Cette citation extrêmement synthétique peut seulement être nuancée vis à vis de ce qui y est dit de la répétition : si la répétition du symptôme toxique vient en place de la construction individuelle et sociale, c'est bien de ce que le symbolique n'est plus lié chez eux au plaisir de la transmission, non pas qu'il soit absent de tout lien psychique.

 

La fête, ainsi, reste est un des ciments fondamentaux des sociétés en général, et, on l'oublie trop souvent, commerciales et professionnelles aussi, quelque soit le groupe humain en fait. Sa disparition progressive de nos sociétés à partir du 18° siècle est probablement une des causes du malaise sociale dont on parle tant. Il est remarquable de constater que ce recul est concomitant à l'apparition d'un alcoolisme individuel et social délétère et désormais qualifié de maladie par Magnus Huss, simplement en 1849. Il est donc curieux de constater que les immémoriales fêtes bachiques protégeaient paradoxalement de l'alcoolisme dans son tableau clinique actuel !

S'il y avait plus de fêtes dans les écoles, collèges, lycées et autres campus, sans doute les humains auraient moins besoin de ces fêtes plus sauvages et parfois dangereuses qui s'organisent spontanément lors de festivals improvisés ou dans les débordements de foule de nos stades de foot. Les sociétés qui deviennent invivables, comme l'Allemagne des années 30 ou la Chine des années 50[1] voient se créer d'immenses fêtes opportunistes et organisées qui canalisent ensuite trop souvent les humains vers de dangereux gourous qui utilisent ce besoin humain à leur condamnable profit.

 

C'est que le besoin de plaisir collectif est à la mesure chez l'homme de son aliénation à l'autre et au langage. Ces fêtes collectives, quand elles sont plus spontanées, et virent parfois à la révolte, produisent heureusement souvent aussi des résultats positifs en terme de changement social, comme la révolution de 1789[2] ou mai 1968 (selon les points de vue !), ou encore les divers printemps arabes, dont le résultat le plus tangible est à ce jour le statut des femmes, qui a considérablement bougé depuis.

Ce lien entre fête et révolte est fort documenté, en particulier dans un remarquable travail de Yves-Marie Bercé.[3] Il note en particulier leur fort pouvoir de transformation sociale[4]. En Angleterre pareillement, les groupes revenant d'une fête barraient la route aux voyageurs et ne leur laissaient le passage qu'après avoir déclaré qui était la plus belle fille et payé une tournée de bière à la taverne. Aller dans chaque ferme, boire du meilleur, se régaler aux frais du maître de maison, les paysans attroupés pour une insurrection n'agiraient pas différemment. Ces promenades joyeuses, préparatoires  aux grandes assemblées armées se retrouvaient dans les soulèvements de Croquants, dans les émeutes contre les droits féodaux de 1789 à 1792, ou dans la chouannerie de 1832. À ce point de l’exposé, la convergence des rites de la fête et des comportements des insurgés n'emporte pas de conclusion. Elle peut montrer seulement la banalité des deux modes; elle peut impliquer dans les droits de jeunesse une manifestation justicière et tout aussi bien, révéler la normalité traditionnelle des gestes de révolte.

 

Pierre Burguion : On retrouve quelque chose comme cela dans les processions d'enfants allant de porte en porte d'hallowen, mais récupéré commercialement !

 

En tout cas, qu'elles finissent bien ou mal, ces fêtes collectives spontanées qu’on appelle parfois révolutions sont toujours le produit de sociétés où le vrai sens investit, ritualisé et souvent scandaleux de la joie collective fait défaut depuis longtemps, écrasé par un institutionnel délié de sa base sociale, comme sous le règne de Louis 16, durant lequel un échange investit et réciproque entre le peuple et ses représentant royaux fut complètement absent. Les causes en étaient multiples, tenant à la fois au ridicule de la personnalité du roi, gaussé par les chansonniers de l'époque sur sa sexualité et sa personnalité (le cocu impuissant), mais aussi en raison de l'opposition absolue des Parlements, la représentation politique des aristocrates de l'époque, aux justes réformes de l'impôt qu'il voulait mener. Entre fêtes et révoltes, espace qu'illustre bien le 14 juillet dans son statut, le 10 aout 1792 montre l'inverse, une révolte contre le roi réfugié aux Tuilerie, puis en catastrophe à l'assemblée nationale, qui se terminera par des fêtes se transformant parfois en festins anthropophages des dodus gardes suisses massacrés ! La révolte/fête instaure alors ensuite un mythe fondateur qui fait point de capiton pour tout un peuple, le 14 juillet ensuite ritualisé.

