Rêve et récit de rêve.
 
Cette hypothèse recoupe les observations neurologiques actuelles sur le caractère aléatoire des excitations corticales pendant le sommeil paradoxal, remarqué par Hobson.[10] Il s’approche de l’hypothèse ici proposée en notant le travail de réorganisation de ces données par le cerveau.
Même dans le cas de rêves structurés, qui semblent fort loin du hasard pour leur organisation proche d'un scénario de film, il est possible qu'on se souvienne alors du résultat du rêve, mais pas de son processus lui-même. Bien des observateurs du rêve distingue en raison de cela le rêve et le récit du rêve. Lorqu'on tente d'observer cela de plus près, beaucoup d'éléments chaotiques apparaissent en fait, et ce n'est qu'en fin de rêve qu'il apparaît structuré. Ceci dit, hasard et chaos sont également présent dans le choix très aléatoire des thèmes, des sémentèmes, qui forment l'ossature de ces rêves très organisés. S'ils sont reliés au désir inconscient, ils le sont aussi aux restes diurnes, aux connotations métonymiques, aux métaphores, aux déplacements, aux condensations, tous mécanismes repérés par les chercheurs dans la structure des rêves. L'aléatoire est alors largement présent dans le cumul de tous ces mécanismes.
Freud lui-même avait noté cette caractéristique, sans en faire cependant une propriété particulière, comme dans le présent travail . Ainsi les passage de la traumdeutung que relève Michel Arrivé[11] : "Peut-être le rêve n’a-t-il été ni aussi incohérent et indistinct que dans notre mémoire,ni aussi cohérent que dans notre récit » (1967 : 436) . « so lässt sich in Zweifel ziehen, ob ein Traum so zusammenhängend gewesen ist, wie wir ihn erzählen » (1899-1961 : 418), que je traduis ainsi : « on voit naître le doute sur la question de savoir si le rêve a été aussi cohérent que nous le racontons ».
 
Alors, en fin de compte, le rêve serait semblable à un phénomène physique bien connu, dans lequel un chaos hasardeux, bousculé par un flux énergétique, s'organiserait peu à peu en raison de l'ajout d'un tropisme s'exerçant sur cet ensemble. Ainsi du joueur de dé, qui va convoquer le hasard du lancer pour espérer une combinaison qui lui soit plus favorable. Les joueurs de bridge, de poker ou de belote connaissent bien cette émotion particulière qui saisit au moment où les cartes sont battues et distribuées… C'est au fond ce que ferait le rêve, redistribuant au hasard les cartes signifiantes de la pensée, pour espérer une nouvelle donne qui soit la bonne ! Il semblerait, comme nous l'avons vu, que ce travail de hasard de l'appareil psychique donne parfois des résultats intéressants, et c'est sans doute pourquoi l'évolution a gardé ce curieux mécanisme.
 
 
Les limites du rêve.
 
Notons toutefois une chose importante : pour que ces recombinaisons fonctionnent, encore faut-il que les éléments nécessaires y soient. Si vous espérez en lançant 3 dés obtenir une suite, par exemple 1,2 et 3, encore faut-il que les chiffres y soient sur les dés. S'ils manquent sur l'un des dés, vous n'obtiendrez  jamais la suite efficace. Ainsi du travail hasardeux du rêve, qui ne sera éventuellement productif qu'en fonction des acquisitions signifiantes préalables du psychisme. Nous avons posé plus haut l'hypothèse qu'un cauchemar serait un rêve qui échoue dans ses recombinaisons. En allant alors un peu plus loin, c'est que manquerait un signifiant, un sémanteme pour que le rêve puisse espérer produire une recombinaison efficace pour le désir. Ce serait alors le jour qui reprendrait la main, en souhaitant que les rencontres et réflexions qui s'y passent fournissent le ou les signifiants manquants pour la nuit suivante… Je vais prendre en exemple un de mes rêves, apparenté à un cauchemar d'intensité cependant faible, mais certaine :
 
