grenoble.
Le 30 juillet, lors de la plus grande conférence du domaine de l’informatique graphique, Siggraph, il a exposé les secrets de son algorithme, qui fournit le plan à suivre pour avoir le plus de chances de succès. D’abord, le concepteur choisit ses objets (billes, dominos, leviers, gobelets, rails…), puis les fonctions (roulement, chute, choc…), et enfin il décrit l’enchaînement des événements, y compris en parallèle, nécessitant une parfaite synchronisation.
Tout ça est ensuite entré dans le programme et, trente minutes plus tard, le plan sort indiquant où positionner précisément les pièces à la verticale. Quatre scénarios ont été testés, et seul le plus compliqué, faire tomber deux billes dans une théière, a nécessité plus d’un essai. L’une des difficultés, et l’intérêt scientifique de ce travail, est d’aider à concevoir des machines complexes résistantes aux (petites) erreurs de conception ou de fabrication.
Pour cela, les chercheurs procèdent par modélisation et échantillonnage. Grâce à un logiciel, utilisé dans les jeux vidéo, ils simulent les mouvements, les chutes ou les chocs sur des configurations tirées au hasard. Une partie échoue, mais certaines sont des réussites partielles, étant parvenues à enchaîner quelques maillons du scénario. A partir de ces configurations, une nouvelle exploration commence. Une technique d’apprentissage machine permet de mieux distinguer échec et réussite et aide à faire le tri et l’optimisation. Finalement, après seulement quelques milliers de configurations testées, le résultat tombe.
Le plus dur ? « Construire les machines pour tester les réponses de l’algorithme ! Le gros défi, c’était la patience », se souvient Robin Roussel, qui voudrait bien ajouter des phénomènes comme la combustion ou le magnétisme, très prisés des amateurs de machines de Goldberg. Voire créer un algorithme qui trouverait lui-même des étapes entre l’état initial et final.
 
Cet exemple montre à quel point l’information, représentation virtuelle des choses, qu’on peut dénommer signifiant quand elle représente des sujets, par sa dissociation de la réalité, par son allègement énergétique, par l’exception thermodynamique qui s’en déduit, autorise un travail de hasard extrêmement rapide, sans enjeu énergétique sur ce réel, jusqu’à parvenir à une structure, par le jeu de cet aléatoire, que le désir du sujet peut choisir ou non d’appliquer sur le réel.
Le gain énergétique est considérable : imaginons dans l'exemple pris le temps qu'il aurait fallu pour tester réellement toutes les configurations…
 
Rêve et cauchemar.
Alors, le rêve oppressant, ou pire le cauchemar, serait l'échec de ce procédé, le problème restant irrésolu malgré tout le chaos, imaginaire et symbolique que présente le rêve au rêveur. Aucune présentation d'image, de mot ne viendrait amener quelque chose de nouveau ouvrant une autre structure à la pensée en impasse. En effet, la mise en chaos ne présente pas toujours de hasard heureux.
Par exemple, dans la banque de donnée de rêves d'Antonio Zadra[8], peut-on trouver deux rêves successifs dont le second, un cauchemar, est peut-être une recherche vaine de solution au remord de ce que montre le premier, soit une escroquerie. Bien entendu, interpréter un rêve sans les associations du rêveur est illusoire, et nous sommes là dans le domaine d'une hypothèse qui nous arrange pour la démonstration, donc simplement à titre d'exemple…
Rêve 1
 
Je suis dans une boulangerie où je discute avec le propriétaire, qui est un ami. Il y a une cliente qui arrive. Mon ami et moi essayons de lui vendre les six dernières baguettes de pain français (a) qu'il [lui] reste et qui sont périmées (b). La cliente s'en rend compte et essaie de marchander le prix. Il y a quelques échanges entre elle et mon ami puis elle les achète toutes les six pour un dollar.
 
