Toxicomanie
 
Il semble nécessaire, en abordant ce sujet, de rendre d'abord compte d'un échec sociétal : la consommation ne cesse d'augmenter en Occident, à l'exception remarquable du Portugal, qui a vu le nombre de ses drogués reculer de 60%. (http://www.contrepoints.org/2011/07/05/33699-bilan-de-10-ans-de-decriminalisation-des-drogues-au-portugal)
Mais hélas pas le nombre de mort, lié à de nouvelle drogues plus dangereuses. 
Dès lors, l'analyse de cette question nécessite d'explorer des voies nouvelles, pour autant que les classiques ne semblent pas en mesure de rendre compte d'une quelconque solution.
Il me semble qu'aborder la question de la drogue autrement nécessite de réinterroger  la place du plaisir, si le plaisir est le plaisir d'exister, d'être soi, d'être ensemble, le contraire de l'ennui...
C'est en effet sa recherche qui est au centre de la démarche du toxicomane, très proche de l'ordalie, dans son sens moderne sur ce plan, très différente aussi dans la mesure où le corps n'est pas convoqué comme performance, même à la limite, mais est atteint dans son intégrité, altéré. L'ordalie est une provocation physique et sociale, visant un exploit remarquable dont un des buts est l'admiration, donc l'intégration, la toxicomanie est au contraire la désintégration progressive de ces plans..
 
Interroger la fonction du plaisir et de la jouissance est certainement indispensable pour tenter de s'y retrouver un peu mieux dans ces trajets. 
C'est un patient qui m'a permis d'ouvrir cette voie. Le médecin responsable du service de médecine interne demande que soit vu ce patient alcoolique, âgé, très abimé par sa très ancienne toxicomanie. Il ne demande rien lui-même, de toute évidence. Ce sympathique patient est très désabusé, fataliste quand à l'évolution de son foie, extrêmement gentil et fort attentif aux autres.
Il vit chez sa mère, très âgée et semble-t-il assez austère.
Inutile de lui donner le moindre traitement psychotrope, il prévient aimablement qu'il ne les prendra pas!!
Je le reverrai plusieurs fois, toujours à la demande du médecin, et toujours dans la même situation d'alcoolisation dramatique aimablement vécue!
Nous finissons avec le confrère par désespérer de ce cas, il cesse donc de me demander de le voir. Il m'arrive alors de le croiser une fois ou deux dans les couloirs de l'hôpital, lors de ces brefs séjours qui lui sont habituels. Comme il m'est sympathique, et que cela semble réciproque, nous devisons alors de cette campagne qu'il habite et que nous connaissons tous deux, lui mieux que moi, certes..
Je finis par ne plus le croiser, et je le pense mal en point. C'est alors que mon collègue m'apprend un jour qu'il a en fait cessé de boire, qu'il n'habite plus chez sa mère, dont il s'occupe plus à distance, et qu'il est revenue chez une ancienne compagne.. Il aurait stoppé la boisson, d'après mon confrère, car il nous trouvait sympathique et voulait nous faire plaisir!!!
Au décours d'innombrables échecs, comme beaucoup de mes confrères, cette curieuse rencontre a fait germer peu à peu le présent travail.
 
Un autre cliché clinique sert de base à ce travail, qui est connu de tous ceux qui travaillent dans le champ de la toxicomanie. Tous les cliniciens ont eu à constater que leur patient toxicomane est susceptible de saborder toute une prise en charge d'équipe en transgressant telle ou telle règle institutionnelle.. Par exemple la cigarette dans un couloir d'hôpital. 
Dans ce cas, le plaisir immédiat et pulsionnel du tabac l'emporte sur la possibilité même de survie et d'insertion sociale.. Peut-être est-ce tout simplement que nous n'avons pas, eux et nous, la même idée du plaisir de la vie sociale, familiale et de couple. Peut-être ne veulent-ils pas revenir à ce qui n'est en rien synonyme de plaisir pour eux? Dès lors, guérir, dans leurs projections imaginaires, serait peut-être souffrir encore plus, finalement...
On voit là au passage l'absurdité de plus en plus souvent dénoncée de l'injonction thérapeutique, qui provoque probablement de ce fait bien plus de drames qu'elle n'en évite. Si on suit cette hypothèse, on comprend pourquoi...
 
