L’analyse dans la suite du livre de Yves Marie Bercé montre la disparition progressive de cette régulation sociale, mi violente mi festive, dans le décours du 18° siècle, début de la révolution industrielle, avec les grandes concentrations de main d’œuvre, où les repérages individuels des périodes précédentes sont remplacés par les phénomènes plus anonymes de « classes », la centralisation politique, la domination complète de la loi (générale) sur les coutumes (locales).

Puis enfin vint le déclin de la ruralité française, dans la deuxième moitié du 20° siècle.

L'idée que le marxisme est une idéologie post-festive, comme le capitalisme, est ainsi curieuse, mais cohérente avec son apparition comme un produit de la centralisation industrielle, conservant en fait cette dernière, et se défiant des fêtes et révoltes locales, ce qui est abondamment documenté pour la révolution russe[1], et, bien entendu la révolution culturelle maoïste.

 

Pierre Burguion : Il reste tout de même la fête de l'huma !

 

Oui, bien sur, mais les fêtes des sociétés hypercentralisées, comme la Russie de l'époque dont je parle ou la Chine sont très organisées, sans aucune spontanéité, ce sont des fêtes dévoyées, qui ne reprennent que la fonction cathartique de la fête, au détriment de la spontanéité créative et rebelle parfois qui en fait sinon intrinsèquement partie.

 

Tous ces faits sociologiques s’accompagnent d’un mouvement inversement proportionnel entre perte des activités festives et apparition de toxicomanie de masse. En effet, c'est la révolution industrielle qui voit apparaître l’alcoolisme dit pathologique, alors qu’il était simplement festif et largement ritualisé auparavant.

Les concentrations urbaines où toutes les anciennes coutumes se sont éteintes voient ensuite fleurir diverses toxicomanies, dont Serge Laye nous a si bien parlé la dernière fois.

Ce rapport inverse entre fête et toxicomanie se retrouve enfin dans mon expérience professionnelle dans l’anamnèse des patients que j’ai rencontré. Pas où très peu de fêtes familiales, peu investies, peu ritualisées, peu joyeuses.

 

Rassemblons tout cela : le lien entre fête et révolte fut si net pendant la révolution française qu’il permis de faire apparaître très clairement ce mécanisme ancien de régulation social, et d’en permettre peu à peu l’aperçu. La remarque de M. De La Rochefoucauld Liancourt à Louis 16 qui lui parle de révolte et qui lui répond : non Sire, c’est une révolution indique bien l’émergence dont il s’agit. Les règles politiques qui régissent le peuple vont changer, le rapport de chaque corps au langage qui le détermine va bouger.

Au fond, l’émeute est un mouvement spontané du corps social, la révolte, dont le sens est à la fois individuel et social en est très proche, mais plus en dialogue contre le pouvoir existant, donc le validant paradoxalement, alors que la révolution est une construction politique proposant une autre alternative légale.  Mais surtout l'émeute est indissociable de la fête, comme le montre bien le livre d'Yves-Marie Bercé. Beaucoup de fêtes se terminent en émeutes si la pression sociale est trop forte. Beaucoup de jacqueries du moyen-âge démarraient par des fêtes dans des moment de fiscalité insupportables.

On comprend mieux la puissante fonction régulatrice des nombreux carnavals qui faisaient le gros des fêtes moyenâgeuses : elle permettait de relier intimement l'irrévérence et le rituel, l'obéissance et la sédition. Fête et révolte étaient là intimement liées, et jouaient leur fonction de régulation sociale locale.

