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Le rêve et le chaos organisé.
 
Nous allons ici voir dans le rêve une conséquence forte du désinvestissement énergétique de la symbolique signifiante que nous avons vu dans le chapitre précédent. Au lieu que le destin de ces éléments soient complètement relié aux choses, fixées à elles dans le temps et l’espace dans la réalité d’action et de sensation de la veille, cette déliaison énergétique, augmentée par la déconnection motrice du sommeil, autorise une liberté extrême dans la mobilité des composants signifiants pendant le sommeil.
 
Le cerveau dépense autant d’énergie la nuit, dans les phases de sommeil paradoxal, que le jour : il faut donc croire que ce processus du sommeil et du rêve est d’une telle importance qu’un travail psychique  central se passe aussi à ce niveau, et non dans le feu de l’action. Alors, nous voici face à une curiosité de la nature : le jeu de l'imaginaire et des signifiants dissociée de la réalité, de la loi thermodynamique énergétique qui y est liée, semble bien être un élément central dans l’évolution du vivant.
 
Cette liberté nouvelle des représentations imaginaires et symboliques qui va se produire toutes les nuits, à l'échelle individuelle, dans le monde du rêve, déconnecté par l'action du locus caeruleus du corps réel du rêveur, est de même nature que le monde de la révolte, de l'émeute, dans une déconnection presque complète entre la capacité politique organisatrice du moment et le corps social. C'est à ces moments que des inventions, des réorganisations sociales vont naître, tout à fait imprévisibles, mais nécessitant ces étapes préalables indispensables du chaos social et signifiant de la grève, éventuellement générale, de l'émeute, voire de la révolution, au plan collectif. Dans la grève générale, on cesse d'agir au plan économique, mais on pense et on échange intensément dans un certain désordre, et avec inventivité aussi parfois, du coup.
De façon similaire pour l'individu, des réorganisations symboliques et imaginaires vont naître, tout à fait imprévisibles aussi, permises par le chaos déterministe du rêve, signifiants et corps étant détachés l'un de l'autre par la déconnection sensorielle. Il est clair que ce travail de remaniement des cartes psychiques est beaucoup moins puissant et commode pendant l'état de veille, même s'il existe par la nature même du phénomène de symbolisation, car le sujet est alors limité dans son attention associative par le réel qui l'entoure et qui demande une l’énergie, la lutte constante contre l’entropie, saturant ses capacités mentales, comme les réformes dans le cadre de l'ordre social ont aussi une efficacité partielle, mais souvent moins radicale que lors des épisodes de chaos social.
 
Aussi chaque nuit se produirait une révolte chaotique du cerveau contre l'ordre établi par le jour…
 
Alors, une nouvelle fonction du rêve, complétant celles déjà trouvées, y compris par Freud, peut se supposer : de la même façon que le désordre et l'aléatoire des mutations génétiques va permettre, au fur et à mesure des générations, que se sélectionne et ensuite se transmette et s'organise des structures nouvelles, le chaos de rêve va autoriser des associations, des liens entre le domaine imaginaire et symbolique, sorte de recherche désordonnée qui va autoriser les inventions les plus farfelues, mais aussi, parfois, les plus utiles… Il est plus que certain que ce chaos est en grande partie sous la pression de l'inconscient, ce qui vectorise tout de même un certain ordre sous le désordre, domaine déjà fort pertinemment exploré par la psychanalyse. Mais le désordre, le chaos même du rêve a sans doute une éminente fonction autonome, celle d’autoriser la survenue aléatoire de structures nouvelles. Il est probable aussi que cet univers psychique même allégé de l’énergie réelle du moment, obéisse malgré tout partiellement à quelques lois thermodynamiques, en fait essentiellement celle de J England.
 
 
L’origine du rêve.
 
Revenons un moment sur l'origine phylogénétique du rêve : il apparaît le plus nettement à partir des reptiles, c'est à dire au tout début de l'homéothermie, qui s'ébauche chez les reptiles, qui régulent beaucoup plus leur température qu'on ne le pense habituellement, et est présent ensuite régulièrement à partir des oiseaux. Il serait tout de même utile qu'une théorie du rêve tienne compte de ce fait régulier et massif : tous les animaux homéothermes rêvent… Le professeur Gilles Laurent a analysé ce mécanisme au plan neurologique[1].
 
Cette similitude, entre mammifères, oiseaux et maintenant reptiles "non-aviens" (qui ne sont pas relatifs aux oiseaux, contrairement à certains dinosaures), Gilles Laurent l'explique par un mécanisme cérébral commun : "l'activité observée durant ce cycle biphasique est produite par la coordination du cortex avec un autre organe cérébrale (l'hippocampe chez les mammifères et le pont dorso-ventriculaire (ou pallium ; ndlr) chez le lézard)".
 