 
Et pourtant, c'est peut-être en reprenant ces thèmes un peu autrement que va s'éclairer différemment la question de la toxicomanie, qui a peut-être comme terreau un manque de ces dimensions, alors que la toute puissance souvent retrouvée dans l'histoire et le comportement des patients toxicomanes peut alors s'analyser comme une grave intolérance à la frustration en raison d'un manque de plaisir dans la transmission de la loi familiale et des structures sociales. 
De fait, cela fait longtemps que les problèmes des banlieues en déserrance, avec leur cortèges de pathologies individuelles et sociales de toxicomanie, sont  réglés par le retour d'une présence sportive, festive, culturelle, et sociale. Là où une vraie volonté politique de plaisir de transmission sociale se montre, il est vrai..
 
Mais il faut poser une hypothèse en point de départ, qui est que plaisir et jouissance structurent le corps et l'esprit et la société tout autant, voire probablement plus que le principe de réalité et le déplaisir, eux aussi éminemment nécessaires!
La fête est un des ciments fondamentaux des sociétés, civiles, et hélas on l'oublie trop souvent, commerciales et professionnelles.
 
 
Mais est-il raisonnable de penser qu'il est autrement pour chaque animal ou chaque être vivant?
Plaisir et vie sont probablement synonymes. 
Tout au long de la phylogenèse,  on peut lire en parallèle l'évolution de plus en plus complexe et de la vie et du plaisir.
Si ce lien existe dès le départ de la vie, alors, des ponts existent entre la définition de la vie et celle du plaisir.
De fait, actuellement, un consensus existe dans la communauté scientifique pour supposer que la vie est capacité de reproduction d'une structure relativement stable séparée et en échange avec son milieu.
Les trois items de définition du vivant, structure stable, reproduction et échange sont déjà tous trois liés au plaisir. Freud parlait de niveau minimum d'excitation ce qui revient quasiment au même que la stabilité de structure. Pour la reproduction, l'évidence de la montée d'un plaisir spécifique tout au long de la phylogenèse est tout à fait claire. Enfin, l'échange avec le milieu évolue peu à peu de sorte que ces interfaces deviennent des zones érogènes.
Aussi poser que vie et plaisir sont quasiment synonymes n'est-il pas qu'une formule...
 
Il est trois types de plaisirs qu'on peut différencier.
Énergie minimum pour les organismes sans système nerveux, excitation du centre du plaisir pour ceux qui en sont dotés, voilà pour les deux premiers.
Enfin, un troisième plaisir est lié au système signifiant lui-même. Il apparaît dans la fonction que Lacan a entre ouverte avec le signifiant maître. La nomination, inscrivant le sujet dans la transmission humaine, lui donne une place, une possibilité d'être qui conditionne le plaisir d'exister dans le familial, puis le social.
Il est clair que chez l'homme, ces trois types de plaisirs existent, et fonctionnent de manière hétérologique, c'est à dire de façon synergique ou antagoniste, selon les moments..
 
Le système d'énergie minimum est au fond un plaisir total du système, du fait qu'il fonctionne globalement, de façon fluide, avec le meilleur ratio possible entre la dépense d'énergie et la réalisation de ses buts. Ce type de plaisir est synonyme du vivant. Il est  la fonction centrale de tout système homéostatique, simplement différent de l'univers minéral par la complexité de ses fonctions.
Une paramécie qui se déplace dans un milieu jeune et accueillant semble joyeusement aller vers ses obscurs buts... Cet anthropomorphisme évident n'en est plus si on fait un lien entre le plaisir et le fonctionnement fluide d'un organisme. Ne reste alors qu'un point commun entre nous et la paramécie, de ce point de vue !
Il n'est que de regarder par exemple jouer un jeune mammifère, et de constater ces jeux moteurs où le corps s'éprouve et se découvre. Difficile de ne pas y voir cette fonction particulière du plaisir, où un organisme auto-organisé avec son environnement éprouve la fluidité de son fonctionnement. Le plaisir est, de ce point de vue, absolument vital, préparant l'organisme à la rude adaptation à la réalité..
Ce type de plaisir a chez l'être humain un fort rapport avec le maternage, et plus tard avec les plaisirs spécifiques du corps dans toutes ses fonctions, en allant de l'amour au sport. Ce qu'on appelle chez l'être humain la dyspraxie est d'ailleurs peut-être assez souvent une difficulté de développement de cette fonction ludique corporelle.
C'est à poser que le plaisir est une exigence vitale qu'on entend mieux sa nécessité absolue chez n'importe quel vivant. Qu'il ne soit appréhendable que dans la drogue pose le problème de la situation de tous les autres plaisirs, et non pas celui de la recherche de plaisir..
Le toxicomane a raison de chercher le plaisir, tort de le prendre dans ses produits.
 