rêve 2
Je suis vendeur de légumes. J'en ai un camion plein et je suis dans un dépanneur pour faire une livraison. Mes légumes sont très très beaux et gros. Je n'ai pas de difficulté à les vendre. Ce qui ne fait pas du tout plaisir au fournisseur habituel du dépanneur qui, lui aussi, est sur place en train de vendre ses salades (1). En comparaison avec les siens, mes légumes sont d'une pureté extraordinaire. Je lui dis de ne pas se fâcher, que lui-même pourrait vendre de mes légumes s'il le désire J'arrive chez moi où il y a beaucoup d'activité à l'extérieur. Il y a beaucoup d'autos de police et de policiers. Tout le monde est sur le qui-vive parce qu'il y a de dangereux malfaiteurs qui sont dans les environs du bloc-appartements (a) où j'habite.
… …
J'ouvre la porte et j'aperçois deux autres individus : deux immenses « armoires à glaces ». L'un est blanc et l'autre est noir. Il m'est donc impossible de me sauver. Ils me ramènent dans la chambre et je vois bien que le corridor est désert. Je suis déjà dans la plus grande torpeur à l'idée de me faire jeter dans le vide. Je sens mon coeur battre très fort et j'ai très peur. Je suis convaincu que je n'ai aucune chance de m'en sortir J'entrevois une ultime chance de m'en sortir. Le noir qui est très bien habillé et qui sourit tout le temps porte une croix dorée à son cou. Je lui demande : « Je t'en prie, au nom de Jésus que tu portes au cou, laisse moi vivre ». Je me fais très suppliant parce qu'ils ont vraiment décidé de me jeter par la fenêtre vers laquelle ils me poussent. Le blanc, qui lui aussi est très bien habillé, rit et me dit : « C'est du toc ». Le noir rit et me dit : « C'est seulement du plaqué et c'est superficiel. Ce n'est pas un crucifix parce qu'il n'y a pas de « corpus » (2), c'est seulement une croix. Et ça ne va pas te sauver. Regarde  ». Et je le vois avaler la croix. Du même coup, je perds mon ultime chance d'être sauvé. Je suis traîné vers la fenêtre, que les deux premiers bandits gardent toujours ouverte Je me réveille avec le coeur qui bat à tout rompre.
 
Cette hypothèse est renforcée par le fait, noté par Antonio Zadra, que 20% des cauchemars ne se termineraient pas de la sorte, mais connaîtraient, sans doute à force de remaniements hasardeux et parfois heureux, une fin positive, le cauchemar cessant en fait en cours de route lorsque que par hasard et nécessité, la solution apparaît.
 
Il faut donc moduler les choses par rapport à la théorie freudienne selon laquelle le rêve serait uniquement la traduction d'un désir inconscient, car il serait selon moi aussi hors sens par nécessité aléatoire et, de ce fait, autoriserait l'apparition de sens surprenants, permettant parfois, par la multiplication des hasards que crée le rêve, une meilleure organisation de l'appareil psychique. Ce serait là son ancienne et puissante fonction adaptatrice et expliquerait son succès dans le monde homéotherme.
 
Le mécanisme du rêve fonctionnerait à l'aide de ce qu'on pourrait appeler des sémantèmes[9], remaniés au hasard des associations rendues spécialement mobiles par la déconnexion motrice et, on l'a vu, corticale du sommeil, donc hors sens, mais au service du sens inconscient par l'aléatoire résultat de leur nouvelle et hasardeuse combinatoire. Ces sémantèmes, qui peuvent être des signifiants, seraient des sens partiels, tronqués, tels qu'ils apparaissent dans une analyse grammaticale, mais dans un désordre fécond au lieu d'être dans l'ordre obligé de la pensée de veille, voire de la phrase.
 
[2] L'interprétation des rêves, P 112
[10]J. Allan Hobson, Edward F. Pace-Schott et Robert Stickgold, « Dreaming and the brain : toward a cognitive neuroscience of conscious states », Behavioral and Brain Sciences, n° 23-6, 2000, p. 799.
[11] https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00820944/document