De même, en permettant l’accès à un logement personnel, le programme « Un chez soi d’abord » concourt à la restauration de l’image de soi. Disposer d’un domicile privé soustrait l’individu à l’obligation de suivre des règles de vie édictées par les institutions dans lesquelles il a pu séjourner (foyer, hôpital, prison) ou bien aux contraintes imposées pour une survie à la rue. En lui permettant d’investir un « espace à soi », le programme restitue ainsi sa dignité à l’individu et répond à une condition essentielle pour reconstruire son intimité [14]. Parallèlement, la philosophie du rétablissement au cœur du programme ainsi que la bienveillance des intervenants, dont les répondants témoignent, véhiculent une reconnaissance de l’individu en sa qualité de personne singulière, digne d’attention et dotée d’aptitudes au changement. Par là, le programme pose de nouveau les bases du changement.

Au regard des résultats de la recherche présentés dans ce numéro de Tendances, il apparaît que l’évolution des consommations des bénéficiaires du dispositif « Un chez soi d’abord » n’est pas du seul ressort de l’addictologie. L’approche globale du programme a de toute évidence sa place dans la gamme des réponses sanitaires proposées. Il permet d’améliorer non seulement la situation des personnes en grande précarité mais aussi leurs problématiques addictives en prenant en compte les dynamiques générales dans lesquelles les bénéficiaires sont inscrits.

Notons que dans un tel dispositif, la question de la fête n'est pas posée, ce qui pose peut-être un problème important, et n'est sans doute pas pour rien dans le manque de résultats pour la toxicomanie proprement dite.

 

Par ailleurs, toute approche est impossible si on traite ces gens de "sauvageons", de "racailles", de malades ou autres noms d'oiseaux, et non d'humains ! Impossible aussi si on ne voit pas d'avenir à nos sociétés, au nom de la catastrophe climatique qui se profile. Bref, quand le plaisir d'être ensemble, de grandir ensemble, de changer le monde, d'y rêver son ambition, de faire la fête ensemble ne sont plus possibles, ne reste au plaisir d'être que la portion congrue de l'excitation directe chimique des centres cérébraux, véritable leurre de plaisir qui attrape et capture les espoirs de vivre du sujet.

Ceci est repérable dans l'enfance des patients, où le rôle de la fête dans les familles, sous forme d'improvisation festives ou ritualisées, est très souvent trop absent. Je connais peu de cas de toxicomane qui échappent à un manque criant de cette dimension familiale, sans laquelle aucune autorité ou règle réellement investie et remaniée ne peut tenir. Les enfants sont alors laissés à leurs plaisirs pulsionnels incapables de s'articuler au jeu social. Révoltes, symptômes et refus individuels font alors échos aux mouvements sociaux dont nous avons parlé plus haut. C'est lorsqu'ils échouent dans leur fonction de remaniement et de changement que la toxicomanie s'inscrit, parfois tant individuellement que socialement.

 

La toxicomanie peut alors se définir comme la conséquence de l'échec de la fonction individuelle ou/et sociale du symptôme. C'est alors la reprise de ce chemin qu'indiquait le symptôme avant l'issue vers la toxicomanie qui autorise des psychothérapies ou, plus rarement, des psychanalyses réussies, souvent à travers la reprise de crises oubliées, refoulées. On aura compris alors que l'idéal serait alors que du symptôme, le patient passe à la fête de sa propre subjectivité...

 

 

Le toxicomane : un sujet leurré...

 

Ainsi tout se passe comme si cette dimension du plaisir était complètement indispensable au développement de la vie  psychique humaine, singulière et collective, son défaut impliquant alors qu'elle s'atteigne quelques soient les moyens.

 

Mais est-il raisonnable de penser qu'il est autrement pour chaque animal ou chaque être vivant? Plaisir et vie sont probablement synonymes, on l'a vu tout long du présent travail. C'est en effet à poser que le plaisir est une exigence vitale qu'on entend mieux sa nécessité absolue chez n'importe quel vivant. Qu'il ne soit appréhendable que dans la drogue pose chez certains le problème de la situation de tous les autres plaisirs non toxiques, et non pas celui de la recherche de plaisir…

Le toxicomane a raison, comme tout le monde, de chercher le plaisir, mais court un risque à le prendre dans ses produits, ce qu'il ne fait que par défaut. Jamais on n'aidera un toxicomane en simplement lui intimant, pour des raisons médicales, morales, familiales, sociales, d'arrêter son plaisir ! Encore faut-il l'aider à retrouver les autres satisfactions, les autres bonheurs de la vie, en particulier relationnels. Il y faut parfois toute la complexité d'une psychanalyse, d'une psychothérapie afin qu'il y parvienne...

 

 

Le leurre du plaisir

 

Le vivant nécessite une multitudes de signaux pour qu'il s'oriente vers ses buts biologiques. Ceux-ci ne sont-ils pas le terreau de la question de la beauté du monde vivant, dans cette dimension étrange où esthétique et plaisir sont observables par nous, mais sans que nos mots ne recouvrent complètement ce mystère. Dans une conversation privée sur ce sujet, feu Jean-Marie Pelt me faisait remarquer l'étrangeté que nous soyons aussi sensibles à la beauté des fleurs que les papillons, alors que nous ne les mangeons pas, contrairement à eux ! L'esthétique est sans doute aussi une très ancienne sémiologie du plaisir. Voilà qui dérive sur la fonction artistique, spécialisation humaine (même si c'est loin d'être absolu), d'une espèce fort douée pour le raffinement du plaisir. N'est-elle pas aussi une obscure réminiscence de cette complexe phylogenèse du plaisir ? L'homme est entouré d'une foison de signes dont beaucoup ne sont que des réminiscences phylogénétiques de l'histoire du développement du plaisir d'être et se reproduire dans le monde vivant…

 

Le plaisir devient ensuite secondairement une fonction beaucoup plus précise, qui ne s'aperçoit qu'en se cristallisant dans les fonctions spécifiques et hautement adaptatives du système nerveux central. L'apparition de ce dernier est d'ailleurs concomitante de circuits cérébraux spécialement voués au plaisir, de plus en plus pointus et spécialisés. Ils serviront de guide dans l'apprentissage complexe de la vie.

 

La toxicomanie apparaît dès cette spécialisation, puisqu'étant objectivable, elle devient par là-même leurrable. La sémiologie esthétique produit un signal, qui en tant que tel est toujours leurrable... L'exemple chez les insectes est la lumière pour les papillons, qui les fait mourir par millions dans nos réverbères, piégés par leur goût de la lumière de la lune. La lumière artificielle fait leurre de leur plaisir naturel, comme la drogue fait paradis artificiel pour certains humains. Quel marin (remarque de mon fils ainé David qui est encore plus marin que moi...), arrivant enfin de nuit à destination, ne manque d'atterrir entre le bureau de tabac et la pharmacie, qui ont les mêmes jolies couleurs que les balises rouges et vertes d'entrée de port !

La toxicomanie n'apparaît que chez les animaux porteurs de ce deuxième plaisir, spécifiquement cérébral. Elle existe chez eux en conséquence de cette organisation neurologique : loups renards chevreuil, écureuils et grives profitent eux aussi du magique raisin fermenté, avec les mêmes conséquences d'inadaptation que pour les humains, sans que l'on ne puisse affirmer, bien sur, que l'effet soit recherché ou secondaire. Il semble bien par contre que certains singes[1] recherchent spécifiquement l'effet de l'alcool.

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=MBSO0wlU6u0