Le vivant nécessite une multitudes de signaux pour qu'il s'oriente vers ses buts biologiques.Ceux-ci ne sont-ils pas le terreau de la question de la beauté du monde vivant, dans cette dimension étrange où esthétique et plaisir sont observables par nous, mais sans que nos mots ne recouvrent complètement ce mystère.  Dans une conversation sur ce sujet, Jean-Marie Pelt me faisait remarquer l'étrangeté que nous soyons aussi sensibles à la beauté des fleurs que les papillons, alors que nous ne les mangeons pas?
Pas plus d'ailleurs que nous ne dégustons ces mêmes jolis papillons, d'ailleurs..
Voilà qui dérive sur la fonction artistique, spécialisation humaine (même si c'est loin d'être absolu), espèce fort douée pour le raffinement du plaisir. N'est-elle pas une obscure réminiscence de cette complexe philogénèse du plaisir? L'homme est entouré d'une foison de signes dont beaucoup ne sont que des réminiscences philogénétiques..
 
Le plaisir devient ensuite une fonction systémique, économique, thermodynamique, qui ne s'aperçoit comme telle qu'en se cristallisant dans des fonctions spécifiques et hautement adaptatives dans le système nerveux central. L'apparition du système nerveux est d'ailleurs concommitante de celle d'organes spécialement voués au plaisir.
La toxicomanie apparaît dès cette spécialisation, puisqu'étant objectivable, elle devient par là-même leurrable. L'exemple chez les insectes est la lumière pour les papillons, qui les fait mourir par millions dans nos réverbères, piégés par leur goût de la lumière de la lune. La lumière artificielle fait leurre de leur plaisir naturel, comme la drogue fait paradis artificiel pour certains humains.
La toxicomanie n'apparaît que chez les animaux porteurs de ce deuxième plaisir, spécifiquement cérébral... Et elle existe chez les eux, conséquence de cette organisation neurologique : loups renards et grives profitent eux aussi du magique raisin fermenté, avec les mêmes conséquences inadaptées que pour les humains...
 
Ce qui s'y gagne : les avantages éthologiques liés aux sélections de stimulis, nombreux pour la fonction sexuelle, ils sont aussi remarquables dans les jeux préparatoires à la vie adulte des animaux. Les liens entre instincts et centre du plaisir fonctionnent bien !
Mais leur spécialisation même est leur limite.. De ce fait, des leurres existent, qui ciblent le centre du plaisir directement, mais sans sélection d'avantage d'évolution, adaptatif.
On le trouve dans cette curiosité qu'est l'hypertelie.
Elle est au niveau de l'évolution ce qu'est la toxicomanie au niveau individuel : une déviation de la fonction du plaisir, qui se met à fonctionner pour elle-même au lieu de fonctionner pour la transmission, l'évolution. Et des organes s'hypertrophient, liés au fonctionnement de ces leurres, violence, psychopathies, vols, toutes tendances naturelles ici hypertrophiées dans l'hypertelie du plaisir immédiat.
Il est donc licite de penser que si la médecine échoue sur la Toxicomanie, c'est en raison du faite que ce n'est pas un problème médical. De même pour la psychanalyse, puisque ce n'est pas un symptômes qui appellent à la pratique psychanalytique, sauf quelques très rares exceptions.
Reste donc à poser que la toxicomanie soit un problème familial et social, c'est à dire à la croisée du familial et du politique.
 