C'est ce dialogue local, riche d'interactions constructives, qui va peu à peu disparaître du paysage social :

[2]Au terme de l’examen, les interruptions autoritaires, celles de la Réforme, celles imposées par les changements de souveraineté, celles même de la crise révolutionnaire, ne seraient que des moments plus abrupts dans un long changement. Au début, il y avait la ville, la communauté d'habitat, enserrée dans ses remparts, communauté de destin dans les siècles d'insécurité. Les fêtes citadines et tout leur apparat de chars et d'associations constituaient le langage visuel par lequel on célébrait cette unité, la gloire et le bonheur de la cité-mère. Lorsque la ville perdit son autonomie guerrière (ses remparts et ses milices), ?nancière (son trésor de ville), politique (ses magistrats élus et puissants), les sentiments d’appartenance, le patriotisme ou le militantisme quittèrent cet ancrage pour des entités plus lointaines. Les fêtes citadines étaient alors condamnées par la naissance des États nationaux.

Les traditions culturelles ne se déracinent pas en une génération. Des réservoirs de coutumes subsistent ici ou là, comme des ?aques qui restent sur une plage quand le ?ot se retire. Les situations frontières, l’éloignement des centres nationaux et aussi des enracinements locaux, des identifications,emblématiques qui tiennent aux hasards d'une foire ou d'une trouvaille artistique, maintiennent alors des survivances étendues à toute une région. Inégal dans l’espace, le changement culturel subit aussi des rythmes différents au travers du prisme social. Les variations des fêtes de piété en apportent la preuve.

 

On repense là à la phrase d'Yves Chevrier sur ce qui fonde une communauté, soit cette résonance intime d'identification plaisante entre ses représentants et le corps social. Il est clair que cela passe par l'expression de multiples crises, dont les fêtes locales  permettaient l'expression ritualisée mais imprévisible dans le même  temps, d'où le lien entre fêtes et révolte. Cela permettait de réguler la distance entre le peuple et les dirigeants, de remanier les règles de fonctionnement soit pacifiquement à travers les scènes des carnavals, qui n'étaient pas sans effet sur les édiles ainsi moqués, soit plus violemment quand ces derniers étaient trop sourds..

 

La crise ou la  fête passée, ce re capitonnage est ce qui autorise au final et détermine le désir profond de chacun d'avancer ensemble, que ce soit dans les familles ou le corps social. On a là, soit dit en passant, une explication des effets sociaux catastrophiques des "petites phrases" de notre actuel gamin président, en fait toutes méprisantes pour certains de ses administrés. Il est à parier que cela se finira comme pour Louis XVI, espérons-le au sens figuré à notre époque. De ce point de vue, les nombreuses plaisanteries déplacées sur sa sexualité font aussi un lointain écho à cette période historique pré-révolutionnaire. La lointaine parenté totémique de l'idéalisation phallique du chef avec nos figures de président, indépendamment de leur sexe réel, reste là opérante, que ce soit pour les instituer dans leur splendeur ou, à l'inverse, les destituer dans leur ridicule.

 

 

La toxicomanie, impasse individuelle et sociale de la subjectivité.

 

La toxicomanie est-elle un bon signe sociologique précurseur d’un malaise social qui peut amener ces dangereuses et souvent nécessaires fêtes que sont les révoltes, de la même façon qu'une toxicomanie individuelle prélude souvent à une crise familiale, ou suit une crise qui a échoué ? Sans doute peut-elle aussi les empêcher momentanément, l'espoir d'un changement de vie partant alors, au sens propre et figuré, en fumée… Peut-être faudrait-il plus la voir comme le résultat, au niveau individuel comme familial ou social d'un empêchement de ces crises festives, qui bloquerait alors la réadaptation constante du coeur de l'être à son univers langagier, à ce qui le détermine de l'extérieur, lorsqu'un vrai dialogue, et sa fonction puissante de remaniement, n'est plus possible trop durablement.

 

La solution dans ces lieux manquant d'espoir où la toxicomanie la plus grave fait souvent rage est très certainement qu'une attention individuelle devienne à nouveau possible pour le plaisir de chacun, sans oublier personne, dans un plaisir d'être ensemble renouvelé, parfois festif, vers un avenir flattant l'envie et l'imagination[3]