L'issue : frustration et plus de plaisir[1]

 

C'est bien le chemin inverse de la retrouvaille avec le simple plaisir du lien, sans calcul, avec les représentants de la règle, du raisonnable, de la loi que sont aussi les médecins hospitaliers que me montra le patient cité plus haut.

 

C'est donc en reprenant ces thèmes un peu autrement que peut s'éclairer différemment la question de la toxicomanie, qui aurait comme terreau un grave problème de ces dimensions de plaisir, en particulier dans leur rapport à la loi.  Bien sur, quel jeu serait agréable sans les règles qui le rendent possible ? Qu'il en soit de même pour les règles sociales et familiales est clair, mais elles n'ont par contre plus aucun sens si elles empêchent le désir, et donc le plaisir qui en fait intrinsèquement partie, n'en déplaise à Freud et Lacan !

 

Nous avons vu dans le chapitre sur plaisir et symbolique que ce dernier ne pouvait réellement s'inscrire sans un plus de plaisir qui se découvre dans ce détour spatial et temporel par l'univers signifiant de l'autre. Toutes les frustrations, tous les manques, la thématique centrale de l'objet (a), les sublimations et autres castrations ne prennent leurs importantes et décisives fonctions que si elles s'inscrivent dans un plus de plaisir.

 

La toute puissance souvent retrouvée dans l'histoire et le comportement des patients toxicomanes peut alors s'analyser comme une intolérance à la frustration en raison, pour eux, d'un manque de plaisir dans la transmission de la loi familiale et des règles sociales. Aucune frustration ne s'inscrit si elle n'est la condition soit de l'évitement d'un obstacle vers le plaisir, soit de la promesse d'un plus grand bonheur, même longuement différé.

 

 

La dimension sociale de la toxicomanie : plaisir et transmission

 

De fait, cela fait longtemps que les problèmes des banlieues en déshérence, avec leur cortège de pathologies individuelles et sociales lié à la toxicomanie, sont réglés par le retour d'une présence formatrice, professionnelle, sportive, festive, culturelle, et sociale, c'est à dire un autre visage de la loi, convivial et de transmission. Là où une vraie volonté politique de plaisir de transmission sociale, de tolérance individuelle et culturelle se montre, cela fonctionne, comme en Angleterre après les émeutes de 2011[2], ou après les émeutes de Los Angeles de 1992, qui firent plus de 50 morts, et permirent ensuite que les diverses ethnies de la ville soient représentées dans les instances dirigeantes de la ville. Mais il ne suffit pas de mélanger les cultures : cette idée de mixité sociale n'est en rien suffisante pour régler ce type de problème, encore faut-il s'occuper des gens avec générosité et plaisir[3]... Le seul recours à la mixité résidentielle pour garantir la cohésion sociale paraît donc insuffisant. Il ne faudrait pas qu’au profit de la mixité soit négligé l’impact que peuvent procurer d’autres dispositifs dans les champs de l’éducation, de l’emploi ou de l’intégration sur la réduction des formes d’exclusion sociale.

 

De fait, tout s'est aggravé en France depuis que les crédits voués aux liens sociaux  dans ces endroits ont peu à peu diminué, sous les coups de boutoir d'une idéologie politique, de droite comme de gauche, qui suppose que le mérite individuel et le talent, voire l'équipement neurologique sont l'alpha et l'oméga de l'épanouissement individuel. En fait l'humain n'est rien sans l'autre et un lien social, familial de plaisir, de qualité suffisante, attentif et réaliste. [4]

 

Il faut au contraire de cette idéologie destructrice poser une hypothèse en point de départ, qui est que plaisir, jouissance et transmission structurent le corps et l'esprit et la société tout autant, voire probablement plus que le principe de réalité (même sous forme de réalité "biologique", on l'a vu) et le déplaisir, s'ils sont eux aussi éminemment nécessaires à l'inscription dans le réel ! Le rapport entre plaisir et jouissance avec les lois sociales est alors déterminant. S'il les articule, il rend possible l'habitat humain par le sujet, rendant l'émergence de la frustration, de la castration, de la sublimation possible. Si au contraire il les exclut, la révolte et la crise, individuelle et sociale sont prédictibles.

La toxicomanie est un symptôme individuel au coeur même de ce processus familial et social lorsqu'il est défaillant.

 

Entendons-nous bien ! Je ne défends pas du tout les thèses reichiennes, dont j'ai parlé plus haut dans ce livre, ni les perversions de toutes natures qui avancent parfois masquées sous les idées souvent condamnables de la libération sexuelle des années 70, en particulier ces horreurs dont on reparle ces temps-ci à travers l'affaire Matzneff. Entendre un Finkelkraut défendre le consentement possible d'une gamine de 14 ans nous fait directement entrer dans la monstruosité de la manipulation pédophile de ces pervers médiatisés qu'il défend ainsi indirectement.

 

Mais il n'empêche : si la jouissance sexuelle ne fonctionne pas sans transgressions plus ou moins innocentes, perverses ou délétères, c'est bien qu'elle a de tous temps été inscrite dans la loi, avec tout une série de codes et d'interdits, et bien sûr aussi de permissions. Une bonne partie de l'oeuvre de Foucault explore ce mécanisme, nous y reviendrons brièvement.

C'est en effet que cette sensation inscrit biologiquement l'être humain dans toute la problématique de la transmission. Détacher la sexualité, la procréation et la jouissance est évidement possible, à condition de délier aussi désir, amour et construction sociale de tout cela. On en revient à nos neuro"sciences" : il est toujours possible de prendre le corps pour l'humain, ce que la pornographie aussi propose par exemple.

La jouissance orgastique est, au contraire, lorsqu'elle est bénéfique pour le corps, l'esprit, et la société, exactement ce que Lacan avait décrit comme point de capiton, c'est à dire ce qui relie le plus solidement corps, symbolique et société. Qu'elle se répète, voire se ritualise jusque dans les grâces religieuses par exemple indique simplement que ce lien reste souple, remaniable. Je renvoie ici aux innombrables écrits mystiques, dont Jean De La Croix, dont j'ai parlé un autre chapitre, est le plus éminent poète, et qui ne cesse de parler de cette inscription symbolique que peut être l'extase, dont le lien à l'orgasme est ici clairement posé, en tous cas par ce mystique :

 
 

[1] Ceci complète le concept lacanien du "plus de jouir", qui désigne la liberté subjective de circuler entre les signifiants, au prix de la perte de la possession de l'objet. Ce n'est possible, à mon sens, que si un plaisir nouveau s'y trouve...

[4] Bref, la vision purement neuro scientifique de l'être humain est une forfanterie scientifique aux conséquences délétères incalculables sur le lien social, on le voit dans ce domaine comme dans tant d'autres, comme l'intime de la consultation médicale, qui se solde par une prescription beaucoup trop rapidement "conclusive", ou encore le malaise considérable qui s'est emparé des lieux psychiatriques depuis que la psychanalyse en est activement exclue, au "profit", là aussi, d'une idéologie réduisant les patients à un amas de molécules dysfonctionnelles à "corriger" chimiquement. Enfin, la disparition progressive de la pédo-psychiatrie, remplacée par la neuro-pédiatrie, ne fait qu'enfoncer le clou, la question du désir et du plaisir d'être soi et ensemble étant évacuée par un fourmillement de pseudo maladies du cerveau, les "dys...", dont aucune n'a à ce jour de réalité scientifique en tant que cause...