La jouissance dans la toxicomanie fonctionne entre le manque et l'excès.
Bien entendu, les deux oscillations ont beaucoup d'importance cliniquement.
L'exemple classique qu'on peut prendre de cela est le comportement vu plus haut d'un toxicomane dans un service médical.
Il va souvent mettre en cause l'ensemble du traitement sous prétexte par exemple d'une cigarette qu'il veut fumer dans la chambre ou dans le service.
Alors même qu'il sait que c'est parfaitement interdit.
Entre le besoin de se soigner, il sait être important voire vital pour lui, et le plaisir de cigarettes plutôt l'idée du manque d'une cigarette, la plupart du temps, le patient choisit la sortie du service, en risquant ainsi sa propre vie.
L'analyse des différentes sortes de plaisir permet de s'y retrouver un peu. En effet un accord organique, un corps biologique, peut être rétabli dans son fonctionnement par la médecine, dans le meilleur des cas, Qu'il en est tout autrement d'un corps dans la transmission d'un corps dans la langue, d'un  corps dans la communauté des hommes.
Alors qu' est un corps qui fonctionne bien dans un réseau social où il ne peut pas s'inscrire ?
Le suicide social qui accompagne la plupart des toxicomanies graves est à l'origine des échecs de la prise en charge, Et c'est le plus difficile à gérer et à régler. Mais il conditionne évidemment la survie du corps biologique lui-même.
Proposer à quelqu'un d'aller bien sans qu'il sache ce qu'il peut faire de ce corps rétabli est une absurdité qui est assez souvent proposée par le médical dans ces problématiques.
C'est en ceci qu'on voit que la toxicomanie n'est pas une pathologie médicale à proprement parler mais un problème familial et social.
La part prégnante du corps familial et social dans la problématique toxicomane explique la durée de ces crises, et rend souvent compte de leur résolution.
Les toxicomanes guéris, dans la pratique, montrent tous des élaboration de cette nature.
C'est que l'excès de jouissance d'organe, biologique correspond très exactement au manque de jouissance symbolique, sociale et familiale.
Il ne peut en être autrement, dans la mesure où plaisir jouissance sont ce qui va faire fonctionner corps et esprit ensemble c'est ce qui va les rassembler.
 
C'est ainsi que la fonction centrale du plaisir est de rassembler le corps dans l'effectuation de ses fonctions, l'esprit dans son inscription symbolique, le cerveau  dans sa fluidité de fonctionnement.
 
