L’aléatoire signifiant et la psychanalyse.
 
Alors, ce qu’une structure ne peut faire, c’est se défaire elle-même de son propre désir, si je puis dire... On a dans cette phrase et la résistance de la conscience, et la nécessité du rêve, et l’importance du chaos. Le rêve est la mise en chaos de la structure de la veille, sans danger pour l’organisme et l'appareil psychique, mais seule possibilité réellement efficace de son remaniement ou changement. Le désir, conscient et inconscient, est alors à l’affût de structures nouvelles. Elles y sont en désordre afin qu'un ordre nouveau devienne éventuellement possible.
La fonction principale du rêve serait cette capacité chaotique, qui précède peut-être dans la phylogénèse la dimension de l'inconscient…
 
Reste à développer un peu l'objection tout à fait sérieuse, que j'évoque plus haut, qui m'a été faite par une lectrice de ce travail, Nathalie Peyrouzet. Et si la fonction du rêve était simplement de fournir un accès à l'inconscient, grâce à ses mécanismes de dissimulation. On sait que ce qu'on dissimule, on le montre aussi, comme Lacan l'a magistralement montré dans son travail sur la lettre volée de Poe.
Alors, le travail du rêve ne serait que de fournir une carte voilée de l'inconscient. On s'en tiendrait alors au travail freudien et lacanien sur le rêve, d'ouverture sur l'inconscient et d'interprétation, du désir inconscient pour l'un, de la présence de l'Autre pour le second. Pourquoi pas, bien sûr.
D'autant que je suis persuadé que ces fonctions y restent éminemment présentes et utiles.
Mais s'en tenir à cela ne rend pas compte de tous les éléments parfaitement inexplicables de tout rêve, comme l'ont relevé tous ceux qui s'y sont penchés, d'une part. D'autre part, je ne suis pas certain que les tortues et les oiseaux disposent d'un inconscient, alors qu'ils ont un sommeil paradoxal, et donc sans doute des rêves… Il m'a semblé qu'une autre fonction, donc la fonction chaotique des représentations, s'ajoutait à celles déjà trouvées, qu'elle ne contredit aucunement, mais plutôt vient compléter par sa puissante vertu inventive !
 
Mais, pour revenir à notre sujet qui est toujours principalement clinique, la séance de psychothérapie ou de psychanalyse va parfois jouer un rôle similaire, à travers le double processus d'association libre pour le patient et d'attention flottante de l'analyste. Voilà un processus qui présente avec le rêve le point commun de ne pas chercher la cohérence, et de se laisser flotter sur ce qui apparaît alors au fur et à mesure de ce chaos mesuré de part et d'autre du divan. Il est cependant probable que l'éveil des deux protagonistes (lorsque l'un des deux ne dort pas réellement !) limite beaucoup plus que le rêve le mélange des cartes signifiantes… L'association libre, hors morale, bienséance, etc. est un pâle succédané du rêve, mais c'est sans doute de là que vient son efficacité. L'interprétation survient alors parfois, surprenante des deux côtés du divan, produit de l'aléatoire du double flottement, du patient et de l'analyste, au lieu d'être le pouvoir de l'un sur l'autre sous pretexte d'un "savoir", toujours contre-productif...
L'inconscient a toute sa place dans ce processus, puisque l'organisation même du chaos, si je puis dire, est largement vectorisée par la pression qu'il opère sur les signifiants de la conscience, à travers les mécanisme bien répertoriés de déplacement et de condensation. Mais, comme, dans l'association libre, s’ajoute à cette vectorisation de l'inconscient celle de la présence réelle du monde et de l’autre, le processus de l'association libre est limité dans ses effets, et ne va pas aussi loin dans les surprises que le rêve et ses mouvements liés aussi au pur hasard, qui ouvrent beaucoup plus les possibilité de remaniement.
Pour prendre une comparaison, il en serait de même sur le plan des mutations génétiques : si elles étaient simplement "poussées" par les effets de l'environnement, cela bougerait, certes, mais de façon moins radicale et surprenante que dans la réalité biologique, où le fait du hasard ouvre considérablement le champ des possibles… Un autre exemple peut être pris du côté de la recherche, qui est beaucoup moins performante[12] depuis le lien trop fort entre les laboratoire et l'industrie, la politique : cette vectorisation est en fait moins efficace qu'à l'époque où la liberté régnait dans ces domaines, et où du coup les voies de recherche étaient beaucoup plus nombreuses, imprévisibles et surprenantes. Qui aurait accepté dans le système actuel qu'un Pierre Gilles de Gene fasse mumuse avec ses histoires de bulles, alors que précisément ces recherches eurent énormément d'applications ensuite dans l'industrie même ! Le sympathique chaos de cette époque était en fait, lui aussi, plus productif.
 