Ainsi, ce qui est commun entre les espèces est l'activation des réseaux neuronaux entre le cortex et les zones profondes instinctuelles et affectives. On peut supposer, si on se souvient du chapitre sur les dissociations anatomiques des plaisirs, que cette césure entre les plaisirs purement instinctuels du cerveau primaire, profond, et ceux liés à l'analyse et l'action sur le milieu du cerveau cortical, augmente au fur et à mesure que l'animal devient plus indépendant de son milieu. Il est clair que l'homéothermie permet cette augmentation considérable de l'espace de circulation de l'animal. D'où le rêve…
Il serait en effet une extraordinaire faculté adaptative, permettant, lorsque l'animal est à l'abri, de remanier tranquillement ce qui s'est passé pour lui dans sa rude journée, de refaire en quelque sorte le film de son passé récent, en désordre dans le rêve, donc remaniable à l'infini, et alors susceptible de fournir des solutions nouvelles aux problèmes rencontrés, grâce précisément à ce chaos vectorisé par son désir de survie instinctuel, autrement dit le ça, qui lui a toutes les raisons d'être autant animal qu'humain.
 
On aura reconnu dans cette description la capacité organisationnelle vue par England de l'effet d'un flux énergétique sur un désordre, favorisant par un simple effet mécanique l'apparition de structures optimisant les dissipations d'énergie, ici celle du ça. On tiendrait là enfin une théorie du rêve incluant la plupart de ses éléments, y compris son désordre, dont on comprendrait alors la nécessité.
Cet élément de pur chaos est présent dans tout rêve, mais n'avait pas trouvé d'explication jusqu'ici. Ainsi, Freud, dans sa tentative de vectoriser les déplacements et condensations du rêve uniquement par le désir inconscient notait-il lui-même que bien des éléments échappaient à toute explication. Dans une note à la fin du récit et de l'analyse du rêve de l'injection faite à Irma, il écrit, par exemple : il y a dans tout rêve de l'inexpliqué, il participe de l'inconnaissable[2].
 
Prenons un exemple simple complètement imaginaire : le singe fuit dans la savane un lion, et parvient non sans mal à lui échapper après une épuisante course fort aléatoire pour sa survie, en parvenant enfin à un cours d'eau dans lequel il se jette. Il se repose du sommeil du juste le soir venu, et rêve. Ce dernier reprend dans une grande liberté imaginaire, désordonnée, ces éléments diurnes. Ce qui laisse apparaitre dans sa course ainsi reproduite imaginairement quelques arbres de taille suffisante pour qu'il puisse y grimper rapidement. La pulsion vitale du ça se saisit des éléments épars du rêve pour en faire émerger une nouvelle structure, celle par exemple du singe grimpant à l'arbre pour échapper à son prédateur.
Voici un gain énergétique apparu dans le rêve, par le hasard de ses associations, mais dont notre ami singe pourra sans doute se saisir plus rapidement la prochaine fois que le lion aura faim.
Le rêve serait ainsi un formidable outil adaptatif, d'apprentissage, donc de créations de nouvelles structures, d'autant plus répandu dans le monde animal que le cortex se développe avec la capacité accrue de l'animal de s’éloigner de son milieu naturel.
 
De nombreuses études montrent actuellement que le rêve renforce la mémoire[3], ce qui semble donc être un fait acquis scientifiquement. Il est donc fort probable qu'il le fait à la fois de manière ordonnée et désordonnée, ordonnée par l'instinct de survie le plus profond de l'animal, le Ça, mais aussi désordonné afin de stimuler le fécond désordre d'où sortira du nouveau, une économie psychique remaniée apte à mieux diffuser l'énergie du monde le lendemain. Ce serait alors une machine telle que la suppose J. England, mais d’autant plus efficace que sa virtualité l’abrite du poids des autres lois thermodynamiques.
Chez l'homme, ce ne seraient pas seulement les processus imaginaires, comme chez l’animal, qui subiraient de tels remaniements à la fois ordonnés et chaotiques, mais bien aussi le monde symbolique et signifiant. Aussi, ces rêves où tout à coup apparaît la solution imprévue à un problème complexe seraient le résultat de ce remaniement entre cortex et zones hippocampo-limbiques. Il faut noter d'ailleurs que pendant le rêve, les zones corticales fonctionnent cependant moins, comme si le contrôle logique devait justement diminuer afin que le désordre fécond s'installe. Certains utilisent cette fonction du rêve pour les programmer sur des problèmes précis, et ainsi, parfois, les résoudre ! [4]
"Prenons Robert Louis Stevenson, auteur de l’Ile au trésor et du génial roman Le cas étrange du Dr Jekyll et Mr Hyde. Il  affirme dans une interview au New York Herald le 8 septembre 1887, qu’alors qu’il cherchait à mettre par écrit l’idée de la dualité de l’esprit humain, un nuit il rêva :  » Je rêvait à propos du Dr Jekyll qu’un homme était poussé dans un bureau et avala une potion, et se transforma de suite en un personne autre. A mon réveil, je découvris le lien manquant que je cherchais depuis si longtemps et dont j’avais rassemblé les éléments de travail avant de me coucher était désormais limpides. Bien sûr, l’écrire, était une autre paire de manches« . Dans son livre Across the plains, dans le chapitre s’intitulant justement un chapitre sur les rêves, il explique comment des petits êtres qu’il appelle des Brownies viennent dans ses rêves pour lui inspirer un roman bon à vendre :  » Plus j’y pense, plus j’ai envie de poser cette question au monde :  Qui sont ces Petites Gens ? Ils sont en rapport avec le rêveur; je n’en ai aucun douteils partagent ses soucis financiers et ont un œil sur compte en banque; ils partagent également sa formation; ils ont clairement appris comme lui à construire le schéma d’une histoire bienveillante et d’organiser l’émotion de façon progressive; seulement je pense qu’ils ont plus de talent; et une chose est hors doute, ils peuvent lui raconter un morceau de l’histoire par morceau, comme une série, et le garder tout le temps dans l’ignorance du but recherché. Qui sont-ils, alors? et qui est le rêveur?
 