Il faut aussi parler de la capacité de frustration, de résistance au  déplaisir, d'acceptation de la réalité lorsqu'elle ne va pas dans le sens de notre plaisir plus ou moins immédiat. Ce qu'on peut en dire dès l'abord est que lorsqu'on propose cette morale à un toxicomane, le moins qu'on puisse dire est qu'il est bien rare qu'il nous entende!
Alors que c'est l'évidence même que la vie n'est pas possible si ces dimensions ne sont pas intégrées.
C'est en partant des frustrations les plus précoces qu'on peut comprendre ce qui se produit là et la raison de l'impasse. Prenons par exemple la première de ces frustration, la première vraiment organisée dans l'apprentissage des humains : l'obligation de retenir ses selles et urines, de différer ce moment d 'évacuation réflexe et soulageant. Cela s'obtient chez les enfants par force d'encouragements,  ce qui ne fonctionne que si l'enfant y est sensible, que si la relation est suffisament établie et satisfaisante. L'enfant ne va accepter cette frustration que s'il y trouve un avantage quand à son image et statut familial. Qu'il soit "devenu un grand", voilà un plaisir symbolique qui est tout simplement supérieur dans l'appareil psychique au plaisir immédiat du soulagement, et va lui permettre de supporter la frustration.
Ce modèle reste le même pour des problématiques plus complexes,  du familial au social, ce paradigme est le même. Ainsi que l'énurésie de l'enfant, ou  l'encoprésie, sont des signes que le sujet garde ses plaisirs régressifs par défaut de vrais plaisirs identitaires inscrits dans la sphère familiale, de même, dans la sphère sociale, l'exclusion symbolique est le premier pourvoyeur de toxicomanie. La proposition s'inverse alors, ce n'est pas la toxicomanie qui exclut du social, c'est l'exclusion sociale qui produit la  toxicomanie...
C'est d'ailleurs au moment du passage de l'inscription familiale à l'inscription sociale que le phénomène se produit, bien sûr largement favorisé par une inscription familiale fragile préalable, mais pas seulement...
Cette inscription familiale fragile est souvent liée à une dominance maternelle.  Nombre de cas de toxicomanies sont liés à des situations familiales soit monoparentales, soit avec des parents peu cadrants. Il arrive fréquemment qu'on ait affaire à de "faux couples" parentaux, le couple existant entre mère et enfant, alors que le lien conjugal proprement dit n'a aucune consistance intime, aucune réalité autonome et fondatrice de la famille.
Cette configuration fréquente, que ce soit un huis clos entre mère et enfant, ou une dyade dominante mère enfant dans une famille non centrée sur le couple d'adulte, aboutit dans les deux cas à une impasse oedipienne. Il faut bien comprendre là ce qui se passe : cette mère qui ne peut ni ne veut sacrifier son enfant à la loi commune, qui le garde pour elle, comme partenaire nécessaire de vie, qui ne peut s'en séparer, qui en a besoin pour vivre, fait de cet enfant une inconsciente victime de son plaisir immédiat, au lieu d'un être apte au plaisir de construire et de se projeter dans le social et parmi les autres. C'est ce sacrificie du plaisir de l'être pour la loi qui précipite l'enfant le plaisir d'organe. 
C'est que la sublimation n'est pas possible sans une claire inscription dans la transmission. Cette dernière n'est possible qu'à la condition que  le jeu en vaille la chandelle, comme nous l'avons vu précédemment à propos de l'enfant. Dit autrement, que le père vaille la mère dans la jouissance qu'on en prend. La jouissance dont je parle est une jouissance d'inscription originaire, non sexuelle, mais qui prend tout l'être dans sa vitalité et sa sensualité. Je pense précisément à ces fous-rires, ces chatouilles, ces manipulations qui créent une jubilation jouissive entre petits et parents. Tout ce plaisir pris ensemble, je l'appelle ici jouissance, pour autant qu'il autorise à mon sens l'inscription humaine dans le monde signifiant, dans l'univers de la dénomination.
Il va autoriser ce "détour par l'autre" qui éloigne l'enfant de sa satisfaction immédiate pour le faire entrer dans l'univers symbolique.
Que cette jouissance primordiale manque dans la relation de beaucoup de ces enfants au père, de façon primaire ou secondaire, parfois au secours d'une impasse œdipienne, c'est une constatation clinique courante. Comme est fréquente la réintroduction de cette dimension à travers la rencontre d'un vrai plaisir de partenariat sportif ou professionnel avec un substitut paternel, artisan de rencontre dans un stage professionnel ou entraîneur sportif. 
 
Le débat entre le narcissisme ( structure à dominance maternelle) et l'inscription dans la transmission ( dominance paternelle ) est, encore, de nature hétérologique.
L'harmonie n'est pas la seule règle qui organise cet échange. Lorsqu'on donne sa vie pour une cause, lorsqu'on sacrifie ainsi radicalement son narcissisme pour une transmission, apparaît alors clairement combien ces deux dimensions peuvent parfois être complètement contradictoires. Le conflit cornélien est fondamentalement basé sur cet aspect de l'hétérologie psychique.
Dans toutes les sociétés humaines, la loi sociale vient limiter l'investissement maternel. Autrement dit, partout, ce dernier est soumis à la loi du groupe, limité par elle.Ce découpage était juste avant la révolution féministe du 20° siècle. Il était validé par le fait que les femmes restaient à l'intérieur de la maison, univers narcissique, et que les hommes faisaient le lien avec le social. Actuellement, le conflit entre narcissisme et transmission se base sur l'évolution de la structure de la famille : dans nos fonctionnements modernes, de très nombreux parents isolés sont à peu près totalement coupés du social, en huis clos avec leur enfant. Il ne faut sans doute pas chercher plus loin la survalorisation narcissique et la dévalorisation de transmission qui font le terreau de la toxicomanie. Parents et enfants supportent moins la frustration narcissique qui ouvre à la transmission symbolique, chacun ayant beaucoup trop besoin de l'autre pour vraiment poser et supporter les interdits indispensables au plaisir très sublimé du fonctionnement social.
On voit sur ce plan encore que la question de la toxicomanie, dans sa génèse même, est beaucoup plus une question d'inscription sociale qu'une question médicale, comme nous l'avons vu dans son développement et son traitement.
 