Essentiellement des images, quelques mots échangés. Un bateau très moderne sur lequel je suis un passager en fait étranger à l’équipage, lequel s’apparente à la bande d'un ami skipper.
La situation devient complexe, le bateau prend l’eau, mais à des niveaux qui sont au-dessus de l’eau.  Dans le rêve, j’en déduis, sans toutefois comprendre, que ce n’est pas grave, alors même que, goûtant l’eau, je la trouve salée. Je rassure, en y croyant à moitié, ma compagne du rêve, en lui expliquant que le bateau, c'est normal que ça prenne un peu l'eau.
Puis je me trouve à accompagner Donald Trump qui visitent le bateau, et je lui montre des toilettes sales, avec du papier toilette en désordre, en lui disant en plaisantant qu’il n’aimerait pas aller là. Ce à quoi il acquiesce en souriant aussi, complice.
 
Un problème n'est pas résolu dans ce rêve, qui me vient par association : le risque de naufrage de mon fils David, qui prépare une aventure maritime. L'aspect cauchemar de ce passage du rêve serait alors lié à l'absence de solution de ma part, à part la tentative, que dans le rêve je sais très douteuse, de mettre la fuite au-dessus du niveau de l’eau, donc pas grave !
Un autre problème est par contre résolu dans ce rêve : visite d’un lieu qui n’est pas tout à fait le mien, avec un personnage paternel (j’ai récemment vu des photos de Trump avec son fils). La déception réelle de mon père, lors d’une visite, pour ma maison alors encore en travaux, est résolue ici par la connivence amicale avec Trump malgré l'état des toilettes !
 
Hasard et ordre inconscient ne permettent pas la résolution dans le premier passage, cauchemardesque, du rêve, mais ouvrent une voie dans le second, plus agréable, d'une possibilité de complicité malgré le problème du désordre.
 
J'ai clairement noté, comme beaucoup d'autres observateurs, entre le vécu de ce rêve et de son récit, la différence importante entre le foisonnement chaotique et ordonné à la fois du rêve, et sa réduction importante dans le récit qui reste ensuite.
 
 
Le rêve, machine de England ?
 
Tout cela doit nous rappeler quelque chose : ne sommes-nous pas en présence de ce qu’on pourrait appeler une machine de England ?
On y retrouve le chaos, le flux énergétique, la diffusion d’énergie, la dissipation optimal des perturbations de la vie, qui prendrait la forme des structures nouvelles créés par le rêve. Mais ce serait, et c’est là son grand avantage adaptatif, une machine de England non soumise à l’énergie réelle de ce qui y est représenté, donc non ou beaucoup moins liées à l’entropie inévitable du destin réel. Cela autoriserait alors sa virtualité inépuisable et créative. On est loin de l’hypothèse de Jouvet selon laquelle le rêve serait simplement une reprogrammation instinctuelle. Un autre auteur, Antri Revonsuo, propose une hypothèse proche de celle de Jouvet, à partir des comportements de survie. Mais aucun de ces auteurs précédents ne prend le chaos du rêve comme un de ses éléments constitutifs central pour en comprendre la fonction.
Par ailleurs, ce qui différencie l’approche présente de ces auteurs purement neurophysiologues est qu’elle laisse toute la place à l’inconscient freudien, qui est là le flux énergétique modèlant la matière chaotique du rêve.
 
 
Le cadre du rêve et la question de sa remémoration.
 
