Il semble qu'aborder la question de la drogue autrement nécessite de réinterroger la place du plaisir, si le plaisir est l'effort complexe et paradoxal d'exister, d'être soi, d'être ensemble, d'être au monde, c'est à dire le contraire de l'ennui, cet ennui que bien souvent les toxicomanes situent comme la cause profonde de leur comportement…

C'est en effet la lutte contre ce spleen qui est au centre de la démarche du toxicomane, mais hélas au sens où le corps et l'appareil psychique ne sont pas convoqués comme performance[1], même à la limite, dans le plaisir du risque d’être soi, mais sont atteints dans leur intégrité, altérés, par le court circuit causé par la sollicitation directe par la substance des centres neurologiques du plaisir ou du manque. Le risque sportif ou intellectuel est un déploiement physique ou social, visant l’émergence d'une singularité remarquable (en fait surtout une authentique parole dans le dialogue, c'est à dire mêlée à une authentique écoute...). Un des buts ainsi atteint est la reconnaissance, pour soi-même et éventuellement les autres, donc l'intégration interne et externe, même si elles sont souvent contradictoires, hétérologues, la toxicomanie étant au contraire la désintégration progressive de tous ces plans.

 

Interroger la fonction du plaisir est donc indispensable pour tenter de s'y retrouver un peu mieux dans ces trajets.

Il est clair qu’il fait couple avec le déplaisir, que le désir n'existe pas sans la frustration, que le consistant ne peut être sans le manque. Mais, contrairement aux théorisations freudiennes et lacaniennes, l'accent ne peut être mis uniquement, sans dommage, comme elles le font, sur le manque, la castration et la sublimation, ainsi nous l'avons vu dans le chapitre introductif de ce livre. C'est au contraire une articulation nouvelle entre ces pôles opposés qui peut opérer un changement pour le toxicomane, et même une inclinaison de la balance vers le plaisir relationnel.

 

 

Le succès

 

C'est un patient qui m'a permis d'ouvrir cette voie. Le médecin responsable d'un service de médecine interne demande que soit vu un patient alcoolique, âgé, très abimé par sa très ancienne toxicomanie. Ce dernier ne demande rien lui-même, de toute évidence. Ce sympathique patient est très désabusé, fataliste quand à l'évolution de son foie, extrêmement gentil et fort attentif aux autres. Il vit chez sa mère, très âgée et semble-t-il assez austère. Inutile de lui donner le moindre traitement psychotrope, il prévient aimablement qu'il ne les prendra pas ! Je le reverrai plusieurs fois, toujours à la demande du médecin, et toujours dans la même situation d'alcoolisation dramatique aimablement vécue ! Il pouvait arriver en consultation le matin, en voiture, avec 2g d'alcool dans le sang...

Nous finissons avec le confrère par désespérer de ce cas, et il cesse donc de me demander de le voir. Il m'arrive alors de croiser ce patient quelques fois dans les couloirs de l'hôpital, lors de ces brefs séjours pour les raisons médicales qui lui sont habituelles. Comme il m'est sympathique, et que cela semble réciproque, nous devisons alors de cette campagne qu'il habite et que nous connaissons tous deux, lui mieux que moi, certes.

Je finis par ne plus le croiser, et je le pense mal en point. C'est alors que mon collègue m'apprend un jour qu'il a en fait cessé de boire, qu'il n'habite plus chez sa mère, dont il s'occupe plus à distance, et qu'il est revenue chez une ancienne compagne. Il aurait stoppé la boisson, d'après mon confrère, uniquement parce qu'il nous trouvait sympathique et voulait nous faire plaisir !

Au décours, à l'époque, d'innombrables échecs, comme beaucoup de mes confrères, cette curieuse rencontre, de hasard, (la sérendipité citée dans le chapitre  précédent...)  a changé ma clinique et a fait germer peu à peu le présent travail. On lit bien, à postériori, que pour cet homme, le travail opposé du plaisir de l'alcool et des limites douloureuses qui s'imposent à son corps, de ce fait, fut au coeur d'un processus évolutif, dont il nous montra clairement que la bascule décisive fut un plaisir de rencontre, dépourvu de toute pression, puisque nous avions abandonné toute ambition thérapeutique. C'est ainsi que l'exact inverse de l'injonction thérapeutique dont nous parlions plus haut produisit ici par hasard un heureux résultat !

 

 

L'impasse

 

Un autre cliché clinique sert de base à ce travail, qui est connu de tous ceux qui sont dans le champ de la toxicomanie. Les cliniciens ont régulièrement eu à constater que leur patient toxicomane est susceptible de saborder toute une prise en charge complexe en transgressant telle ou telle règle institutionnelle, comme par exemple l'interdiction de la cigarette dans un couloir d'hôpital. Dans ce cas, le plaisir immédiat et pulsionnel du tabac l'emporte sur la possibilité même de survie et d'insertion sociale.

Peut-être est-ce tout simplement que nous n'avons pas, eux et nous, la même idée du plaisir de la vie sociale, familiale et de couple ? Peut-être ne veulent-ils pas revenir à ce qui n'est en rien synonyme de plaisir pour eux dans la règle sociale, l'autorité ? Peut-être refusent-t-ils alors qu'on les coupe de leur seul plaisir, leur toxique préféré ? Dès lors, guérir, dans leurs projections imaginaires, serait peut-être souffrir encore plus, finalement de règles sociales et familiales insupportables… Peut-être nous disent-ils, sans qu'on les entende, que les règles qui furent bonnes pour nous ne l'ont jamais été pour eux, car jamais en lien minimum avec leur désir ? Ce d’autant que les « contrats » de bonne conduite qui font florès dans les cliniques et hôpitaux spécialisés sont souvent pour le toxicomane la répétition exacte de ce qui l’a précipité dans son problème : la règle proposée est celle de l’autre, strictement, même si elle était faussement posée comme un contrat de départ "accepté" de part et d'autre, dans un semblant de dialogue qui ne tient aucun compte de la longue, complexe et douloureuse question de la répétition inconsciente du symptôme, dernière trace d'un vrai désir.

 

Aborder la toxicomanie par la seule proposition de supprimer ce qui reste souvent le seul plaisir de quelqu'un ne fonctionne pas, quelles que soient les raisons médicales, raisonnables, morales, familiales qu'on y oppose.

On revoit là au passage l'absurdité de plus en plus souvent dénoncée de l'injonction thérapeutique dans ces domaines (comme dans d'autres symptômes d'ailleurs), qui provoque probablement de ce fait bien plus de drames qu'elle n'en évite. Si on suit l'hypothèse du présent livre, on comprend pourquoi. Le plaisir est la vie même, et proposer sa suppression ne peut être entendu de ce fait. Or le seul plaisir du toxicomane est sa drogue, et certainement pas pour lui le plaisir proposé par les règles sociales, la clinique, le médecin. Ne pouvant symboliser, imaginer qu'elles puissent être bénéfiques, il ne peut que les fuir, et, avec cette déroute, il se retrouve seul, mis dehors par la rupture d'un contrat que, du plus profond de son être, il ne pouvait suivre, puis seul enfin avec son centre du plaisir et son toxique, mais peu à peu sans son corps, le temps de la dégradation passant…

 

[1] Ce que j'appelle ici performance est le plaisir d'être soi qui se révèle dans le difficile rapport constructif entre notre désir et le monde, entre plaisir et réalité.