La thèse centrale de ce travail s'éclaire alors fortement : les toxicomanes, si le plaisir familial, social, professionnel fait défaut, ainsi que le plaisir de transmission, ont alors raison de chercher à tout prix ce plaisir qui rassemble esprit et corps. C'est sans doute une manière d'éviter un éclatement psychique plus grave. Le prix à payer est lourd, mais peut-être moins...
Aussi la question de la toxicomanie déborde-t-elle largement du médical : elle concerne largement la circulation du plaisir et de la jouissance entre les humains, et sa fonction structurante largement sous-estimée. 
On saisit l'impasse fondamentale qui suppose que c'est une "pathologie", et dès lors ne permet pas de traiter le problème à sa juste mesure. Réapprenons au contraire le plaisir de vivre ensemble, en famille, en entreprise, dans le social, le plaisir de transmettre, d'apprendre. C'est ce plaisir d'être ensemble qui résoudra ce problème, si on suit l'hypothèse ici développée, et non la médicalisation outrancière, qui ouvre à deux écueil : d'une part elle exonère le social, donc ne s'attaque pas à la vraie cause, et fait porter au toxicomane l'essentiel de cette causalité, donc à tort.
 
 
Enfin, des questions curieuses peuvent se poser, apparemment plus légères, mais seulement apparemment : l'homme peut-il vivre sans toxicomanie ? Il semble bien que non, si on étend à peine la définition. D'une part, café et alcool sont de pratique courante, ainsi d'ailleurs que les traitement psychotropes. Or, ils entraînent aussi dépendances et syndrome de manque, en fonction des doses. Et ils ont pour but des modifications psychiques à l'aide de substances contournant les effets de la vie elle-même...
C'est qu'il va s'agir de tromper l'ennui et l'angoisse. De cesser de voir en quoi la vie, si elle est parfois faite pour nous, ne l'est pas toujours, loin s'en faut. Dès lors, la frustration, l'effort et l'activité, indispensables pour "tordre" la vie de notre côté, entraîne une fatigue dont il est bien compréhensible qu'on puisse se lasser de temps à autre. Ensuite, le piège tient au fait que la réponse d'évitement que propose la substance va s'inscrire en habitude, induisant une dérive de plus en plus forte pour éviter l'effort de vivre, sans lequel aucun plaisir durable ne vient s'inscrire. 
La vie est l'effort de s'adapter au changement du monde, et c'est même l'essence et la fonction centrale du plaisir et de la jouissance quand ils sont ainsi positionnés, et non comme leurres de centres cérébraux!
À ce titre, il est curieux de constater que l'innocente habitude du café matinal prend le statut de toxicomanie, à un détail près. Il est cependant de taille : le dommage fait au corps est minime, lorsqu'on s'en tient à 1 ou 2 par jour, contrairement aux drogues proprement dites. C'est cependant une drogue, avec ses effets de court-circuit dommageables, puisque se régule ainsi le réveil, donc le sommeil, indépendamment des besoins réels du corps. Il est d'ailleurs probable que les dégâts sont plus notables qu'on ne le pense de ce point de vue, puisque l'importance du sommeil apparaît de plus en plus évidente dans l'émergence de nombreuses maladies chroniques..
 
Un autre élément concerne le leurre : c'est que de la même façon que le leurre du pêcheur permet d'attraper le carnassier, le leurre de la drogue attrape tout simplement le toxicomane. Au lieu que l'objet soit saisi grâce à l'intelligence la force la créativité du prédateur, participant ainsi à la développer, c'est ce dernier est attrapé grâce à l'intelligence et la manipulation du leurre. Le parallèle est clair avec la toxicomanie, les pourvoyeurs faisant miroiter des plaisirs et satisfactions qui capturent littéralement les gens qui s'y laissent prendre.
 