Il faut y ajouter à cette réflexion le cadre du rêve lui-même. C'est là aussi, en thermodynamique comme dans le rêve, dans un cadre que les processus sont possibles. Le chaos a besoin d'un cadre pour être productif de structures, comme les données de la thermodynamique ne sont possible de façon rigoureuses que dans le cadre de systèmes fermés. Sauf que dans le rêve, le cadre lui-même reste soumis au phénomène du hasard : hasard des rencontres réelles pour les restes diurnes qui souvent servent de support à ce cadre, hasard des associations internes du rêveur qui font varier la scène même du rêve.
Mais le cadre du rêve n'est pas semblable au cadre de la pensée qui lui-même n’est pas compatible avec le chaos du rêve. C'est ainsi que le récit du rêve n’est pas le rêve, on l'a vu, comme l’ont remarqué de très nombreux auteurs.
C’est peut-être alors la considérable modification de la conscience pendant le rêve qui induit la difficulté de le traduire dans un autre état de conscience, celui de la veille. Dès le début du réveil, la plus grande obligation de structure et d’ordre de la conscinece, pour faire face directement au réel, oblige à ordonner et sélectionner, souvent très rapidement, des éléments plus chaotiques et épars. Le processus de remaniement chaotique du rêve étant terminé, sa réminiscence complète est elle-même illusoire, faute d'un état de conscience qui le permette. Le cadre et la structure même de notre pensée n'étant pas les mêmes, les passages de l'un à l'autre ne peuvent être que partiels. La mémorisation implique pour se faire un fil rouge, justement celui qui est partiellement absent du rêve, dans sa fonction purement chaotique.
 
En fin de compte, cette hypothèse n'est en rien incompatible avec les théories freudiennes du rêve. Ce flux énergétique qui traverse le chaos du rêve n'est en effet rien d'autre que la poussée du Ça, donc de l'inconscient, dans les complications, contradictions, refoulements et autres logiques hétérologues qui foisonnent dans l'appareil psychique. On retrouve donc aussi dans le rêve une sorte d'état des lieux de l'inconscient, ainsi que le formule Nathalie Peyrouzet dans une communication personnelle. S'ajoute simplement cette fonction d'invention, de résolution, pour laquelle la dimension chaotique serait une étape indispensable.
 
Au final, il vient des développements précédents que quatre mécanismes d’oubli peuvent fonctionner.
D’une part, le terme d’oubli est sans doute inapproprié, puisqu’il s’applique à la conscience de veille. La structure chaotique du rêve ne connaît pas l’oubli, puisque le fil directeur est justement fort ténu, même s’il existe. Il serait plus juste de dire que l’éveil est la fin du chaos confus du rêve. On ne peut se souvenir que très difficilement d’éléments sans lien les uns avec les autres. La sensation d’oubli serait alors confondue avec cet arrêt d’un état très particulier de l’appareil psychique. La mémoire étant précisément une sélection de ce qui intéresse le sujet dans l’ordre de son désir, elle ne s’appliquerait rigoureusement qu’à l’état de veille.
D’autre part, les réminiscences de l’état de rêve concernant éminemment l’inconscient, la thèse classique mettant en jeu la force de certains refoulements est probablement en jeu également.
Un troisième mécanisme est possible aussi :  certaines pensées très structurées inhiberaient peut-être, pendant le rêve lui-même, la confusion créatrice. Dès lors, la différence trop ténue entre la pensée du rêve et celle de veille favoriserait, les deux plans se rapprochant, la mémoire du rêve.
Cela pourrait expliquer le moindre oubli des rêves chez certaines personnes plus structurée que d'autres.
Enfin le stress, les difficultés importantes de la vie favoriseraient la recherche de solution nocturne, augmentant le niveau de chaos créatif du rêve, donc limitant son souvenir. L’inverse serait vrai aussi, et une grande quiétude de vie autoriserait moins de confusion nocturne, donc plus de souvenirs des rêves. Plus la vie serait compliquée, plus le besoin du chaos du rêve serait pressant, par nécessité inventive, comme chez les souris citées par Cyrulnick, et plus le souvenir en serait difficile.
 
 
[2] L'interprétation des rêves, P 112
[10]J. Allan Hobson, Edward F. Pace-Schott et Robert Stickgold, « Dreaming and the brain : toward a cognitive neuroscience of conscious states », Behavioral and Brain Sciences, n° 23-6, 2000, p. 799.
[11] https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00820944/document