Pendant une nuit obscure,

Enflammée d’un amour inquiet,

Ô l’heureuse fortune !

Je suis sortie sans être aperçue,

Lorsque ma maison était tranquille.

 

Étant assurée et déguisée,

Je suis sortie par un degré secret,

Ô l'heureuse fortune !

Et étant bien cachée dans les ténèbres,

Lorsque ma maison était tranquille.

 

Pendant cette heureuse nuit,

Je suis sortie en ce lieu secret

Où personne ne me voyait,

Sans autre lumière,

Que celle qui luit dans mon cœur.

 

Elle me conduisit

Plus surement que la lumière du midi,

Où m'attendait

celui qui me connait très bien,

Et où personne ne paraissait.

 

Ô nuit qui m'a conduite !

Ô nuit plus aimable que l'aurore !

Ô nuit qui as uni

le bien-aimé avec la bien aimée,

en transformant l'amante en son bien aimé.

 

Il dort tranquille dans mon sein

qui est plein de fleurs,

et que je garde tout entier pour lui seul :

je le chéris

et le rafraichis avec mon éventail de cèdre.

 

Lorsque le vent de l'aurore

fait voler ses cheveux,

il m'a frappé le cou avec sa main douce

et paisible,

et il a suspendu tous mes sens.

 

En me délaissant et en m'oubliant moi-même,

j'ai penché mon visage sur mon bien aimé.

Toutes choses étant perdues pour moi,

je me suis quittée et abandonnées moi-même,

en me délivrant de tout soin entre les lys blancs.

 

Les fondements de l'humain, on le voit, se rejouent constamment dans toutes sortes de transferts.

 

Alors, et contre Foucault, dans ce domaine qu'il a exploré en brillant anarchiste (postanarchique, plus précisément), s'il est vrai que la société fait la police des corps, cependant par là même, dans le meilleur des cas, elle limite la toute puissance de la perversion et définit des espaces où la jouissance est socialement et donc individuellement possible, et même espérée. Que l'on pense à cette encore récente coutume qui faisait suspendre à la fenêtre de la nuit de noces le drap témoin de la défloration réussie des ébats amoureux, liant ainsi la sexualité intime à la fête sociale et au monde symbolique.

 

Nathalie Peyrouzet : l'orgasme est-il toujours constructeur ?

 

Non, l'orgasme complètement délié du champ social peut être très destructeur, comme dans le viol par exemple, ou plus généralement dans les perversions.

 

Pierre Burguion : C'est même parfois une cause de l'addiction, chez des patients qui ont été abusés, et qui ont recours aux psychotropes pour colmater cette brèche psychique. Ils ont été pris dans une jouissance de l'autre sans limite souvent une personne référentielle pour eux en outre. Cela peut être jusqu'à 80% des cas dans ma pratique.

 

Serge Laye : Dans certains milieux adeptes de soirées orgiaques, l'amour n'a pas de place en dehors de la consommation de produit, dans une jouissance à ce point débridée qu'il lui faut des toxiques. La peur de l'amour les oblige à être dans des pratiques de corps.

 

Tout à fait, et on voit bien dans cet exemple le saut entre la tenue ou non d'une règle sociale dans la pratique orgastique, d'une retenue qui permet de tenir les corps en respect et avec respect vers une construction ou non. Dans ce dernier cas, le déchaînement pulsionnel est à craindre...

 

Serge Laye : lorsque ces gens peuvent être accueillis dans un espace thérapeutique bienveillant, quelque chose peut alors se rejouer pour eux.

 

 

Fêtes et toxicomanie.

 

Cet exemple montre clairement qu'à l'époque encore récente où les fêtes rythmaient la vie des campagnes, des villes, des familles (les fêtes religieuses : pas de religion sans fête...), les corps étaient rituellement conviés à exulter dans le plaisir, la jouissance voire l'ivresse, dans le cadre de la règle sociale, pour la suivre ou la combattre, d'ailleurs, comme nous le verrons plus loin. Jouissance et symbolique étaient reliés, et ce lien était rituellement et continûment réactivé, souvent à l'aide de drogues facilitant le plaisir ou/et l'imaginaire. Si Jésus explique que "ceci est mon sang", ce n'est pas de l'eau dont il parle, il a une raison inavouable ! Dans un article remarquable, Jean Dugarin et Patrice Nominé formulent cela fort bien[1] : Ainsi diverses fonctions des drogues dans les sociétés traditionnelles ont été détaillées par les anthropologues. La première de ces fonctions a trait au caractère magique attribué aux effets, et au fait que la drogue constitue un moyen de communication avec les dieux et entre les membres du groupe à travers la rencontre de ces derniers.

C'est là la fonction unificatrice du champ social par le rituel. Ainsi, la drogue se fait le véhicule des représentations culturelles agissant inconsciemment chez le sujet, lui permettant l'accès au monde des signes et des symboles qui constituent la mythologie du groupe. C'est précisément ce qui vient à manquer dans l'usage actuel des drogues. Les toxicomanes, dans leur tentative d’accéder à l’imaginaire ne rencontrent pas le symbolique, mais le réel, ce qui les condamne à la répétition.

L’usage moderne de la drogue comme disqualification des mythes permet d'accéder à un ailleurs défini comme un inconnu sans interprétation a priori, c'est-à-dire le néant.

[1] Dugarin Jean, Nominé Patrice. Toxicomanie : historique et classifications. In: Histoire, économie et société, 1988, 7? année, n°4. Toxicomanies : alcool, tabac, drogue. pp. 549-586.

[2] Ce qui compte, dans la communauté que forment les héros et les masses, est la communion qui les soude, non un quelconque système d'institutions ou de contrepoids. In  https://www.universalis.fr/encyclopedie/mao-zedong-mao-tse-toung/, Yves CHEVRIER directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, directeur du Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine, E.H.E.S.S.-C.N.R.S.