Enfin, la dernière conséquence, et non des moindres, de ces effets du leurre toxicomane, est d'ordre psychique et cérébrale. C'est que la recherche du plaisir toxique implique nécessairement que ce plaisir n'est plus le résultat de l'ensemble des efforts fournis par le sujet. Il vient de suite, court-circuitant l'ensemble du fonctionnement psychique.
Les effets de ce court-circuit sont peu à peu dramatiques en termes d'adaptation socio-familiale, mais aussi sur le plan neurologique. On peut observer, au bout de quelques années de toxicomanie, que les zones associatives du cerveau (noyau caudé en particulier) on tendance à se réduire, ce qui est parfaitement logique avec le fait qu'elles ne servent plus ou beaucoup moins : quand la vaste et complexe question du plaisir de la vie se réduit au plaisir d'une substance, à la limite, plus besoin de cerveau...
Le problème, c'est que cette involution cérébrale, probablement réversible en quelques années, étant donné ce qu'on apprend de la plasticité cérébrale (mais les études sont là-dessus contradictoires), entraîne à son tour une inadaptation sociale qui laisse alors à la drogue seule de pourvoir à la satisfaction dont a besoin l'appareil psychique. Le cercle se referme...
 
Plusieurs observations neuro radiologiques semblent confirmer cette hypothèse. Ce qui est intéressant avec ces études, c'est que le même phénomène s'observe quelle que soit l'addiction, y compris d'ailleurs l'addiction sexuelle... Il est amusant de constater que cela viendrait confirmer l'hypothèse ancienne selon laquelle la masturbation compulsive rendrait quelque peu rêveur! Sans aller jusqu'aux excès probablement plus toxiques du puritanisme..
 
Avec l’essor de la pornographie sur le réseau Internet, l’accès à des photographies et des films pornographiques s’est banalisé pour des millions de « consommateurs. » Présumant que cet intérêt électif pour des spectacles pornographiques s’apparente à des comportements de quête de la nouveauté et de recherche de la récompense, des chercheurs ont réalisé une étude évaluant l’incidence éventuelle pour le circuit frontostrial du nombre d’heures par semaine consacrées aux sites pornographiques, avec l’hypothèse qu’une altération de ce circuit (impliqué dans la régulation des comportements) pourrait être associée à cette inclination particulière pour le « X. »
Étayée notamment sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle et conduite à l’Institut Max Planck pour le Développement Humain de Berlin (Allemagne), cette enquête porte sur 64 hommes (âgés de 21 à 45 ans, en moyenne de 28,9 ± 6,62 ans) sans pathologie psychiatrique ni médicale reconnue (en particulier, les sujets avec des anomalies préexistantes de l’imagerie cérébrale ont été exclus de l’étude). L’analyse volumétrique (mesures morphométriques basées sur les voxels) a permis d’apprécier les volumes de matière grise et le niveau de connectivité fonctionnelle. Cette étude montre une « association négative significative » entre le nombre d’heures consacrées à la fréquentation de la pornographie en ligne et le volume de matière grise dans le noyau caudé droit (p < 0,001). La connectivité fonctionnelle entre le noyau caudé droit et le cortex préfrontal dorsolatéral gauche est aussi « associée négativement » au temps passé sur les sites pornographiques.
Les auteurs estiment que ces phénomènes « reflèteraient des changements dans la plasticité neuronale » résultant eux-mêmes d’une « intense stimulation du système de récompense »[1] (avec une « plus faible modulation descendante des zones corticales préfrontales ») et qu’il pourrait s’agir là d’« une condition préalable rendant plus gratifiant l’intérêt pour la pornographie. »    
 
 
Dr Alain Cohen
 
Kühn S & Gallinat J : Brain structure and functional connectivity associated with pornography consumption. The brain on porn. JAMA Psychiatry, 2014 ; 71 : 827–834.
 