 
 
Ainsi, le signifiant présente-t-il le paradoxe à la fois de fixer une identité, de garantir aux yeux du sujet et aux autres sa consistance, mais aussi, en raison de son caractère essentiellement dissociatif, externe, virtuel, de permettre son remaniement, son évolution, à la fois ordonnée et chaotique. On reconnaît là à la fois la résistance en psychanalyse, dans la consistance du signifiant vis à vis de l'identité, et la perlaboration, l’évolution de la structure dans le transfert, dans sa mobilité.
 
J’espère avoir montré dans tous les chapitres précédents que le juge de paix de ces mouvements est toujours le plaisir, en tant qu’il témoigne des résonances qui, selon qu’il existe ou non, attachent ou détachent corps et signifiants, difficilement dans la veille, presque librement dans le rêve. Plaisirs imaginaires, virtuels, de la névrose, plaisirs du transfert thérapeutique, plaisirs légers du rêve, puis plaisirs de la vie singulière d’un sujet, voici les glissements du plaisir qui jalonnent un parcours analytique, tout au long de l’infinie complexité hétérologue de l’humain. Les rebonds entre plaisir et déplaisir dans la rencontre de la réalité ordonnent heureusement ou non la vie psychique.
Que dire, ensuite, dans ce domaine de l'ordre et du désordre signifiant, de ces trajets des jeunes gens qui, sortant de l'ordre familial, vont explorer dans le hasard de leurs voyages et rencontres, le chaos du monde, et y trouvent, peu à peu, au gré des plaisirs et des déplaisirs des nouveaux liens qui se tissent, leur vrai désir ?
Enfin, dans l'épineuse question du dialogue réel entre deux humains, qu'est le plaisir de la conversation, si ce n'est le constant décalage entre le compris et l'incompris, le clair et l'obscur, à la recherche toujours partielle d'une compréhension réciproque ? Peu à peu, dans les rencontres qui tournent bien, se sélectionnent les sujets et les styles, en fonction de chacun des deux interlocuteurs, pour parvenir à un ensemble de structures signifiantes qui portent suffisamment le plaisir d'être ensemble pour les deux… Le dialogue, lorsqu'il se passe suffisamment bien est aussi une machine de England qui s'auto-organise consciemment et inconsciemment vers la meilleure diffusion possible de l'énergie des deux interlocuteurs.
C'est précisément l'impossibilité de prise en compte par les dialogues avec l'entourage du plaisir de l'effort actif d'être soi, singulièrement, qui semble actuellement la plus convaincante théorie de la crise schizophrénique, comme on l'a vu plus haut. Bel exemple d'ensemble corporel et symbolique dès lors non intégrale et imprévisible, impliquant une diffusion inefficace de l'énergie entrante, faute de dialogue constructif !
 
 
Peut-être la psychanalyse peut-elle alors se définir poétiquement comme la retrouvaille continuelle avec l’hasardeux voyage de la vie ? Il est vrai que tous les traits psychopathologiques ont en point commun de limiter la circulation et l'adaptabilité de l'appareil psychique. Ils sont fixes et rigides, là où le rêve et la vie demandent fluidité et invention.
 
[2] L'interprétation des rêves, P 112
[10]J. Allan Hobson, Edward F. Pace-Schott et Robert Stickgold, « Dreaming and the brain : toward a cognitive neuroscience of conscious states », Behavioral and Brain Sciences, n° 23-6, 2000, p. 799.
[11] https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00820944/document