 

Nathalie Peyrouzet : le lien étymologique existe entre émeute et émotion...

 

C'est que ces fêtes étaient fréquentes avant l'ère de la toxicomanie et de la centralisation politique et industrielle des 18° et 19° siècles[5] :

 

Cette dizaine d’occasions se retrouvait avec des traditions différentes à peu près dans toutes les cités du royaume.

C'étaient là les fêtes proprement civiques où les magistrats avaient à paraître revêtus de leurs livrées. Elles s’ajoutaient aux nombreuses dizaines de solennités religieuses ou profanes que l’on chômait au cours de l’année.

 

[6]La convenance de piété n’avait pas seule dicté les arrêts d’interdiction. Les velléités d'indépendance communale, le scandale des arrêts de justice bafoués et la compromission d'un parti de gentilshommes avaient provoqué la réaction répressive du Conseil.

Les autonomies citadines n'étaient plus tolérées par la neuve monarchie louis-quatorzienne. La disparition de fêtes communales emblématiques était contemporaine de la con?scation des revenus municipaux et de la transformation des magistratures électives en offices vénaux héréditaires. La ?n des triomphes citadins n'était donc qu'un re?et d'un changement sociopolitique plus vaste.

 

[7]Ce fut la Révolution qui porta le coup de grâce aux diverses associations qui paradaient dans les fêtes citadines. Tout ce qui paraissait lié au vocabulaire du système monarchique, tout ce qui évoquait la division du territoire en corps et communautés devait disparaître. La politisation des conduites et la chasse aux symboles colorèrent de féodalisme des associations et des gestes désuets et incompris. De même que les accidents des dévolutions successorales seigneuriales avaient pu hâter la cessation d’une coutume constituée comme un droit ou devoir seigneurial, de même l’abolition du régime seigneurial devait entraîner dans sa chute les courses  de quínzaine, les escortes d'honneur des corps de métier et les autres épreuves sportives des fêtes patronales.

 

Parmi toutes ces fêtes, le carnaval était remarquable par ses déguisements. Là encore, la balance entre fête et révolte est nette : c'est ainsi que l'auteur rappelle que les révoltes chouannes utilisèrent les moyens du carnaval, en particulier les déguisements d'homme en femme qui étaient très prisés. Les "Demoiselles", comme on les appelait à l'époque, n'étaient pas là pour rire, mais bien pour trucider du républicain !

 

Le nombre de jours chômés était alors fort important, pas loin d'un jour sur 3. Ce n'était pas tolérable par le centralisme politique et industriel qui se mit en place, et qui ne tint aucun compte de l'importance psychologique pour chacun dans son inscription sociale de ces fêtes, sortes de points de capiton ainsi régulièrement renforcés

 

[1] Ce qui compte, dans la communauté que forment les héros et les masses, est la communion qui les soude, non un quelconque système d'institutions ou de contrepoids. In  https://www.universalis.fr/encyclopedie/mao-zedong-mao-tse-toung/, Yves CHEVRIER directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, directeur du Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine, E.H.E.S.S.-C.N.R.S.

[2]  « Le premier jour de la Révolution fut un jour de fête », proclame le journal L’Abeille, en juillet 1790

[3] Fete et révolte : des mentalités populaires du XVe et XVIII, 1976, Hachette Littérature.

[4] Voir aussi le bel article de Guillaume Mazeau : https://journals.openedition.org/imagesrevues/4390

[5] P 94

[6] P 113

[7] P 118