D'autres études, plus ciblées sur notre sujet, montrent effectivement des anomalies de la substance blanche associative, légèrement hypotrophiée, dans les toxicomanies, y compris canabiniques. 
Ashtari M, Avants B, Cyckowski L, Cervellione KL, Roofeh D, et al. (2011) Medial temporal structures and mémorial fonctions in adolescents with heavy cannabis use. J Psychiatr Res 45: 1055-1066
 
Plaisir et thermodynamique enfin

Le plaisir est une particularité des organismes vivants, qui fonctionne de manière heterologique avec le principe premier de la thermodynamique des systèmes. 
En effet, ce principe évoque une forme idéale d'homeostasie interne, dont l'état stable favoriserait un équilibre économe en énergie.
Le principe de plaisir, au contraire, et le plaisir sexuel en particulier, amènent au contraire à une débauche d'énergie en vue de sa satisfaction, au risque souvent de la survie même de l'organisme. C'est ce plaisir de résonance avec un objet du monde extérieur qui favorise le développement de nombreuse facultés physiques et mentales. Il se fait au détriment du principe d'économie d'énergie. Il existe donc bien une frustration thermodynamique au fait même d'être vivant. C'est ce plan fondamental que met justement en exergue le texte qui suit...


J'ajoute en effet à ce travail la réaction qu'il a suscité chez mon ami le Dr Yves Besombes.

Michel,
 
 
Je pense que nous sommes tous des toxicomanes dès lors que nous sommes amenés à nous sevrer du sein maternel….
Tout "l'élevage" de l'enfant consistant à gérer "la balance" entre narcissisme et transmission …
D’où, une "éducation" à la frustration…
 
Nos sociétés  contemporaines balancent donc de plus en plus entre l'extrême libéralisme représenté par l'idéologie de l'égalité des droits "pour tous" d'un coté ( le droit précédant le devoir ) dans nos contrées occidentales et l'hyper-culture de la frustration comme mode de vie des extrémismes théocratiques un peu partout ailleurs (et dedans , d'ailleurs) .
 
La guerre est effectivement déclarée , mais ce n'est pas à coup de bombes que le problème va se régler….Pauvre Hollande qui va jouer les "va-t-en guerre "en Irak , ce matin.
 
Le libéralisme est nécessaire, quand il sert à "libérer" un espace mental et permettre des avancées sociétales, pas  moyen de faire autrement.
 
Mais, il faut également prendre garde "de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain" pour le dire de façon triviale .
 
Donc , "take care off" (prendre soin) de protéger quelques fondamentaux (ou invariant ), mais pas facile à définir….. 
Sinon, on fout la trouille à tout le monde et c'est l'anomie, la guerre civile, planétaire ce coup là ….
(cf : un petit exemple indolore :  l'histoire du "mariage pour tous" , par exemple)
 
Le toxico dont tu parles est donc un cas particulier, qui pense, ou plutôt a arrêté de penser et pose ex-abrupto que l'on peut confondre le sujet et son objet….grave !!!!
 
Il externalise le corps sans objet afin de pouvoir le lier à une source de "non-déplaisir" ( un objet quelconque , une "machine-désirante" disait Felix Guattari, du sucre, de la vitesse, de la fortune, de la nicotine, de l'héroïne…..) et ré-incorporer tout ça , "as if " , comme si c'était "vrai" (ou comme si c'était lui ).
 
Quel leurre, et quel évitement de la frustration….pour un temps.
 
Va voir E. BERNAYS  ( anecdote : qui est le "double-neveu" de Sigmund Freud, car sa mère, Anna Freud, est l'une des sœurs du fondateur de la psychanalyse (une autre Anna Freud étant la fille de Sigmund Freud), et son père est le frère de Martha Bernays, la femme de Freud.) , pour bien comprendre comment cela s'est goupillé au début du XXeme (naissance de la publicité… Un bon exemple de cette externalisation-introjection).

http://lesmoutonsenrages.fr/wp-content/uploads/2013/02/Bernays_Edward_-_Propaganda_Fr.pdf
 
Pour ma part , ça me rappelle les discussions avec les copains, avant la loi NEUWITZ sur la contraception (1964-66 , j'avais 16-18 ans).
J'essayais d'attirer l'attention de tout le monde sur le fait que cette possibilité de diminuer les frustrations par une satisfaction ainsi facilitée des besoins sexuels, si tentante qu'elle soit  (annonçant le "jouir sans entrave" de Mai 68), pourrait à terme avoir des conséquences sur la libido , le désir sexuel ….. voire la sensation de plaisir…
 
On se foutait de ma gueule, bien sûr…
 
Dr Yves Besombes
 
 
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