Walter Bradford Cannon le fameux physiologiste découvreur de l’homéostasie et précurseur de la découverte des rayons X, dans son essai The Way of an Investigator: A Scientist’s Experiences In Medical Research explique qu’il avait régulièrement recours à ses rêves pour l’aider à résoudre des problèmes d’ordre scientifique ou même pour préparer ses conférences :  « De façon toute à fait systématique, je fais depuis longtemps totalement confiance aux processus inconscients pour me servir; dans le cas d’une préparation d’une allocation publique, par exemple. Je rassemblerais alors les élément importants pour la conférence et je ferais une grossière ébauche. Dans les nuits qui suivent, j’aurais des périodes de réveil soudain, avec des assauts d’exemples illustratifs, de phrases pertinentes et des idée fraîches en relations avec celles déjà citées. Je garderais à portée de main un papier et un crayon afin de capturer ces idées avant qu’elles ne retournent au néant. Ce procédé est tellement commun et fiable pour moi que je croyais que tout le monde le faisait. Mais les faits m’ont prouvé le contraire ».
 
Les musiciens ne sont pas en reste. Wagner écrivit à un ami concernant son œuvre de Tristan et Iseult :  » J’ai rêvé tout cela. Jamais ma pauvre tête n’aurait pu rêver d’une telle chose de façon consciente« . Il raconte également comment il résolu l’épineux problème qu’il avait concernant l’ouverture du Cycle du Ring : « En essayant de dormir sur un lit dur, je plongeais à l’intérieur d’une eau torrentueuse dont le son s’est transformé en musique ; C’était la corde du mi bémol majeur d’où j’avais développé la mélodie du mouvement qui s’accroît. Je me suis réveillée avec terreur en reconnaissant que le prélude orchestral du Rheingold qui était latent en moi depuis si longtemps venait de m’être révélé »."
Ce dernier passage montre à merveille comment le rappel du bruit d'un torrent, surgissant dans les hasards associatifs du rêve, peut-être lit dur, pierre, je ne sais, enclenche une nouvelle structure musicale chez le musicien.
W.B. Cannon, quand à lui, parle fort bien, dans la foule d'image qui surgissent du rêve, de la sélection qui s'opère alors en lui, en fonction du besoin profond et précis qui est le sien. Ce n'est pas seulement la raison qui opère ici, ni même simplement les structures inconscientes probablement, mais le travail du désordre ! Le terme qu'il emploie d'"assaut" de ces idées va dans ce sens.
Stevenson, quant à lui, soumet au rêve le même problème obsédant, qui rencontre alors l'image de la potion, probablement aussi dans un hasard associatif ici heureux.
Voilà une pratique que j'ai découverte courante en travaillant à ce texte : bien des gens utilisent le rêve comme une machinerie à inventer des solutions nouvelles ! Ils s'endorment en soumettant au rêve un cahier des charges précis, et parfois s'éveillent le matin avec la solution ! Il est clair que pour inventer il faut un minimum de désordre dans ce qu'on sait déjà. Le rêve, par sa structure chaotique fondamentale, s'en chargerait donc. Le besoin vital d'ordre du jour, de la veille, éteint dans le sommeil, ouvrirait au monde inventif du chaos.
Alors, le rêve ne serait pas simplement l'expression d'un désir inconscient, mais aussi et peut-être surtout une mise en désordre, hors de tout sens, des éléments psychiques à disposition de l'appareil psychique, afin que la poussée du Ça y trouve, par hasard, des structures nouvelles. Notons que Cyrulnik[5], dans un article très interessant de 2013, parle de la fonction d'apprentissage du rêve, liée à la liberté que procure l'homéothermie. C'est ainsi que des souris auxquelles on pose des problèmes produisent plus de rêves paradoxaux, ce qui revient à la normale quand les difficultés sont dépassées. Mais il ne dit rien de l'inconscient ni du désordre du rêve. C'est là que je propose un pas supplémentaire. L'apprentissage s'effectue aussi, et peut-être essentiellement par le chaos.

 
[2] L'interprétation des rêves, P 112
[10]J. Allan Hobson, Edward F. Pace-Schott et Robert Stickgold, « Dreaming and the brain : toward a cognitive neuroscience of conscious states », Behavioral and Brain Sciences, n° 23-6, 2000, p. 799.
[11] https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00820944/document